‹ Henri Heine, poèteChapitre 54 sur 142 · GrossmuUer der Liebe, schone meiner. (I, 8. 1 et · texte numérisé non relu

GrossmuUer der Liebe, schone meiner. (I, 8. 1 et

Si nous réunissons tous ces éléments, nous voyons que le vers de la Nordsee oscille, théoriquement, d'une part entre une syllabe qui serait un temps fort non accompagné, et, d'autre part :

3 I 3 I 3 I 3 I 2 = 18 syllabes.

Toutefois, le groupement des syllabes fortes et faibles et les effets qu'on en peut tirer ne sont pas les seuls éléments dont dispose notre poète. Ses

vers, sans doute, ne sont pas rimes; mais la rime y est remplacée par un jeu sonore infiniment plus varié et plus subtil, l'allitération. En français, ce procédé devient rapidement insupportable; dans les langues germaniques, au contraire, il nous berce doucement d'une discrète harmonie. Dans les Nordseebilder de Heine, l'allitération est partout; elle semble même s'imposer au poète dans certaines expressions qu'il a créées d'instinct et qu'il répète comme malgré lui : telles sont : die weissen Wellen, ou bien les adjectifs en w appliqués aux vagues ou aux nuages (T^elIen-TFolken).

Vor mir luoget die Wasseritiiste. (II, 3, 6.) Von t^'eissen Wolken umt/;ogt. (I, 12, 2.) Und die weissen, weilen Wellen (I, 2, 5), etc.

Il est impossible qu'on lise une poésie de la Nordsee sans entendre bourdonner incessamment à ses oreilles de discrets rappels de voyelles, de consonnes et de diphtongues. L'allitération semble une résille infiniment délicate jetée sur la diversité des vers inégaux. Elle relie entre elles, par on ne sait quel invisible lien, toutes ces phrases rythmées, chantantes et capricieuses, qui, sans elle, peut-être, dérouleraient à Taventure leurs folles arabesques.

J'ai voulu me borner à énumérer les éléments rythmiques dont se composent ces merveilleux poèmes de la Nordsee, Me faut-il insister maintenant sur les effets de dessin et de son que le

poète a su réaliser en combinant ces éléments? Nous avons vu ce qu'il avait su peindre au moyen du rythme pourtant très simple, un peu étriqué même, de Vlntermezzo. Dans la Norâsee^ où le rythme est libre et infiniment varié, on peut dire que chaque vers est adapté à Tobjet ou au sentiment qu'il doit peindre. Le rythme s'élargit ou se resserre, se hâte ou se ralentit, s'élève ou s'abaisse avec la pensée qu'il exprime. Même lorsque les vers coulent d'une allure égale et indifférente, il semble qu'on entende, dans ce choc monotone des ïambes ou des anapestes, le murmure de la nier qui déferle infiniment, sans hâte.

Qu'il me soit permis de rappeler quelques exemples frappants, classiques, pourrait-on dire.

Le mouvement continu de la mer calme qui déferle apparaît dans ces deux vers : '

Und die weissen weiten Wellen, Von der Flut gedrângt. (I, 2, v. 5, 6.)

Plus loin, la description du vent du nord où se trouve ce vers :

Und dazwischen, weitschallend, lacht er und heult cr.

Puis le tableau du feu qui s'allume :

... Und schiuttet knisterndes Reisig ins Feuer,

Und blâst hinein,

Dass die flackernd roten Lichter

Zauberlieblicli widerslrahlen

Auf das bluhende Antlitz. (I, 4, 36 à 40.)

Ici, des ïambes longs et lourds marquent l'approche de la nuit; un dactyle qui les interrompt semble une brusque échappée de lame, et comme un sanglot de la mer qui s'assombrit :

Herangedammert kam der Àbend, Wilder tosle die Flut. (I, 5, 1.)

Puis, la célèbre description de la tempête, et des montagnes liquides sur lesquelles vogue une petite barque :

Und das Schifflein erkiimmt sie, Hastig muhsam. (1, 8, 6.)

Plus loin, l'arrivée des Dix-Mille au bord de la mer effarouche des bandes de mouettes ; il semble qu'on entende leur bruit d'ailes (allitération en f) et leurs cris de poulie rouillée, tandis que joyeusement retentit le bruit des chevaux et des boucliers :

Die aufgescheuchten Môwenzûge Flatterten fort, lautschreiend; Es stampften die Rosse, es klirrten die Schilde.

Enfin, relisez l'arrivée du voyageur au port après une tempête. Sa joie s'exprime en anapestes; puis des ïambes plus calmes traduisent l'impression de chaude Gemûthlichkeit qu'il éprouve au cabaret :

Gliicklich der Mann, der den Hafen erreicht hat, Und hinter sich liess das Meer und die Slûrme, Und jetzo warm und ruhig sitzt Im guten Rathskeller zu Bremen. (il, 9, 1, 4.)

Le cammencement de l'ébriété s'exprime en anapestes (v. 30-42), et rimpression finale de Thomme ivre se résume dans le vers gai et sautillant :

Dreht sich die ganze betrunkene Welt. (TI, 9, 68.)

On le voit, des exemples frappants de « rendu » se trouvent dans chaque pièce de la Nordsee, La forme de ce recueil est aussi belle que l'observation y est minutieuse et la pensée noble ou hardie. Ou pourrait craindre qu'un tel souci de la forme extérieure ne portât préjudice au développement de la pensée; mais Henri Heine a su éviter ce danger en articulant avec force toutes les phases de son développement.

Les rythmes libres des Nordseebilder ont fait époque dans la littérature allemande. Depuis leur apparition, il n'est guère de poète sérieux qui ne se soit essayé à son tour dans cette forme merveilleuse. Oserai-je dire que bien peu ont réussi? Heine lui-même n'a jamais voulu reprendre ce rythme auquel il devait sa plus Belle création. C'est assez dire qu'il y fallait un certain enthousiasme, une certaine fougue juvénile qu'il ne sut jamais retrouver.

On s'est demandé où le poète avait pu prendre la première idée de ses rythmes libres, et l'on a prononcé avec raison les noms de Klopstock et de Gœthe. Gœthe surtout paraît avoir inspiré le poète du Buch der Liederfa.Y l'exemple des magnifiques odes pindariques de sa jeunesse. H ne me

semble pas, toutefois, que son influence soit bien celle que l'on retrouve sous les rythmes libres, de Heine. Les Allemands ont une tendance bien naturelle à faire de Gœthe le centre de leur poésie, mais ils ne se répètent pas assez que Gœthe a suivi des courants beaucoup plus qu'il n'en a créé*. Celte constatation ne diminue en rien l'admiration qu'on peut avoir pour son prodigieux esprit; mais elle permet de nouer plus librement quelques chaînes d'influences littéraires. Pour ma part, sans me dissimuler l'importance des odes libres de Gœthe, je pense que Heine a puisé la première idée de ses rythmes chez Novalis bien plutôt que chez l'auteur du . ^ Wanderers Sturmlied. Je crois qu'il faut chercher dans les Hymnen an die Nacht le premier germe des Nordseebilder, D'ailleurs, je ne fais pas allu-/ sion aux poésies contenues dans ces HymnesJ mais aux pages de prose qui s'y trouvent mêlées.* Que l'on ne s'étonne point de ce rapprochement. H n'est pas bien sur que Heine lui-même ait considéré ses rythmes libres comme des vers; on a fait observer que nous les pourrions écrire sans embarras comme des lignes de prose, et le poète, sans nul doute, l'eût avoué bien volontiers. H est donc fort possible que cette prose rythmée ait été inspirée par celle de Novalis. Ce qui m&

1. Cf. E. Lichtenberger, Élude sur les poésies lyriques de Gœthe.

frappe, en effet, c'est la facilité avec laquelle tel passage des Hymnen an die Nacht peut se résoudre en vers analogues à ceux de Heine. En voici un exemple qui me paraît décisif :

Ewig ist die Dauer des Schiafs.

Heiliger Schlaf!

Beglùcke zu selten nicht

Der Nacht Geweihle

In dièse ra irdischen Tagewerk.

Nur die Thoren verkennen dich

Und wissen von keinem Schlafe,

Als dem Schatten, den du

In jener Dâmmrung der wahrhaften Nacht

Mitleidig auf uns wirfst.

Sie fûhlen dich nicht

In der goldenen Flut der Trauben,

In des Maudelbaums Wunderôl,

Und in dem braunen Safte des Mohns.

Sie wissen nicht, dass du es bist,

Der des zarten Madchens Busen umschwebt,

Und zum Himmel dca Schoos machl;

Ahnden nicht, dass aus alten Geschichten,

Du himmelôffnend entgegentrittst,

Und den Schliissel trâgst zu den Wohnungen derSeligen,

Unendlicher Geheimnisse

Schweigender Bote. (Hymnen an die Nacht, II *.)

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