‹ Henri Heine, poèteChapitre 33 sur 142 · NORDSEE · texte numérisé non relu

NORDSEE

Le premier cycle de la Nordsee parut en même temps que les lieds de VHeim/cehr; mais il avait été écrit seulement durant Tété de 1825; le second cycle, composé un an plus tard, ne parut qu'au mois d'avril 1827, dans le deuxième volume dos Reisebilder.

La Nordsee marque, dans l'œuvre de Henri Heine, une date capitale, parce qu'elle correspond à un tournant décisif de sa vie. En 1825, le poète fut reçu docteur et se convertit au protestantisme. C'est alors qu'il prit, pour la première fois, peutêtre, sérieusement contact avec la vie. Les années de molles études et de flânerie poétique étaient passées; il avait près de vingt-huit ans; il lui fallait, pour vivre, trouver un emploi; serait-il avocat, professeur ou journaliste? Songerait-il, on outre, à son avenir poétique? Allait-il continuer à chanter en petits vers fleuris et tendres son grand amour déçu?

Un séjour de repos qu'il fît, grâce à son oncle.

dans rîlc de Norderney, résolut le problème que, plus ou moins consciemment, il s'était posé : la mer, entrevue deux ans auparavant, lui apparut cette fois avec une splendeur victorieuse; sa nouvelle inspiration était trouvée : il résolut de chanter la mer.

C'est un hasard, sans doute, qui fournit au poète le sujet de sa merveilleuse Nordsee, le plus splendide chapitre de son œuvre. Mais s'il fut en état de profiter de ce hasard, c'est que l'évolution morale que nous avons vue se dessiner en lui tandis qu'il composait les chants de VHeimkehr, s'était précipitée et consommée. La nature s'offrit à lui avec ses plus ondoyantes séductions au moment précis où il se trouvait le mieux en état de s'en laisser charmer sans arrière-pensée. Quelques années auparavant, l'amertume de sa déception Tavait empêché de saisir profondément les beautés de la mer; quelques années plus tard, la politique lui eût enlevé tout loisir de s'y laisser bercer. Ses « colossales épigrammes », comme il appelle ses poèmes marins, sont écloses à l'instant qui sépare son adolescence nerveuse et désolée de sa maturité âpre, ironique et jouisseuse. Elles conservent ainsi la grâce et la fraîcheur des impressions juvéniles, tout en révélant chez le poète une souveraine possession artistique. Ce sont des fruits de vacances, des seules vacances que ce grand inquiet ait jamais connues : elles ont tous les caractères de l'œuvre inspirée éclose

dans une heure de plénitude intellectuelle et physique. Elles sont pénétrées de soleil et de vie. Négligées d'apparence, abandonnées dans une allure inégale avec leurs enchevêtrements de lignes brèves et longues, fuyantes et prenantes, alertes et lassées, elles ondulent incessamment, comme des algues sur le flot. Aucune préoccupation n'en guide le déroulement; aucun travail, aucune lecture ne les entrave. Si parfois le poète emporte un livre, lorsqu'il va s'asseoir sur la grève pâle ou dans une barque de pêcheur, ce livre, c'est « das gôUliche Lied der Abenteiier, das Lied des Heimwehs », « das al te y das ewig junge Lied mit den meerdurchrauschten Bldttern », c'est l'Odyssée d'Homère.

L'amour tel que le concevait Heine, cet amour fait de scepticisme sentimental et de désespoir anticipé, eût peut-être arrêté de bonne heure en lui l'essor vers une vie saine et généreuse; peutêtre le poète se fût-il enlisé et terni dans un chagrin réel ou imaginaire : mais, par bonheur, son salut fut assuré et hâté par ses voyages. Ses déplacements, entre 1829 et 1830, sont incessants; ils ne sont pas tous lointains; mais, voyages en poste, voyages sur mer, ou voyages à pied, ils fournissent tous également au jeune homme des occasions d'é.chapper à son chagrin et de mieux apprécier la vie. Le voyage est peut-être le meilleur remède au pessimisme de la vingt-cinquième année : la variété des horizons, des mœurs et des

intérêts, un cœur affectueux ou un esprit d'élite rencontrés çà et là, au hasard du sentier suivi, autant de diversions bienfaisantes pour un jeune homme incertain de son attitude dans la vie. Dans le Buch der Lieder, nous saisissons très nettement cette progression du poète qui s'élève des obsessions de fantômes à la réalité de la nature, des ténèbres peuplées de cauchemars, à la lumière vivifiante : à toutes les phases de cette transformation se rattachent les étapes de quelque voyage. Déjà nous avons signalé, dans YHeimkehry ce retour à la santé, et nous avons montré les conflits ironiques qui en résultaient. Peu à peu, le mouvement s'est accentué. liHeimkehr nous montrait bien quelques paysages marins et des aventures de Reisebilder; mais c'étaient là seulement des broderies légères sur un fond de chagrin. Peu à peu la douleur se calme ; le poète, moins préoccupé par ses sentiments, devient plus sensible aux apparences de la nature; son œil, lassé d'analyse intérieure, se repose sur le monde souriant; il s'aperçoit bientôt que ce monde mérite l'attention et la voix d'un poète. Il se décide à le chanter pour luimême.

Le titre de cet ouvrage m'interdit toute longue digression sur l'œuvre en prose de Henri Heine. Je tiens pourtant à rappeler que l'évolution observée dans ses vers est en relation directe avec les tendances de sa prose. Dans une biographie du poète, c'est à cette place qu'on parlerait

des Reisebilder; or, ce sont justement ces Reisebilder, ces images vagabondes, qui Font arraché à la vie de rêves languissants qui domine T/ntermezzoy pour le replacer dans la vie véritable et agissante. Plus tard, sans doute, il imitera luimême et sans succès ses Reisebilder, comme il imitera son Intermezzo; mais, du moins, dans leur premier jet sincère, ces deux recueils marquent chacun une décisive étape de son développement moral.

Les lieds marins de YHeimkehr * (7 à 14) nous marquaient déjà le retour du poète à la santé morale. Au cours de l'année suivante, la transformation s'était accusée : un grand spectacle de la nature, Taspect de la montagne, Tavait charmé et il avait exprimé son ravissement par quelques vers semés dans la Harzreise, Au contraire de la plupart des critiques allemands, j'avoue ne pas placer ces aimables poésies aussi haut que les recueils auxquels elles sont jointes. Certes, j'en apprécie la fraîcheur gracieuse; le développement plus nourri que j'y trouve me repose des accents nerveux et brisés de Vlntermezzo et de VHeimhehr, Il me semble, pourtant, que : « Berg-Idylle » et « Prinzessin lise » sont mieux à leur place dans la Harzreise que dans le Buch der Lieder, La prose harmo-

i. C'est en 1823 que Heine vit pour la première fois la mer clans un séjour prolongé : il passa six semaines à Cuxhaven.

nieuse du voyageur sentimental paraît s'épanouir dans ces poésies simples et chantantes, naturellement et sans effort, comme s'ouvre un bouton de fleur. Dans le Buch der Lieder^ Tefiet en est moins heureux : cette jolie causerie poétique nous déroute un peu, entre les lieds ciselés de TJ/em/ireAr et les fresques de la Nordsee. Du moins y faut-il noter la finesse pénétrante avec laquelle ce jeune étudiant, au lendemain d'une visite à Goethe, esquisse un profil de Gretchen. Il est tout plein encore du souvenir de Faust, et pourtant, on saisit bien ce qu'il y a de personnel dans son croquis. Sa jeune paysanne du Harz, avec la grâce simple de ses tresses blondes et la candeur étonnée de ses yeux bleus, est, sans doute, proche parente de rhéroïne du poème, de Goethe; mais Henri Heine ne s'oppose pas à elle comme Faust à Marguerite. Entre Faust et Marguerite, la fusion est impossible, parce que le doute se dresse entre eux; entre Heine et la fille du mineur, il existe, au contraire, un trait d'union : la foi; d'un côté une foi naïve, de l'autre une foi réfléchie dans l'avenir. L'aimante naïveté de la fille du peuple s'unit sans effort à l'enthousiasme d'espérance qui soulève le jeune « Chevalier du Saint-Esprit ». Elle croit aux sorcières et aux nains de la montagne : le poète dont ses doigts caressent la chevelure, n'y croit pas à vrai dire, comme elle, mais comprend ces légendes; il s'y intéresse si bien que, un peu plus tard, nous le verrons faire délicatement

revivre Fesprit de ces croyances populaires. Ce ne sont pas le doute et la foi qu'on voit ici mis en présence; le poète marque seulement d'un trait fin cet éternel contraste qui est, au fond, le caractère original de TAUemagne : la foi naïve et tendre, en face de la science intrépide; l'âme rêveuse et sentimentale unie à l'âme avide d'action et de progrès. Malheureusement, tous ces traits sont à peine indiqués : Heine n'eut jamais l'occasion de fixer les lignes de cette ébauche. Sa paysanne du Harz eût mérité mieux qu'une cinquantaine de petites strophes. Mais la vie refusa au poète d'autres rencontres aussi naïves qui l'eussent excité à compléter son esquisse. En Allemagne, durant les six années qu'il y devait passer encore, des femmes plus compliquées, moins simples, en tout cas, se sont rencontrées sur sa route; puis, une fois entraîné dans le tourbillon parisien, il a été perdu pour cette inspiration délicate, dans laquelle son goût sévère et son ironie l'eussent probablement gardé de l'exagération sentimentale.

Le court intermède de la Harzreise nous évite de passer brusquement des poésies subjectives, dont se compose la première partie du Buch der Lieder, aux pièces si largement descriptives de la Nordsee, La montagne sert de transition entre le cadre vague de VHeimkehr et le décor précis de la mer. Déjà, à la fin de VHeimkehr, quelques pièces (66 à 87) nous avaient mis sous les yeux une série

LE « BUCH DER llEDER ». 75

de brefs croquis de voyage : nous voyions le poète peu à peu s'intéresser à la vie et en noter les détails. Il lui restait encore une préoccupation de chagrin : mais, lorsqu'il arrive dans le Harz, tout souvenir amer disparait. La nature grandiose et fraîche fait évanouir de son âme le fantôme ■obsédant de l'irrémédiable passé; elle lui donne «n lui-même une saine confiance. Dans VHeimkehVy il s'écriait déjà, pressentant l'avenir qui s'ouvrait à lui ; « Je vis et suis encore plus robuste que tous les morts. » Nous le voyons, dans son voyage du Harz, plus certain encore de sa délivrance. Aux questions que lui pose la jeune fille qu'il tient dans ses bras, il répond par un cri d'enthousiasme et de foi dans la vie :

... Jetzo, da ich ausgewachsen,

Viel gelesen, viel gereist,

Schwillt mein Herz, und ganz von Herzen

Glaub' ich an den heirgen Geist.

Dieser that die gr&ssten Wunder, Und viel grôssre thut er noch.

Er zerbrach die Zwingherrnburgen Und zerbrach des Knechtes Joch.

Allé Todeswunden heiiter, Und erneut das alte Recht... ^

1. Harzreise Berg, Idylle, U. — Maintenant me voilà grand ; — J'ai beaucoup lu, beaucoup voyagé; — Mon cœur se gonfle, et, de tout cœur, — Je crois au Saint-Esprit.

C'est lui qui a fait les plus beaux iniracles; — l\ en fera de plus grands encore. — - C'est lui qui a jeté bas les Bastilles — Et brisé le joug de l'esclave.

U guérit les anciennes blessures mortelles — Et régénère le vieux Droit...

Le poète est désormais préparé à comprendre et à goûter les enseignements de calme et d'audace, d'apaisement doux et d'indignation bouillonnante que le spectacle de la mer déposera dans son âme vivifiée.

Dès les premiers vers de la Nordsee, nous voyons que la dernière phase de la transforma*tion est accomplie; elle s'ébauchait dans THeim-kehr\ elle s'achève ici sans effort. Les morbides dispositions de l'amour navré s'opposaient à l'élan du poète vers la réalité active; la lutte était ardente entre ces deux tendances, et les éclats en retentissaient dans des chocs ironiques : cette lutte, enfin, s'est terminée par la victoire des saines aspirations. Un désespoir maladif emplissait les Junge Leiden et V Intermezzo; la Nordsee^ au contraire, est le cri de triomphe d'un homme bien portant. Ces poèmes révèlent un merveilleux équi-* libre entre la sensation poétiquement et sainement perçue, et la forme à la fois simple et enthousiaste qui l'exprime. Henri Heine n'atteindra plus jamais, dans sa poésie personnelle, un pareil équilibre. A ce moment précis, son imagination et son cœur se trouvent si normalement d'accord, que l'harmonie éclate, parfaite, dans celle de ses œuvres qui est le plus hostile, en apparence, à l'unité harmonieuse, dans celle qui est le plus insouciante des règles, qui est la plus fantasque et la plus bizarre.

Il ne serait pas impossible de retrouver, dans

le groupement des poésies de la A^ordsee, les traces d'une composition soigneusementréfléchie, comme celle de Y Intermezzo et de YHeimkehr, Le premier cycle, moins étroitement personnel que le second, donne une série de tableaux de la mer, tour à tour furieuse ou paisible; par une bien naturelle association d'idées, le poète compare aux mouvements du flot, les mouvements de son cœur. Le souvenir de deux yeux bleus est toujours présent au milieu de ces vivantes peintures marines; aussi, lorsque les vagues se sont apaisées, lorsque, après la brûlante torpeur du calme plat, les eaux deviennent si transparentes, qu'une idéale Atlantide paraît s'y dessiner dans les vertes profondeurs, le poète, subissant Timpression apaisante de la mer, se reporte à ses peines d'amour. C'est alors qu'il s'écrie :

Bleib du in deiner Meerestiefe,

Wahnsinniger Traum...

Und ich werfe noch zu dir hinab

Ail meine Schmerzen und Siinden,...

Und die Sehellenkappe der Thorheit...

Hoïho! hoïlio! da kommt der Wind!

Die Segeln auf! Sie llatlern und schwell'nî

Ueber die slillverderbliche Flâche.

Eilet das Sohiff,

Und es jauchzt die befreite Seele *.

1. Nordsee, I, 11. — « Reste au fond de la mer, — Rêve insensé... — Je jetterai encore vers loi — Toutes mes souffrances, tous mes péchés... — Et la marotte de la folie... — Hoïho! le vent arrive! — Hissez les voiles! Elles clapotent et s'enflent! — Sur la surface calme et dangereuse — Court le navire, — Et mon âme délivrée pousse des cris de joie. »

Son âme, délivrée par la mer, « pousse des cris de joie », et, après ce crescendo final, le premier cycle se termine sur un accord aux vibrations douces et larges, dans lesquelles apparaît une vision de paix céleste*.

Le second cycle n'offre pas moins d'unité; on pourrait y suivre, depuis le triomphant salut à la mer, le Thalatta! Thalatta! du début, jusqu'aux lignes de l'épilogue, le flux et le reflux de la passion du poète. Le salut à la mer libératrice est bientôt suivi d'une reprise en sourdine des motifs de chagrin : le malheureux a fait naufrage comme il faisait voile vers l'île d'amour, et il se voit jeté seul et nu sur la grève :

Schweigt! ihr Wogen und Môwen!

VoriJber ist ailes, Gluck und Hofînung, HofTnung und Liebe! Ich liège am Boden, Ein Oder, schifTbrûchiger Mann, Und drûcke mein glûhendes Antlilz In den feuchten Sand *.

Puis il essaye de se tromper lui-même, et de simuler la joie; mais le chœur des Océanides le ramène à la décevante réalité. Sa pensée inquiète effleure de hautes réflexions religieuses ou philosophiques, auxquelles l'invite la course colorée des nuages {GôUer Griechenlands) ou l'horreur mys-

2. Nordsee, H, 3. — « Taisez-vous, vagues et mouettes! — Tout est passé, le bonheur et Tespoir, — L*espoir et Famour. Me voilà jeté sur la grève — Seul et naufragé — Et j'appuie mon visage en feu — Sur le sable humide... »

térieuse de la nuit sur la mer {Fragen). Puis, deux croquis nous retracent son retour au port; le premier : Seekrankheit, a été supprimé dans le Buch der Lieder; quant au second, Im Hafen, c'est une des très rares poésies bachiques qu'ait écrites Henri Heine, qui ne buvait pas. Il y peint avec un merveilleux humour l'état d'esprit et d'âme, la Stimmung dans laquelle se trouve un voyageur qui vient à peine d'échapper aux affres de la mer, et qui se sent réchauffé d'une gaîté douce par une bouteille de vin du Rhin, au fond du Rathskeller enfumé d'une ville hanséatique. làEpilog, enfin, nous montre une dernière fois le souci de disposition claire qui porte le poète à marquer nettement les articulations dp son plan, à séparer ses recueils, et à résumer, au début ou à la fin de chacun d'eux, l'impression dominante sous laquelle il les a composés.

Toutefois, ce n'est pas dans le groupement des pièces qu'il convient de chercher sérieusement ici les secrets de la composition. La Nordsee n'est pas un ensemble, un tout poétique aussi complet que V Intermezzo ou VHeimkehr : la preuve en est que chacune des pièces y porte un titre particulier. Chacune de ces pièces a une existence personnelle plus indépendante que celle des lieds qui composaient les recueils précédents. Les lieds que nous avons étudiés jusqu'ici étaient liés étroitenient en une série de petits groupes, dont chacun était dominé par un sentiment différent : la joie

d'aimer ou la souffrance de Tamour déçu. C'était cette nuance de sentiment qui, bien définie, donnait à chaque groupe son unité : chacun des lieds n'était qu'une variation du thème principal. Dans la NordseCy au contraire, chaque pièce est, à tout prendre, indépendante de sa voisine. Au lieu de symphonies complexes, elles nous présentent des mélodies détachées qui ont bien, sans doute, çà et là, de vibrants rappels du Leitmotiv, mais qui existent chacune pour elle-même. Au lieu d'avoir devant nous un amoureux dont la passion s'exprime par deux ou trois noies toujours reprises, nous nous trouvons en présence d'un esprit mûri, d'une profondeur souriante et dissimulée, qui, en face de la mer, éprouve une série d'impressions non plus accordées sur le même ton sentimental, mais toutes maintenues à une même hauteur de conception. Nous ne voyons plus la joie et le chagrin se superposer en fines touches répétées; mais l'enthousiasme, la dépression, le doute, la préoccupation des hauts problèmes, se succéder, sans autre lien que leur commune noblesse d'origine et leur commune puissance d'expression.

L'unité, jusqu'à présent, était d'ordre sentimental ; elle est ici d'ordre intellectuel et lyrique.

Cependant, une telle unité un peu vague, à tout prendre, ne suffisait pas à Tesprit éminemment clair et logique de Henri Heine; il sentit qu'il devait porter son effort de clarté, non plus seulement sur la combinaison d'un groupe entier, mais

sur chacune des pièces en particulier. Rien, en effet, n'était plus nécessaire; comme on Ta fait observer*, il fallait, à Tintérieur de chaque poésie, d'autant plus de clarté que le rythme était plus arbitraire et plus fantasque. Les rythmes réguliers contribuent, par leur symétrie, à rendre la pensée du poète plus claire et à endiguer les caprices de son développement. Des rythmes libres invitent, au contraire, l'imagination à s'attarder aux fleurs de la route : le poète, libre de la contrainte extérieure des vers, puisqu'il les allonge ou les diminue à son gré, indépendant aussi des exigences logiques que lui imposerait la prose, est tenté de ne rien sacrifier des détails qui le sollicitent. Heine a su éviter ce danger en composant fortement chaque pièce, en n'y exprimant que des idées nettes, et en marquant d'un trait vigoureux les transitions du développement, qu'il prend, même soin de séparer par des intervalles typographiques.

Prenons pour exemple la pièce Die Gotter GriechenlandSy qui nous permettra une comparaison avec une ballade de Schiller.

Schiller s'est imposé Temploi d'une strophe de huit vers. Les idées, chez lui, sont loin de coïncider avec les strophes, puisqu'il y a 16 strophes et seulement trois idées, ou plutôt trois motifs de développement : 1° Au temps où régnaient les

1. W. Bôlsche, H. Heine, Versuch einer âsthetischen Analyse seiner Werke, p. 97 sq.

dieux de la Grèce, tout était' animé; 2° Ce temps est passé, rappelons-le ; 3° Hélas, il ne reviendra plus. Le poète emploie 134 vers pour exprimer ces idées peu complexes : il eût pu en employer 500. Alfred de Musset n'a-t-il pas, dans RoUa, montré qu'on pouvait ajouter de beaux vers à ce thème de déclamation si simple? C'est que Schiller, comme Musset, d'ailleurs, ne compose pas ses développements, mais les juxtapose : les deux poètes procèdent par énumération, et, s'ils s'arrêtent, ce n'est pas seulement parce que leur idée est nettement exprimée, mais parce que les mots, les synonymes leur font défaut pour la redire sous une forme nouvelle.

Tout autre est ici le procédé de Henri Heine : au lieu d'énumérer des développements parallèles, il déduit chacune de ses idées de celle qu'il a posée au début. Voici, par exemple, le résumé de la poésie que nous venons de citer : 1° Des images passent au ciel, sur la lune, et donnent l'impression de colossales figures de dieux; 2° oui, ce sont bien des dieux, les dieux de la Grèce; 3® je les contemple (suit une énumération des dieux de rOlympe, caractérisés chacun par quelque, attribut moral qui éclaire la liaison des idées : Jupiter Parricide, qui a été, à son tour, détrôné; Junon, dont la jalousie a été impuissante contre la Vierge, etc.); 4° je ne vous ai jamais aimés, Dieux de la Grèce, mais j'ai pitié de vous, en vous voyant si faibles, et en songeant aux dieux

indignes qui vous ont remplacés ; j'ai presque le désir de combattre pour vous; 5** vous le voyez, dieux qui avez jadis toujours pris le parti du vainqueur, rhomme est plus généreux que vous, puisqu'il vous défend, bien que vaincus; 6° par une dégradation lente, la vision reprend sa forme naturelle; les nuages s'enfuient, et les étoiles, les étoiles éternelles, apparaissent, marquant le retour à la réalité.

On voit avec quelle adresse Heine compose une poésie de la Nordsee. Ce qui frappe surtout, c'est qu'il ne perd jamais contact avec la réalité; même quand il s'élève, comme ici, à de hautes contemplations, il prend soin de nous montrer comment il y est parvenu et comment il s'en détache. Une sensation réelle est toujours à la base de ses poésies; peu à peu, on voit son imagination passer du réel au rêve coloré; le rêve s'épanouit alors : c'est un souvenir d'enfance, c'est l'apparition de Poséidon, c'est la vision d'une Atlantide engloutie, de Jésus marchant sur la terre, ou des Dix-Mille découvrant la mer libératrice. Le poète déploie, dans la peinture de ce rêve, toutes les grâces de son génie; mais il sait y rester sobre. Il semble craindre, en outre, que ses rêveries colorées ne soient prises pour d'arbitraires fantaisies, et il se montre soucieux de les rattacher à la réalité. La sensation réelle d'où elles sont parties doit, tôt ou tard, reprendre ses droits et faire évanouir les formes aériennes du

songe : ce contraste est celui de la vie courante ; le poète n'aura garde de Toublier. Il nous ramène donc, le plus souvent, à la sensation initiale, et il nous y ramène par deux procédés; soit par une lente décomposition des formes de rêve, telle que nous l'observons, par exemple, dans les GôUer Griechenlands, soit au moyen d'un choc brusque provoqué par un sanglot, comme dans le Gesang der Okeanideriy ou par un éclat de rire, comme dans Poséidon ou Seegespenst.

Une fois de plus, nous constatons ici que Heine compose ses poésies lyriques avec un art consommé. L'unité qui, dans les recueils précédents, dominait des groupes entiers de lieds très courts, se trouve limitée ici à chaque poésie en particulier : elle n'en apparaît que plus nettement. Nous avions vu jusqu'à présent la lutte de deux tendances opposées, l'amour sceptique et la confiance dans la vie, déterminer des ondulations de désespoir et d'ironie dans Vlntermezzo et dans VHeimkehr; nous constatons, dans la Nordsee^ que, des deux tendances hostiles, c'est la seconde qui Ta emporté. Çà et là, nous surprenons bien encore un soupir navré ou un sanglot; mais la douleur amoureuse n'est plus assez puissante pour cacher au poète la vie qui palpite à ses côtés. Cette douleur est très sincère, assurément, et elle nous touche d'autant mieux qu'elle est contenue; mais nous ne concevons plus, désormais, de craintes sur l'avenir moral du poète;

nous sentons que cette grande souffrance n'a pas éteint son énergie , mais qu'elle a trempé son cœur. Il nous apparaît, à cet instant, que Henri Heine est aussi victorieusement maître de sa pensée que de sa forme, et qu'il a atteint le point de parfait équilibre qui marque les heures bénies des grands poètes.

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