‹ Henri Heine, poèteChapitre 40 sur 142 · Literatur Geschichte, iO* éd., p. 662 sq · texte numérisé non relu

Literatur Geschichte, iO* éd., p. 662 sq

2. Cela est sûr, tout au moins pour la Lorelet, L'inventeur de cette légende est Brentano. La ballade qu'il lui a consacrée se trouve dans la seconde partie de son roman Godwi (i^di) et est reproduite dans tous les recueils de ses poésies choisies. La ballade a 25 strophes. Un certain Nicolaus Vogt écrivit en 1811 l'histoire de cette prétendue légende. En 1821, le C* de Lœben lui consacra également un poème que Heine a certainement connu. Dans les années cinquantey le comte Adolphe de Nassau résolut d'élever sur le rocher de Lurley, au bord du Rhin, une statue de la célèbre sirène. La science allemande découvrit à ce moment que la légende ne remontait pas au delà de Brentano. On sourit encore.

timentale qui s'épanouit dans le Buch der Lieder? On affirmait sans preuve que les premiers Romantiques avaient inspiré au poète de Vlntermezzo remploi d*un décor vague et d'une nature transfigurée; est-il beaucoup plus sûr que le second Romantisme lui ait inspiré le caractère le plus original de sa manière : le mélange de Tenlhousiasme et du scepticisme, la Selbstparodie, en un mot? La première partie de cet ouvrage, si elle est admise, réfute une pareille supposition. Les arguments de Scherer sont d'ailleurs bien faibles ; il semble voir dans ce fait que Heine, comme Brentano, fut d'abord destiné au commerce, une explication des dissonances qu'ont aimées ces deux poètes : « Le choc de deux mondes si différents, écrit-il, du monde matériel où ils vivaient et du monde poétique où vagabondait leur imagination, ce contraste entre le fini et l'infini, a dû exercer une action violente sur le caractère de Heine comme sur celui de Brentano. » Sans doute, une sensibilité aussi aiguë que celle de Heine ne traverse pas impunément des milieux qui s'opposent; pourtant, le sentiment de pareils contrastes doit-il nécessairement s'exprimer par l'ironie? L'exemple de Freiligrath suffirait à nous prouver qu'il n'en est rien. On ajoute que Brentano avait le mauvais goût de terminer des récits fort sérieux par des exclamations bouffonnes, comme : « Vous savez, j'ai faim! » ou bien : « Sont-elles sottes, ces jeunes filles, elles m'ont cru sur

parole I » et Ton veut trouver là rorigine des dissonances qui déparent tant des plus tendres lieds de Henri Heine. Pourtant, si Ton veut soutenir que Heine ait imité de parti pris le procédé que l'on signale chez Brentano, encore faut-il admettre qu'il était, par nature, disposé à la bouffonnerie : c'est un cercle. J'ajoute, d'ailleurs, qu'il est peu vraisemblable que notre poète ait, par pur caprice, gâté d'un mot brutal ou d'une exclamation ironique la Stimmung produite par telle de ses poésies. Si l'on fait de lui un poète uniquement préoccupé de l'effet, on ne saurait admettre qu'il ait, sans raison majeure, gâté l'effet produit : si son but n'avait été que de plaire, il eût, tout au moins, écouté les critiques, et retranché de la seconde édition les passages mal accueillis dans la première. Il ne l'a pas fait; c'est, apparemment, que la chute ironique de certaines poésies traduisait fidèlement pour lui le combat qui se livrait dans son cœur. Brentano a bien pu lui donner çà et là un exemple utile ou piquant ; il ne lui a pas servi de maître.

Les caractères bien définis que nous avons trouvés dans la composition du Buch der Lieder n'ont pu être modelés complètement sur aucun des poètes qui ont précédé Henri Heine. A tous, celui-ci a emprunté quelque mot, ou quelque tour de phrase; mais ses qualités, comme ses défauts, sont bien à lui et c'est dans sa conception de la vie, beaucoup plus que dans ses modèles, qu'il en

faut chercher rexplication. L'histoire littéraire qui fait des rapprochements ne doit pas ici remplacer la critique : elle doit seulement la soutenir et rillustrer.

Les pages que Ton vient de lire devaient, à mon sens, précéder l'étude de la forme extérieure du Buch der Lieder, parce qu'elles la préparent : c'est là, en effet, que Ton peut relever à coup sûr des traces d'influences et d'imitations. Chez un poète, la conception de l'art n'échappe pas, sans doute, aux influences mystérieuses, aux grands courants de pensée ou de foi qui soulèvent et entraînent toute sa génération; mais mille éléments personnels interviennent qui modifient cette conception. Par sa langue, au contraire, le poète se rattache sans intermédiaires au milieu dans lequel il a grandi.

La langue et le style -du Btœh der Lieder offrent deux sortes de caractères qu'il importe de bien distinguer : les caractères communs à toutes les parties du volume, et ceux qui sont propres à chaque recueil partiel. Il est évident que ces poésies, dont quelques-unes ont été écrites à dix ou douze ans d'intervalle, ont une certaine ressemblance extérieure, mais présentent aussi bien des traits qui les distinguent. On ne pourrait, par

exemple, vouloir appliquer à la Nordsee toutes les observations qu'auront suggérées les Junge Leiden.

Les caractères généraux les plus frappants de cette langue sont : la simplicité, le ton populaire et le réalisme. La simplicité — on pourrait presque dire : la nudité — de la langue et du style est telle dans le Buch der Lieder, que les lecteurs d'éducation romane en sont tout d'abord presque choqués; il nous faut une certaine habitude pour en saisir le charme attirant et profond. Ces mots et ces tours de phrase empruntés à la vie courante nous étonnent. Nous croyons entendre notre conversation de la veille ou les expressions les plus communes dont se servent les amoureux. Rien ne fait mieux sentir l'étrangeté de cette impression que la lecture d'une traduction française du Buch der Lieder. Que Ton ouvre par exemple la traduction si naïve et si plate que le bon Gérard de Nerval a donnée de Vlntermezzo, et l'on éprouvera bien vite l'impression que je veux noter. Telle admirable ballade, la WaUfahrt nach Kevlaar, par exemple, une fois transportée dans notre langue et dépouillée du charme que lui prêtaient le rythme et les mots, semble être le début naïf de quelque conte enfantin. Heine lui-même sentit cette nuance et, plus d'une fois, dans les traductions qu'il a faites de sa main, il lui est arrivé de corser dans sa prose

LE « BUCH DER LIEDER ». il9

française rextrême simplicité de sa strophe allemande ^

On n'est pas moins d'accord sur le ton populaire qui s'affirme dans la plupart des lieds. Dès l'apparition des premiers vers de Henri Heine {Gedichte, 1821) nous voyons déjà les critiques signaler la prédilection du poète pour le ton du Volkslied *, et le succès avec lequel il en reproduit les accents. Combien de lieds de Heine se sont répandus depuis dans la masse du peuple allemand, qui les comprend et qui les chante avec toute la force de son Gemûthl Dans un de ses recueils, le poète de V Intermezzo avait enchâssé un véritable Volkslied dont il indiquait, par une note spéciale, la patrie d'origine ^. Or, nul ne voulut ajouter foi à son affirmation : on crut que, par coquetterie, il avait voulu imiter Michel-Ange enterrant une de ses œuvres et la faisant passer pour un antique. On fut si bien persuadé que ce merveilleux Volkslied était de Heine, que Simrock n'osa pas le reproduire dans sa collection de chants populaires allemands *. La critique contemporaine ne fut convaincue de l'authenticité du petit poème que lorsque M. Hûffer Teut retrouvé dans lo. Rheinische Flora de 1825.

Enfin, le réalisme de la langue que j'ai signalé

2. Kunst und Wissenschaftshlatl du Rheinisch Westfâlischer Anzeigerf 7, VI, 1822. Apud Strodtmann, 3" éd., p. 301 sq.

Page 1