Surtout vers la fin de sa vie
2. Cf. les poésies : An die Engel,J, 425; « Ich war,o Lamm », II, 42; Baàylonische Sorgen, 11, 43, etc.
la bonté, Tamour, le dévouement, ces qualités profondes qui, parfois, jaillissent des natures frustes et les rendent si nobles à nos yeux.
Mathilde ne témoigna jamais au poète ni bonté ni dévouement; elle put Taimer peut-être, mais non jusque dans la souffrance. C'était une pauvre fille née au village, et jetée par hasard sur le boulevard parisien. Dans sa liaison avec Henri Heine, elle ne vit, après le premier apaisement des sens, qu'une bonne affaire à négocier. Elle eut jusqu'au bout la ténacité de la paysanne; une fois son but atteint, elle en eut Tindifférence lourde et Tégoïsme. Élevée jusqu'au foyer légitime de récrivain, on eût pu attendre d'elle qu'elle cherchât à y mettre un peu de tendresse et de paix : il n'en fut rien. De jour en jour plus curieuse de plaisirs, abusant du dévouement de l'homme qui l'a tirée du ruisseau, elle lui rend de plus en plus lourds les soucis d'argent qui, toute sa vie, l'ont tourmenté. Loin de le contenir, sinon par des conseils, au moins par de légers renoncements, elle l'excite, au contraire, aux travaux lucratifs et surtout aux démarches abaissantes, au cours desquelles il mendie un secours auprès de ses parents riches. C'est pour elle que le poète malade tient si fort à la rente que lui a promise son oncle, et que son cousin Charles refuse de lui servir; c'est pour elle, pour qu'après sa mort elle ne soit pas inquiétée et jouisse en paix des secours enfin accordés, que le moribond consent
h transiger avec les millionnaires de sa famille, à les supplier aux portes même du tombeau, à implorer leur pardon pour lui et leur miséricorde pour « l'enfant » qu'il laisse à son foyer. Trop profondément nulle pour être méchante, comme aussi trop profondément dénuée de qualités morales pour tenter d'adoucir les années terribles du poète, Mathilde a été, passivement et sans l'apparence même d'une intention, le mauvais génie de Henri Heine durant la seconde moitié de sa vie. A ceux qui en peuvent douter, il suffit de conseiller la lecture des poésies composées par le poète en 4855, lorsque, après tant d'années sombres de souffrance aux côtés d'une femme matérielle et indifférente, il vit tout à coup paraître à son chevet Tamour rêvé, l'amour tendre et compatissant. Les derniers vers de Henri Heine éclatent comme des soupirs de délivrance : entre les pierres froides qui avaient muré sa vie morale, venait tout à coup de s'épanouir une fleur; hélas! le moribond n'avait déjà plus la force de la presser sur ses lèvres !
Henri Heine n'était pas venu à Paris pour « s'y vautrer dans la fange du boulevard », ainsi que le croyaient les vertueux philistins d'outre-Rhin. n était parti dans un élan d'enthousiasme. Seulement, à peine arrivé, il fut assez incertain sur la direction qu'il devait donner à son activité.
Moins que jamais, il voyait devant lui un avenir assuré ; Tagrément de la vie parisienne put, quelque temps, lui donner le change, mais, aux heures de réflexion, il ne s'en demandait pas moins avec inquiétude vers quelle côte inconnue il faisait voile. Il était venu poussé par la politique : pourtant, il n'y avait pas en lui Tétofle d'un chef de parti, et il le sentait bien. Sans doute, un tel rôle eût flatté son amour-propre, mais Henri Heine était incapable de s'imposer la suite dans les vues, la prudence dans les actes et dans les paroles, la réserve, les ménagements de toute sorte, même les compromissions qui en sont comme les premiers principes. Le poète savait-il même, au juste, ce qu'il voulait en politique? On en douterait presque à voir les fluctuations de ses idées durant les vingt-cinq années qu'il passa chez nous. En réalité, il ne fit jamais de politique de principe : sa politique fut toujours celle d'un poète, elle fut toute de sentiment : c'est peutêtre, en l'espèce, la forme la plus sincère de nos convictions, mais il faut avouer que c'en est aussi la forme la plus stérile, parce qu'elle mène au scepticisme. Henri Heine semble n'avoir eu qu'une idée sociale vraiment fixe : c'est l'idée très vague qui a guidé chez nous les hommes de la Révolution, c'est le principe dont se réclament également les régîmes les plus opposés : la liberté naturelle. Nous avons déjà signalé, dans l'héritage moral du poète, quelques-unes des idées du xvni® siècle
français sur la raison et sur la nature. Ce sont ces mêmes idées qui dominèrent la conception politique du poète mûri. Si, auprès de beaucoup de gens, Heine passe pour un révolutionnaire, c'est parce qu'il s'est élevé avec passion contre les privilèges du rang et de la naissance. Mais il ne faut pas oublier que cette violence destructive ne domine pas son œuvre. S'il veut anéantir les privilèges du passé, c'est parce qu'ils ne sont pas naturels, et c'est pour leur en substituer de nouveaux qui, à ses yeux, seront plus généralement accessibles à tous les citoyens. Il défend l'empire de l'intelligence sur la force et sur le nombre avec autant de passion qu'il en met à attaquer les prérogatives de la naissance, du rang et de la race. C'est en ce sens qu'on peut 7 dire qu'il est un républicain de sentiments aristocratiques. Au fond, s'il vivait de nos jours, Henri Heine paraîtrait un peu tiède même pour un opportuniste. Les frissons belliqueux * qui passent parfois sur le fond commun de ses convictions un peu bourgeoises ne doivent pas nous égarer : ce sont des impressions fugitives, des sensations du moment, et non pas des déclarations de principes.
Henri Heine manquait d'un plan politique rigide; il n'avait pas non plus « les gestes pathétiques » de l'exilé chef de parti. Son ironie tou-