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HENRI HEINE A PARIS

Avec la publication du Buch der Lieder, au mois, d'octobre 1827, commence, à vrai dire, une période nouvelle dans la vie de Henri Heine. Toute sa première jeunesse, avec ses amours enjolivés, ses rêves fleuris et tendres dans la forêt ou au bord de la mer, ses illusions vivaces et sa confiance, tout ce qui, depuis quinze ans, bruissait et chantait dans son âme, se. trouvait exprimé dans lemerveilleux volume ; toute sa juvénilité insouciante était là a roulée dans un linceul de pourpre^ et couchée au tombeau ». La vie, maintenant, s'ou-^

vrait devant lui, sinon triste, du moins cruellement réelle. Le poète avait trente ans, il était un homme fait : il avait commencé h tracer autour de lui le cercle que ses rêves n'oseraient plus sérieusement franchir. Ses œuvres, certes, lui assuraient une place enviée parmi les écrivains allemands; mais il n'avait pas de profession qui pût assurer son existence. A cette époque, la littérature ne donnait pas toujours le pain quotidien : c'est à notre temps qu'il était réservé de voir des poètes rouler carrosse et des journalistes se construire des hôtels : Henri Heine, l'un des plus grands poètes, et le plus grand journaliste de l'Allemagne, devait osciller toute sa vie entre une véritable pauvreté et une aisance médiocre qui eût à peine suffi à un petit bourgeois rangé. Pour le moment, en 1827, il n'avait rien. Il dut songer à se créer une position.

C'est alors que s'ouvre, pour notre poète, une des plus pénibles périodes de sa carrière. Errant de ville en ville et d'espérance en espérance, il ne trouve d'abord nulle part où se fixer. Puis, toujours aiguillonné par le besoin d'argeVit, incertain sur les principes mêmes de son action politique et sociale, brûlé d'un désir de liberté qui, bientôt, le plonge dans une mortelle solitude morale, il passe vingt ans au milieu d'une perpétuelle et stérile agitation. Il parvient de la sorte au seuil de la vieillesse, et quand la maladie implacable vient s'asseoir à son chevet, elle trouve le grand écri-

vain Iristemcnt affaissé sur lui-même, dans un foyer de rencontre où ne veillent ni Tamour ni la famille. Il est peu de grands esprits qui aient payé plus cher leurs aspirations de beauté et leurs rêves d'indépendance, et il n'y a peut-être pas, dans la littérature moderne, un poète dont la vie ait été plus bourgeoisement ternie par les soucis mesquins et parla gêne honteuse.

Henri Heine n'était préparé par ses vagues études de droit à aucune carrière spéciale. Les seuls projets qu'on lui ait jamais connus le portaient vers le barreau, la carrière diplomatique ou l'enseignement. Au fond, il ne visait que des professions dans lesquelles, à son avis, l'érudition pût être remplacée par l'intelligence. Après la publication du Buch der Liedei\ il semble avoir plus spécialement désiré une chaire d'université. On se demande avec une certaine inquiétude s'il avait bien Tinstruction spéciale nécessaire dans un tel poste ; mais, après tout, il était trop intelligent pour y faire mauvaise figure et pour ne pas compléter, par un travail acharné, sa connaissance imparfaite de l'histoire littéraire qu'il voulait enseigner. Son cours nous eût valu, sans doute, quelques volumes légers d'allure et semés d'aperçus ingénieux, dans le genre de son De l'Allemagne et de son Ecole Romantique^ avec moins d'esprit et de méchanceté peut-être, et un peu plus d'érudition. Mais, ce projet, qu'il comptait réaliser à Munich, où il était allé diriger un journal, les Poli-

tische Annalen, échoua, grâce aux efforts du parti clérical, que ses Reisebilder avaient, non sans raison, rendu défiant à son égard. Le roi de Bavière, d'abord assez bien disposé en sa faveur, finit par lui refuser la nomination tant convoitée, et, après un voyage en Italie, le poète revint dans le nord de TAllemagne pour mettre ses notes h jour et attendre les événements *.

Dans un séjour qu'il fit sur Tîlot rougeâtre d'Héligoland, il fut surpris par la nouvelle de la révolution de 1830. Il exulta. Ses rêves de liberté lui semblaient enfin réalisés par la France : toute cette vieille société vermoulue, avec ses principes et ses privilèges, jadis si étroitement entrelacés qu'il n'avait pu y trouver place, lui, le nouveau venu, gisait maintenant à terre ; c'était, pensait-il, à des hommes nouveaux tels que lui-même que Tavenir allait s'ouvrir. Au bout de quelques mois, n'y tenant plus, il voulut se persuader que les

1. Voici les dates de ses principaux déplacements entre la publication du Buch der Lieder et son départ pour Paris. Appelé à Munich vers la fin d'octobre, Heine passe par Gassel où il voit les frères Grimm, Francfort-sur-le-Mein, où Borne le retient quelques jours, et Stuttgart, où il fait connaissance avec Menzel, le futur Dénonciateur. Vers la mi-juillet 1828, il part pour l'Italie où il reste jusqu'à la fin de novembre. En décembre, il est à Hambourg, où son père vient de mourir. Au début de l'année 1829, nous lé trouvons à Berlin qu'il quitte bientôt pour Potsdam, une de ses retraites d'autrefois; au mois de septembre, il retourne à Hambourg. Le 26 mars 1830, il s'installe à Wandsbeck, et passe ensuite l'été à Héligoland. Rentré à Hambourg, il en repart, en mai 1831, pour gagner Paris par Francfort.

pages enflammées qu'il avait consacrées aux journées de juillet compromettaient sa sécurité à Hambourg. Il se décida, après quelques hésitations, à gagner la nouvelle capitale de la liberté, Paris. Au fond, sans doute, il était bien aise de sortir de la situation pénible dans laquelle il se trouvait en Allemagne. La vie ne pouvait guère être pour lui, en France, plus difficile qu'elle n'était dans son pays natal. Eut-il bien conscience de s'exiler pour la vie? Cela est peu probable, quoique, en vérité, une telle perspective n'eût rien de bien effrayant pour un descendant de la race errante. Son départ ne dut pourtant pas être si mûrement réfléchi. Le désir du nouveau, l'espoir de jouer un rôle plus brillant lorsqu'il serait délivré de toute crainte au sujet des écarts de sa plume, enfin, ce je ne sais quoi qui pousse les mécontents et les agités vers tous les centres où l'on s'agite et où l'on est mécontent, voilà des raisons qui suffisent à expliquer ce voyage dont les suites devaient être si graves.

Arrivé à Paris, Henri Heine trouva, pourraiton dire, à la fois plus et moins qu'il n'avait espéré. Vus de près, les Français lui parurent moins séduisants qu'à distance, et, si, dans la première ivresse de l'arrivée, il nous consacra des pages enthousiastes, il ne tarda pas à reconnaître nos défauts, et même à nous en prêter quelquesuns que nous n'avions pas. Il vit en nous la fri-

volité, la vanilé, l'esprit et la grâce; c'est trop, en vérité \

Mais, d'autre part, il reçut à Paris un accueil auquel sa vanité, si grande qu'elle fût, ne l'avait probablement pas préparé. Il lui arriva, comme à tout étranger instruit, riche ou bien élevé, d'occuper presque immédiatement, chez nous, une situation que ses succès littéraires lui eussent difficilement assurée dans son pays. Dans toutes les grandes villes, un étranger jouit de plus d'égards qu'un homme du pays : sa naissance même ne lui est-elle pas déjà une originalité? Parle-t-il bien la langue, on s'extasie; fait-il des fautes, on s'extasie encore, ou du moins, on prête attention. L'étranger qui arrive au milieu de nous a rompu tous les liens sociaux et dépouillé tous les préjugés, qui, dans son pays, lui eussent assigné telle ou telle place. Il est, de plein droit, libéré de nos mille obligations, et toute une part de notre réserve lui est naturellement étrangère. Il peut, sans jamais se déclasser, fréquenter les milieux les plus opposés : ce qui, chez nous^ serait suspect, s'appelle chez lui curiosité, désir de s'instruire, études de mœurs. S'il a joué un rôle dans son pays, nous en exagérons l'importance; s'il en joue un parmi nous, nous nous étonnons de ses moindres succès. Bref, l'admiration un peu naïve et surtout mal informée que

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