fois a, b, c, b contre 23, a, b, a, b, sur 88 pièces
làO HENRI HEINE POÈTE
a, b, a, b pour mettre quelque variété dans de trop longues séries en a, b, c, b.
Le second caractère de la poésie germanique consiste dans ce que les Allemands appellent freie Taclfûllung ^ c'est-à-dire : liberté complète dans la composition des groupes atones. Il en résulte, tout d'abord, que le rythme sera indiflféremment ïambique ou trochaïque *, c'est-à-dire que Ton fera ou non précéder le premier accent par un temps faible. Nous trouvons, en effet, chez Henri Heine ces deux rythmes successivement employés. Les trochées sont assez nombreux dans les Lieder itnd Roynanzen (10/29); ils disparaissent presque dans V Intermezzo (3/65), pour reprendre une certaine importance dans VHeimkehr (23/88). Dans ce dernier recueil, la fréquence des trochées s'explique par le ton ironique, comique ou descriptif de la plupart des pièces où ils apparaissent.
Une autre conséquence de la liberté dont jouit le poète dans la composition des groupes atones, est la suivante : le nombre des syllabes du temps faible ne sera limité que par la durée de l'effort d'expiration nécessaire pour les prononcer d'un trait. Dans la pratique, ce nombre variera de à 4 ^ Heine, dans les petits vers dont
1. Sans préjudice des composés de ces rythmes : Ex., Gœlhe, Kûnsllers Erdewallen, v. 11.
2. Cette grande diversité ne se trouve pas dans les petits vers de Heine, mais bien chez Goethe: Ex., Fausty /, v. 1 et 45; Epiphanias, v. 4 ; Celebritât, v. 6, etc.
nous nous occupons en ce moment, ne dépasse jamais le nombre de 3 syllabes. Mais, comme il sait user de cette liberté qu'il restreint de son plein gré! C'est ici que se déploie avec toute sa grâce ce génie rythmique que les pires ennemis du poète ne peuvent s'empêcher de reconnaître. Grâce à la faculté dont il jouit de raccourcir ou d'allonger à son gré le groupe atone, Heine, servi par un merveilleux instinct, a su adapter son vers aux palpitations du sentiment. Il semble, en le lisant, que son vers soit animé, et qu'il respire dans le rythme même de la passion qui s'y exprime. Peu de poètes, même parmi les plus grands, ont poussé aussi loin la précision, la grâce et Témotion dans le dessin rythmique.
Sans doute, le mètre de Henri Heine est assez monotone ; nous n'y trouvons pas la variété souveraine qui distingue le lyrisme de Goethe. Mais, quel travail de broderie presque invisible nous révèle ce tissu, si frêle en apparence, et si peu varié! Chaque mot, chaque syllabe ont été pesés sur des balances d'or, et enchâssés dans le vers comme autant de pierres précieuses. Pourtant, ces mots sont les plus simples de la langue, ceux que nous prononçons tous les jours, aux heures attendries ou mélancoliques. Le contraste entre la médiocrité de leur valeur propre et l'art merveilleux qui les assemble est un des éléments les plus subtils de cette impression douloureusement tendre, que nous font YHeimkehr et Y Intermezzo.
C'est par là, sans doute, qu'on peut expliquer pourquoi, parmi tant de poètes qui volent plus haut et pensent plus magnifiquement, Heine est le seul qui soit sûr d'évoquer toujours, au plus profond de notre cœur, le cortège pâle des tristesses et des espoirs déçus.
On éprouve quelque scrupule à préciser une sensation d'ordre aussi délicat. N'aura-t-on pas Tair, en donnant des exemples précis, de croire que le poète n'a jamais risqué un anapeste ou un trochée sans se rendre bien compte de l'effet qu'ils produiraient? N'aura-t-on pas l'air de comparer une grande œuvre lyrique à une marqueterie, sans tenir compte de l'inspiration presque inconsciente qui l'a le plus souvent dominée?
Pourtant, il semble bien que Ton reconnaisse chez Henri Heine un changement de rythme dans tous les passages où s'exprime un sentiment plus rapide ou plus lent : il nous importe médiocrement de savoir jusqu'à quel point ce changement a été conscient; il suffit de le constater. Dans la plupart des cas, la joie, l'enthousiasme, le sentiment du triomphe, comme aussi la vanité de la conversation mondaine, s'expriment par un flot d'anapestes qui vient rompre brusquement la lenteur monotone d'un rythme ïambique. Ex. :
Man h&tte sich gerne geherzt und gekusst,
Doch jagen von hinnen die Rosse (/. L. Rom,, 19).
Les anapestes dont se composent ces deux vers
expriment bien nettement la rapidité des relations à peine ébauchées et rompues, par le départ trop rapide des chevaux.
La ballade des Grenadiere est faite tout entière de semblables oppositions. Nous avons déjà montré plus haut * le rythme anapestique brisé à la seconde strophe par le mot grosse, qui est par là mis en valeur. Voyons le mouvement des trois dernières strophes s'animer, à mesure que le vieux Grenadier pense plus nettement à l'Empereur, et passe des ïambes réguliers à d'enthousiastes anapestes :
Das Ehrenkreuz am roten Band Sollst du aufs Herz mir legen; Die Flinte gib mir in die Hand, Und giirt mir um den Degen.
So \vill ich liegen und horchen stiil, Wie eine Schildwach', im Grabe, Bis einst ich hôre Kanonengebrûll Und wiQhernder Rosse Gelrabe,
Dann reitet mein Kaiser wohl ûber mein Grab, Viel Schwerter klirren und blitzen; Dann steig ich gewaffnet hervor aus dem Grabj Den Kaiser, den Kaiser zu schûtzenl
Le mouvement anapestique des strophes finales est si plein d'enthousiasme, on y entend si bien galoper des chevaux et cliqueter des épées, que deux grands musiciens, Schumann et Wagner, n'ont pas cru pouvoir Texprimer plus fortement qu'en y adaptant la Marseillaise.