Voir par exemple : Gedanken und Einfàlle; Eister, VIL
nous avons pour tout étranger qui nous arrive, favorise singulièrement les exilés : Allemands ou Russes en France, Français ou Russes en Allemagne, peu importe le pays; chacun à son tour jouit des égards que lui accorde noire naïveté curieuse. Même de nos jours, un étranger de distinction nous semble encore quelque peu « Persan ». C'est ainsi qu'il convient d'expliquer le succès que Henri Heine eut, dès Tabord, parmi la société parisienne. Quelques lettres de recommandation lui donnèrent les points do contact nécessaires : Tétonnement ou la sympathie compatissante des Parisiens pour l'exilé firent le reste. Jtfais, remarquons-le bien, les personnes avec lesquelles Heine se trouva en rapports pouvaient porter de grands noms ou posséder de grands talents, jamais elles n'appartinrent à la société moyenne, à celle qui forme le noyau de notre pays. Henri Heine fréquenta des salons littéraires, le club des Saint-Simoniens, les Rothschild, et la plupart des écrivains et des artistes de son temps; mais il vit tout ce monde dans des réunions d'apparat, et très rarement dans l'intimité. Or, un grand dîner, une soirée, une partie fine à Montmorency, voire même une émeute, n'épuisent pas toute la vie parisienne : c'est pourtant ce que Henri Heine, durant vingt-cinq ans, en put apercevoir. Comme presque tous les étrangers qui passent chez nous, il ignora jusqu'à sa mort ce qu'est l'intimité d'une famille française.
n6 HENRI HEINE POÈTE.
On comprend ce que dut être la vie du poète dans cette société parisienne, si çiccueillante à son sommet, et si fermée dans ses profondeurs. Nulle part, il n'y trouva de coin paisible et simple. Nulle part, il ne rencontra, parmi ces grands noms de Fart ou de la littérature, un homme qui vit en lui plus et mieux que : « Henri Heine, le spirituel Allemand ». Comment aurait-il pu, dès lors, s'attacher fortement à ces Français qui ne savaient rien de lui ni de son pays? Comment n'aurait-il pas souffert de voir qu'ils riaient de ses bons mots, mais qu'ils ignoraient ses lieds? Je ne découvre, durant les premières années de son séjour à Paris, aucune de ces amitiés fortes de la trentième année qui unissent deux hommes qu'attirait déjà l'un vers l'autre une commune élévation d'esprit. Les seuls camarades que Henri Heine fréquentât avec quelque suite étaient des Allemands, et quels Allemands, pour la plupart! Des révolutionnaires, des démocrates à tous crins, bruyants, malpropres et sans le sou, des Juifs haineux comme Borne, ou bien insignifiants comme Alexandre Weill. Çà et là, un véritable Allemand d'Allemagne faisait son apparition, mais, qu'il s'appelât A. de Humboldt, Richard Wagner, Liszt ou Puckler Muskau, il ne restait jamais bien longtemps en contact avec l'acerbe moqueur qu'était Henri Heine.
D'ordinaire, les biographes du poète s'extasient sur la variété de ses relations : ils négligent de
considérer que Ton ne vit pas uniquement de pareilles connaissances. Il est des heures où Ton est las du bruit, des salons, des dîners, des théâtres, des hommes et des femmes d'esprit, et où Ton éprouve le besoin de se recueillir dans la paix du foyer. Quand on est un poète du clair de lune et des tilleuls fleuris, et qu'on se voit transporté loin de cette terre allemande, un peu lourde mais si tendrement sentimentale, au milieu de la frivole écume de la vie parisienne, ces heures, sans doute, reviennent plus souvent encore. Nul n'a jamais fait toucher du doigt l'affreuse solitude morale dans laquelle devait alors se trouver le poète exilé. On s'est indigné de ses amourettes, on a noté toutes ses intrigues et enregistré sa vulgaire liaison avec Mathilde, sa future femme; mais jamais on n'a paru croire que ces amourettes et cette liaison avaient été fatalement le fruit de son isolement moral. II était nécessaire, hélas! que le poète de l'amour éthéré arrivât à chanter ses Verschiedene, et même à retenir l'une d'elles à son foyer jusqu'à sa mort. Au lieu de s'étonner, de s'indigner ou de sourire, il faudrait plaindre le poète; il faudrait déplorer amèrement que notre société d'alors ne lui ait pas fait un accueil plus intime, et que son goût de jeune Allemand sensuel ait été si misérablement trompé dans le choix de la femme, ou plutôt de la statue grasse à laquelle il devait un jour donner son nom.
Nous laissons aux biographes le soin d'enumérer ses brillantes relations, ainsi que ses liaisons brèves avec les Hortense ou les Emma qui l'aidèrent à supporter son isolement moral. Nous ne jugeons utile de retenir que le nom de deux femmes qui, à des titres divers, exercèrent une grave influence, sinon sur son esprit, du moins sur la direction de sa vie : nous voulons parler de la princesse Belgiojoso, sa protectrice, et de Mathilde Mirât, sa maîtresse, puis sa femme.
Comme Henri Heine, la princesse Belgiojoso, exilée volontaire, était venue chercher un refuge à Paris; Italienne de naissance, elle voulait, comme lui, combattre à distance, dans le foyer de la liberté, pour la liberté de sa patrie. C'est probablement dans le salon de Lafayette, en 1831, que le poète lui fut présenté. Quelques années plus tard, le prince Belgiojoso ayant réussi à se faire rendre ses biens confisqués par les Autrichiens, la princesse ouvrit un salon qui fut bientôt célèbre à Paris, et dont Henri Heine devint l'un des hôtes les plus assidus.
On a souvent décrit l'étrange hôtel Belgiojoso, avec sa pièce principale tendue d'une étoffe noire semée de larmes d'argent; on a aussi volontiers conté que la princesse recevait ses hôtes la tête coiffée de fuchsias, et tenant entre ses doigts le long tuyau d'un narghilé. A distance, ces excentricités nous frappent moins que l'importance littéraire et sociale du salon qui les encadrait. La
princesse Belgiojoso avait su réunir autour d'elle un cercle merveilleusement choisi d'hommes politiques, d'écrivains, de savants, d'artistes et de femmes remarquables par leur beauté ou la grâce de leur esprit. Thiers, Mignet, Augustin Thierry, Alfred de Musset, Liszt, Victor Cousin, Chenavard, Ary Scheffer et tant d'autres, s'y rencontraient. On peut penser quels furent, pour les uns comme pour les autres, l'agrément et le profit de si précieuses rencontres. Pour Henri Heine, surtout, pour l'étranger, acclimaté, sans doute, mais encore fortement teinté de germanisme, l'importance de ces relations fut plus appréciable que pour quiconque, et il est aisé de voir qu'il sut en profiter.
Toutefois, c'est l'influence personnelle de la princesse qui paraît s'être, par-dessus tout, exercée sur notre poète. La princesse était fort galante et trois hommes cherchaient à se disputer ses faveurs : A. de Musset, Henri Heine et Mignet, « le beau Mignet ». Ce dernier l'emporta et resta, durant de longues années, l'ami le plus tendre et le plus intime de la belle Italienne. Toutefois, l'insuccès de Heine, loin d'exciter sa jalousie ou sa rancune, contribua à établir entre lui et la spirituelle exilée une intimité confiante, tenant beaucoup plus de l'amitié que de l'amour. Parmi les relations parisiennes de notre poète, je n'en sais pas qui aient eu pareille fixité et qui aient provoqué chez lui pareils accents de sincérité. Les
quelques lettres qu'il écrivit à la princesse vers cette époque (1835-1836) ou qu'il lui fit parvenir par l'intermédiaire de Mîgnet ' nous donnent des preuves de cette confiante aEfection. Elles nous montrent, par exemple, que le poète prenait volontiers sa belle protectrice pour confidente des mouvements de son cœur. C'est ainsi qu'il lui parle, un jour, d'une « petite femme qu'il a vue chez elle, et qui a un attrait dans sa personnalité, un je ne sais quoi qui agit sur lui d'une singulière manière ». Il ajoute : « Elle me fait mal dans l'âme, elle y éveille des regrets endormis, elle est douloureusement bonne, elle est gaiement méchante : je n'en veux pas, et cependant j'en voudrais : c'est un charme*. »
Un peu plus tard, il fait savoir à la princesse, par l'intermédiaire de Mignet, « qu'il s'est volontairement exilé à Boulogne, et qu'on le reverra tout à fait guerri et le cœur épuré de ses souillures douloureuses ». Or, en rapprochant ce passage des lettres à Campe du 2 juillet ^ et du 4 décembre 1835*, il me semble deviner que les souillures douloureuses dont il s'agit ne sont pas autre chose que l'amour déplacé et vulgaire qu'éprouvait pour une jeune gantière le poète de