Cf. le Weherlied et les Zeitgedichte, passim
jours en éveil et sa droite franchise lui interdisaient toute comédie du sentiment : il savait bien que, pour agir sur une foule, il faut exagérer ses impressions, et que, si Ton veut passer pour un i martyr, il faut se plaindre bien haut, affecter une 1 mine austère et bannir toute gaîté. Mais il lui répugna toujours de prendre un masque; il aima, toute sa vie, à se montrer tel qu'il était, fantasque et changeant, sans prendre la peine de déguiser en lui ce qui pouvait déplaire à son public. Pas plus en politique qu'en poésie, il ne consentit à tenir jusqu'au bout un rôle soigneusement étudié. Malheureusement, si les caprices de sa fantaisie contribuèrent à l'originalité de ses lieds, ils perdirent sa réputation politique.
Tous ses projets de rénovation et tout son enthousiasme libertaire aboutirent à de fantasques escarmouches. La guerre de partisan, où l'on s'expose à peu près seul et où l'on n'obéit à aucun mot d'ordre, était avant tout son fait. Il n'a jamais redouté la lutte, mais il lui a plu toujours de choisir l'adversaire et de varier les armes de l'attaque et de la défense. Comment aurait-il pu s'embrigader, lui dont l'ironie, sans cesse en garde, saisissait avec tant de joie les moindres ridicules de ses compagnons d'armes? Ses idées politiques, très simples, lui permettaient de faire cause commune avec bien des écoles différentes de libéraux ; mais il se séparait vite de chacune d'elles, quand il avait cru percer le
mobiles vilains ou ridicules qui en faisaient agir les chefs. Or, en politique, plus que partout ailleurs, il est dangereux d'agir au gré de son inspiration et sans ménager personne. L'excès de sa franchise lui valut les pires attaques et les plus venimeuses insinuations : en outre, il le contraignit à de brusques volte-face d'opinion qui surprirent ses meilleurs anais, et, partant, l'isolèrent.
Nous ne saurions poursuivre ici le détail de ces fluctuations : «lies s'exprimèrent d'abord dans les articles que le poète envoyait à la Gazette d'Augsbourg, et qu'il réunit plus tard, complétés et retouchés, dans ses Franzôsische Zusldnde et dans Lutezia; nous en retrouverons un écho dans les Zeitgedichte, Du moins, Henri Heine ne comprit pas, dès l'abord, dans quelle position ambiguë ses idées libérales, à la fois simplistes et généreuses, et surtout dégagées, en principe, des questions de personne, le plaçaient vis-à-vis des libéraux allemands réfugiés à Paris ou même de ceux qui frémissaient là-bas au delà du Rhin. Toute sa naturelle générosité, toute sa passion mûrie s'exprimaient dans ces idées simples de justice, d'ordre et de liberté. Il fut long à s'apercevoir qu'elles ne suffisaient pas à constituer un plan de gouvernement, et que la politique pratique exigeait plus de réflexion et de détours. Il soufi'rit beaucoup de voir qu'on refusait de le prendre au sérieux et de le suivre : son carac-
tère s'aigrit et sa défiance augmenta à mesure qu'il se sentit plus isolé. Lorsque, enfin, il s'aperçut qu'il avait fait fausse route, il était trop tard pour se détourner : la maladie avait déjà brisé son corps.
Les préoccupations politiques dominèrent les vingt premières années qu'il passa à Paris; toutefois, peu de temps après son arrivée, des projets littéraires vinrent s'ajouter aux projets politiques et les compléter. Il ne s'agissait plus de composer des lieds et de chanter le rossignol; devenu, lui semblait-il, plus sérieux et plus positif, depuis qu'il avait quitté le sol de l'Allemagne rêveuse, il se croyait appelé à une destinée plus généreuse que celle d'un assembleur de rythmes. Dans son esprit fortement empreint de tendances juives, l'idée d'affranchissement ne se séparait guère de celle de cosmopolitisme; il ne voulait donc pas seulement combattre pour délivrer ses frères d'Allemagne, mais encore pour les unir plus intimement avec la nation la plus éclairée de l'Europe, avec la France. Il crut qu'il était de son devoir de servir d'intermédiaire aux deux peuples : à ses compatriotes, il apportait dans VAllgemeine Zeitung la bonne parole de la prédication politique, illustrée d'exemples fournis par ses observations parisiennes; aux Français, il résolut d'apprendre ce qu'était la véritable Allemagne, c'est-à-dire celle des penseurs et des poètes. C'était, en même temps,
un moyen détourné de percer de ses flèches ses ennemis d'outre-Rhin. Voilà pourquoi nous le voyons s'occuper, dès l'année 1832, de rédiger son École romantique, pour la publier dans YEurope littéraire de Victor Bohain. Il comptait bien substituer des idées justes et quelques vues générales aux phrases trop souvent creuses que Mme de Staël avait consacrées à l'Allemagne. Son rêve eût été d'infuser à la France un peu du sérieux allemand, et à l'Allemagne beaucoup de l'esprit révolutionnaire français. Il sentait chez nous, à l'égard de son pays natal, une grande indifférence mêlée à un ironique respect pour les vertus que la gute Frau avait célébrées dans son livre. Il aurait voulu substituer à ces sentiments bénins la haine pour ses ennemis, les réactionnaires romantiques, et l'enthousiasme pour les grandes œuvres ou les grands hommes selon sa formule. Ici encore, il livrait bataille en faveur de ses jchères idées libérales.
Ces deux projets d'action politique en Allemagne et de médiation littéraire en France, qu'il caressa au début de son séjour parmi nous, furent vivement encouragés par les impressions qu'il reçut des Saint-Simoniens. C'est grâce à ces derniers que, devant ses yeux, se dessina bientôt un but nouveau, et qu'il entrevit une sorte de prédication sociale à exercer dans les deux pays.
Heine s'attacha violemment au saint-simonisme, parce qu'il crut y voir un effort intense
dirigé dans le sens même de ses préoccupations dominantes. D'abord, c'était pour lui une doctrine de progrès, la formule même du progrès social; or, ridée de progrès est une de celles qui le tourmentèrent le plus, à l'exemple de la plupart de ses coreligionnaires *. En outre, il appréciait, dans le saint-simonisme, des tendances réelles (opposées aux tendances mystiques qu'il abhorrait), et des tendances internationales. La philanthropie était la condition morale de l'entreprise saint-simonienne : or, rien ne pouvait mieux séduire notre poète que cet appel d'union et de fraternité adressé à tous les « prolétaires » de l'Europe. La doctrine résumait ses rêves les plus ardents : on comprend qu'il se soit donné sans réserve aux idées qu'elle défendait. Entre 1831 et 18S0, nous retrouvons, dans tous ses écrits politiques, l'influence de la doctrine de Saint-Simon, telle du moins que la présentait le P. Enfantin.
Oserai-je dire, pourtant, que Henri Heine a bien peu compris Saint-Simon, et qu'il n'a développé que les éléments les plus caducs et les plus extérieurs de sa doctrine*? La base de cette théorie n'est pas, en effet, une notion morale, comme le poète parait l'avoir cru, mais une considération économique. A l'origine, le but de
1. Cf. M. Anatole Leroy-Beaulieu : Les Juifs et l'antisémitisme, Revue des Deux Mondes, 15, XII, 1892, p. 799 sq.
2. Sur la doctrine de Saint-Simon, je dois de précieux éclaircissements aux cours de M. E. Dûrkheim, mon ancien maître.
i96 HENRI HEINE POÈTE»
Saint-Simon n'a rien de moral : il est purement pratique. Il consiste à appliquer à la satisfaction des besoins de l'homme les connaissances scientifiques acquises par les fortes têtes, par les savants de la communauté. Pour réaliser ce but il faut que chacun travaille, soit à créer des théories, soit à faire j)7'oduire ces théories, c'est-à-dire à les faire entrer dans le domaine de la réalité. L'idée des applications de l'industrie est comme la clef de voûte du système; Hejiri Heine ne semble pas s'en être jamais douté. Il s'est élevé, plus tard, avec passion ou ayec ironie, contre ses anciens camarades de l'école saint-simonienne qui s'étaient fait un nom et une fortune dans les grandes entreprises « de la matière »; il aurait dû, au contraire, trouver tout natur^qué le club de la rue Taitbout ait formé des hommes pratiques, comme Michel Chevalier ou Emile Péreire, plutôt que des aventuriers ou des rêveurs comme Enfantin.
Les préoccupations morales n'apparaissent qu'assez tard dans la doctrine de Saint-Simon, et elles y sont introduites d'une façon assez artificielle. De l'idée des besoins de l'homme et de la nécessité pratique de combattre l'égoïsme, Saint- Simon s'élève à l'idée d'une fin morale qui sera la suivante : substituer la morale terrestre à la morale céleste. Pour réaliser ce rêve, il suffira d'ouvrir une route commune à l'intérêt particulier et à l'intérêt général, dont la coopération,
ANNÉES DE LUTTE. i97
ainsi assurée, produira des merveilles. Tandis que les communistes veulent assurer le bonheur des foules en supprimant les riches, Saint-Simon veut atteindre le même but en supprimant les pauvres. Quant à Tidéal métaphysique qui doit soutenir le système, et affermir la philanthropie des apôtres de la rénovation sociale, pourquoi le chercher hors du monde actuel, ainsi que fait le christianisme? Ne vaut-il pas mieux chercher Dieu là où nous le pouvons sûrement trouver, c'est-à*dire dans ce monde sensible, dont tous les phénomènes sont des manifestations de sa divinité.
On le voit, ces dernières maximes sont les seules que Henri Heine semble avoir retenues de la doctrine saint-simonienne. Il n'a pas vu qu'elles ne faisaient point corps avec le noyau de la théorie, et ne résumaient à aucun titre les tendances originales du rénovateur. Mais il était passionné et poète, il s'est surtout attaché, parmi ces théories un peu vagues, aux phrases chatoyantes qui l'avaient fait rêver : « Elever les pauvres jusqu'aux riches, et non pas abaisser les riches jusqu'aux pauvres »; ou bien encore :
« Chercher Dieu dans le monde où il est immanent, et le sanctifier en célébrant toutes ses manifestations terrestres, en rétablissant cet équilibre entre la chair et l'esprit, que le christianisme a détruit sans raison, lorsqu'il a reporté au delà du monde sensible toutes nos aspira-
lions. » D'un enseignement surtout positif et pratique, Heine ne retint que des formules creuses, mais susceptibles d'interminables développements de rhétorique. Il les fondit peu à peu avec ses propres idées de liberté et de raison naturelle, et il les proclama. Transformées de la sorte, elles étaient aussi bien faites pour charmer la foule que pour inquiéter les esprits réfléchis; il leur dut, sans nul doute, une grande part du succès qu'il eut en Allemagne, et de la défiance qu'il excita. Mais, qu'importait ce succès éphémère? Pendant quinze ans, le poète vécut sur une conception sociale aussi vague qu'infertile, décorée d'un nom d'emprunt, et il fut incapable d'en apercevoir l'inanité, parce que, dans ce moule flexible, il jetait pêle-mêle tous ses espoirs et tous ses rêves.
NEUER FRUHLING
ET
VERSCHIEDENE
Nous avons essayé de marquer à grands traits les principaux courants d'idées et les influences dominantes que Henri Heine subit, une fois installé parmi nous. Plus d'un lecteur a pu se demander avec inquiétude ce que la poésie lyrique était devenue au milieu de tant de préoccupations sociales et politiques. Avouons-le tristement : durant ces premières années d'exil, la muse du poète s'était assoupie. Entre 1830 et 1840, nous ne voyons guère éclore sous sa plume, outre quelques ballades, que des blueltes sans importance. On distingue sans peine deux ou trois causes qui contribuèrent à ce silence.
D'abord, Heine avait achevé la courbe de son développement moral : nous l'avons vu, dans ses
premières poésies, trop profondément absorbé en lui-même pour pouvoir prêter attention au monde réel, à la nature mobile et indifférente. Peu à peu, son chagrin adouci- lui laissa le loisir de porter ses regards sur le monde qui Tentourait : dans la Harzreise, il chante la montagne, et sa Nordsee est un hymne triomphant à la mer libératrice. Le poêle s'était développé jusqu'alors du dedans au dehors; son évolution ne s'arrêta pas avec Tachèvement du Bnch der Lieder, Dans la Nordsee^ un équilibre parfait semblait exister entre ses préoccupations d'amour et le décor changeant qui les encadrait; quelques années se passèrent, et cet équilibre se rompit de nouveau, non plus, cette fois, au profit du subjectivisme, comme dans Vlntermezzo, mais, au contraire, au profit de l'agitation extérieure et des soucis de la vie pratique. De même que, pour le poète adolescent, le monde réel paraissait ne pas exister, de même, durant les premières années de sa maturité, les sensations amoureuses susceptibles d'être chantées en vers, et les ondulations du monde intérieur, semblent avoir perdu pour lui tout leur attrait, toute leur réalité vivante.
En outre, il faut bien le dire, cette évolution morale se trouva favorisée et accélérée, d'un côté par les soucis matériels qui inquiétèrent le poète depuis sa trentième année, de l'autre par le manque de sujets nouveaux et d'inspiration originale. Il était imprudent de continuer à
chanter sur le mode de Ylntermezzo un désespoir d'aimer réel ou fictif : si disposé que fût l'artiste à employer encore un procédé qu'il savait manier avec tant de bonheur, il sentait bien que ce n'était là qu'un jeu indigne de sa réputation.
Mais, où pouvait-il trouver une inspiration fraîche? Son isolement intellectuel n'était pas moindre, à Paris, que sa solitude morale et politique. L'exil lui avait fait perdre tout contact avec les milieux littéraires de l'Allemagne. Un séjour à l'étranger présente de grands avantages pour un artiste, mais c'est à condition de ne pas se prolonger outre mesure. Ne voyons-nous pas Gœthe lui-même subir l'influence de l'Italie au point d'en revenir presque étranger aux préjugés comme aux rêves du sol natal? Henri Heine pouvait puiser dans le milieu parisien plus éveillé, plus actif que celui des grandes villes allemandes, une bienfaisante excitation intellectuelle; mais encore eût-il fallu qu'il l'appliquât à des objets qui en fussent dignes. Malheureusement, il s'usa en vaines polémiques, et bientôt l'excitation tomba d'elle-même dans le milieu nouveau et si infertile qu'il s'était choisi. Il aurait pu modifier sérieusement son art s'il avait transporté dans son pays, au bout de quelques années, les enseignements qu'il avait pris chez nous; mais il préféra rester; or, il était venu trop tard en France pour être capable de nous pénétrer sérieusement, et de trouver dans notre vie nationale l'élément poétique et profond
qui la domine; son expérience nouvelle s'usa dès lors sans profit. Sans doute, la puissance d'adaptation qu'ont les Juifs est merveilleuse; mais il était un trop grand poète allemand pour se refaire en quelques années une âme et des habitudes d'esprit françaises. Après avoir rompu avec la terre natale, il vogua longtemps désemparé, avant de trouver enfin, en lui-même, dans ses souvenirs et dans ses regrets, un thème nouveau d'inspiration.
La veine poétique de Henri Heine, en se tarissant presque, se modifia. N'étant plus qu'à de rares intervalles sollicité par le besoin de composer des vers, il n'en écrivit plus guère que sous l'influence des événements extérieurs : sa poésie, si profondément intime dans le Buch der Lieder, devient, entre 1828 et 1848, presque tout entière une poésie de circonstance. C'est là une des modifications les plus caractéristiques de sa forme lyrique, et nous tenons d'autant plus à la signaler que, bien que fort longue, elle ne sera pas définitive et fera place de nouveau, chez le poète mourant , à une efflorescence de poésies intérieures, indépendantes du monde fuyant. Il est clair que, chez un aussi nerveux artiste, le sentiment poétique dépendait étroitement des conditions matérielles ou morales qui l'accompagnaient. Durant son adolescence torturée , d'amour, il se laissa bercer au rythme délicieusement amer de sa passion; il en fut de même lorsque la souf-
rance eut tenaillé son corps et tué en lui tout ce qui subsistait encore de matériel, pour ne laisser briller qu'une petite flamme de vie trem^ biotante, mais tenace. Au contraire, durant la plénitude de sa maturité, les passions de la vie réelle étouffèrent sans peine les préoccupations poétiques; elles ne lui laissèrent pas le temps de se pencher sur son, cœur, ou, peut-être, ne lui offrirent aucun attachement noble qui fût digne d'être chanté. Veut-on nous objecter que le Neuer Frûhling a été écrit deux ans après le Bùch der Lieder, et qu'il contient des perles? Nous répondrons que le Neuer Frûhling contient plus que tout autre cycle des poésies de circonstance, car il a été écrit sur commande. Les vers charmants que nous y trouvons ont été composés pour être mis en musique * et le poète ne semble pas en avoir fait grand cas* lui-même.
Durant les dix ou douze premières années de son exil, les rares poésies que compose Henri Heine n'expriment presque rien de ses préoccupations intimes. Jadis, la vie lui apparaissait comme un jeu fantasque et de mince importance à côté du monde poétique où s'ébattait son imagination; maintenant, au contraire, c'est la poésie qui lui apparaît comme un jeu futile et comme
1. C'est à la prière du compositeur Albert Methfessel que Heine composa ses Frûhlingsliedei\ Cf. sa lettre à Varnhagen ▼on Ense du 30 nov. 1830.