Meeresstille
çoit si bien la grandeur farouche et mystérieuse. Cette mer, qui a bercé les rêveries des peuples du Nord, lui apparaît dans une impénétrable et suggestive majesté; en face d'elle, il se sent comme obsédé de légendes : contes charmants, vieux comme le monde, ou bien souvenirs mystérieux et sanglants; et, devant ses yeux, se lèvent alors des visions resplendissantes. Pour la décrire, il emploie tout d'abord le même procédé que dans Vlntermezzo : il en personnifie tous les êtres et prête un corps et une âme aux silhouettes indécises des vagues. Mais, cette fois, le procédé, loin de nous lasser, nous repose, parce qu'il donne une forme nette aux rêves qu'éveille en nous le souvenir de la mer. Le poêle a grand soin, d'ailleurs, de ne jamais, même dans ses plus hardies évocations, perdre le contact avec la réalité. 11 parle de « coursiers d'un vert noirâtre, avec des crinières d'argent », mais aussitôt, il leur donne leur vrai nom de vagues :
Wie schwarzgrûne Rosse mil silbernen Mâhnen, Sprangea die weissgekrauselten Wellen (II, 8).
Il présente le vent du Nord comme une créature humaine, informe et d'humeur bizarre; mais il oppose à cette apparition les contours précis d'une scène d'intérieur (I, 4). 11 nous montre les souffles de la tempête sous la forme d'infernaux musiciens, agiles compagnons d'Eole; mais, a côté d'eux, il nous fait voir le pilote, balancé d'un
pied sur Tautre, et considérant avec attention la boussole, « cette âme tremblante du navire »
(II, 2). Il nous présente les nuages comme « les informes et grises filles de Tair puisant Teau de la mer dans des seaux de brouillard, que péniblement elles traînent et traînent pour les reverser dans les flots * » ; mais, aussitôt après, une vision nette de femme s'oppose à cotte évocation brumeuse. A toutes les métaphores, à toutes les personnifications que se permet Tenlhousiasme du poète, s'opposent des détails réalistes. Nous mesurons de la sorte la portée de notre élan; nous savons que nous ne serons jamais entraînés trop loin de terre, ni jusqu'aux frontières du mauvais goût. En même temps, ce perpétuel mélange de la réalité et de la vision agrandie fait que nous ne distinguons pas toujours nettement la ligne qui les sépare. Grâce au détail familier que nous avons tous observé comme lui, le poète s'assure notre confiance; il en profite pour nous entraîner un instant sur les ailes de la fantaisie. A peine nous sommes-nous aperçus de sa ruse et commençons-nous à nous inquiéter, que, déjà, il nous a ramenés par un mot à la réalité de la sensation. Les vers coulent ainsi, dans une perpé-