‹ Henri Heine, poèteChapitre 39 sur 142 · LA LANGUE · texte numérisé non relu

LA LANGUE

En étudiant de près la composition du Buch der Lieder, nous avons vu se dessiner quelquesuns des caractères les plus éminenls et les plus nouveaux que présente ce recueil : la brièveté des poésies, le lien qui unit en groupes bien déterminés les pièces d'une même subdivision, et enfin Tironie qui se mêle aux effusions sentimentales. Nous avons montré que ces caractères étaient solidaires les uns des autres, et qu'ils dépendaient, en dernière analyse, d'une conception originale de la vie et de l'art. Il nous reste à étudier la forme extérieure dans laquelle ils s'expriment, et à en montrer l'influence sur la langue et sur le rythme du Buch der Lieder.

Toutefois, il nous faut ici modifier quelque peu notre méthode d'investigation. Nous avons prétendu, jusqu'ici, nous borner à étudier la psycho-

logie (lu poète, pour y trouver les causes profondes de ses conceptions, et nous avons presque paru ignorer que Henri Heine n'a pas écrit au fond d'une solitude, mais qu'il a pris, au contraire, une part active au mouvement littéraire de son époque. Nous avons eu, chemin faisant, l'occasion de nous expliquer sur ce point et d'avouer que nous renoncions à la facile satisfaction de construire de toutes pièces l'histoire morale d'un grand poète en ne nous servant, comme matériaux, que de l'étude de son milieu et de ses contemporains. Cette méthode, contestable même pour un homme dont ou aurait noté heure par heure les lectures et les conversations, nous semble parfaitement vaine si on l'applique à un poète fantasque dont nous ne savons presque rien, sinon ses œuvres et quelques bons mots. C'est en lui-même que nous avons cherché les causes de son attitude intellectuelle et morale : nous n'avons pas voulu nier par là qu'il eût subi des influences formelles (nous avons même indiqué la plus importante, celle du Volkslied) ; mais, au lieu de faire du poète le plus original de l'Allemagne contemporaine un produit nécessaire de son entourage, nous avons tenté de montrer comment s'était peu à peu préparé en lui le terrain si propice où germèrent les influences incontestables qu^il a subies. Il convient maintenant, sinon de faire leur part à ces influences, au moins d'en signaler l'importance apparente. Nous disons apparente, car on

ne peut jamais préciser, en littérature, jusqu'où s'étend Taction d'un écrivain sur un autre : elle s'exerce souvent sur un domaine où nul ne songe à la chercher, et, plus d'une fois, on a pu signaler des concordances d'idées, de formes et de mots qu'on a prises pour des réminiscences, et qui n'étaient cependant que des rencontres purement fortuites.

Le Buch der Liedei\ ce livre si profondément original, ne contient peut-être pas de pièce qui, par un mot, un tour de phrase ou une coupe de vers, ne rappelle à une mémoire sagace quelque passage d'un autre écrivain. Je n'ai pas plus la naïveté de me dissimuler ces rapprochements, que la prétention d'en faire une arme contre le poète. Quelques critiques ont passé de longues heures à noter ces concordances, et, dans leurs articles, Henri Heine nous apparaît presque comme un mélange subtil de Bùrger *, de E. ï. A. Hoffmann % de Goethe, de Wilhelm Mûller^, de Novalis, de Fouqué, de Chamisso, de ^: Uhland, de Brentano,... et d'autres peut-être.

1. Le souvenir de Biirger domine les Traumhilder. Certaines concordances d'expression et de rythme sont frappantes. Cf. K. Hessel, Zeits. fur d. deut. Unterricht, lll, 52, et Kôln Zg, 1887, n"* 14^, I, et surtout : Bûrgers Gedichle,

2. L'influence de E. T. A. Hoiïmann est surtout sensible dans les derniers Traumbilder, où Ton retrouve des souvenirs des Elixire des Teufels. Cf. II. Keiter, //. IL Kôln, 1891, p. 25 et passi7n,

3. Heine a, dans une lettre, déclaré à W. MuUer qu'il lui devait le rythme de Vlntermezzo, Il suffit de feuilleter les

Certes, la plupart de ces rapprochements sont, de Taveu de tous, purement superficiels; on retient toutefois, parmi ces noms, celui d'un poète dont on veut faire l'inspirateur de Henri Heine : je veux parler de Brentano. Wilhelm Scherer est le premier qui ait insisté longuement sur les analogies que présentent les deux poètes *. Ces analogies sont évidentes, sans doute, et, çà et là, fort curieuses. Le tort de Scherer a été, non pas de les relever soigneusement, mais d'en tirer des conclusions hâtives : la critique se contente trop aisément, par tout pays, d'une ressemblance extérieure entre deux écrivains pour affirmer que l'un a inspiré Tautre. Nul doute que Heine n'ait lu, et, souvent, peut-être, repris consciemment certains motifs et certains procédés de Brentano*. Mais a-t-on bien le droit d'affirmer qu'il faille chercher dans Brentano le secret de l'ironie sen-

poésies de W. MuUer pour y retrouver des mots et des phrases qui rappellent le B. d. L. On en trouvera une liste dans l'article de M. Kessel, Zeitschrifl fâr den deut. Unternchty III. p. 59 sq.

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