Cf. Reisebilder, 2* éd., 2* vol., préface
resté en marge de la vie qui le préoccupe. Aussi le contenu de ces poésies nous parait-il, à nous aussi, indifférent; ces accents peu profonds ne nous émeuvent plus comme les plaintes décliirantes des premiers recueils. En outre, ces vers écrits au milieu de soucis étrangers à la poésie n'apportent aucun élément nouveau à son talent formel. Les poésies de cette période, inférieures, pour l'inspiration, à celles du Buch der Liedei\ n'ont même pas su varier ni rajeunir la forme originale, mais un peu fatigante, que présentaient ces dernières : elles en empruntent servilement la facture, et en reproduisent jusqu'aux apparentes négligences.
Or, à bien considérer ces deux faits : médiocrité du fond et manque d'originalité dans une forme d'ailleurs très soignée, on s'aperçoit que le poète est ici prisonnier de sa manière. La manière est née le jour où il a été certain d'obtenir tel effet et de créer telle Stimrnung par telle combinaison de formes. Il n'a plus été, alors, tourmenté par l'idée à exprimer, mais bien par l'effet à obtenir. Heine en est arrivé à ce point, quand il compose les chants du Neuer Frûhling : maitre de son instrument, il semble uniquement attentif à y répéter les modulations applaudies, sans chercher à en essayer de nouvelles. Le procédé, en un mot, si voisin de l'extrême habileté formelle, a dominé sa plume, dès que l'équilibre n'a plus été parfait entre l'importance de ses
seasalions et la perfection de la forme destinée à les revêtir. Il faudra, désormais, pour qu'il secoue ce joug indigne de son génie, ou bien qu'il vienne à chanter des impressions vivantes et sincères, que le vêtement d*une belle forme fera valoir, loin de les alourdir — ou bien que, dominé par une passion violente, il oublie toutes ses habiletés, tout son art subtil, pour balbutier les mots d'amour dans une langue simple, incorrecte parfois, mais vibrante d'émotion.
Les productions lyriques de Henri Heine, entre 1830 et 1852 environ, comprennent trois groupes principaux :
1** Des poésies amoureuses ou erotiques d'un caractère ironique ou libertin ;
2° Des ballades ;
3° Des poésies politiques ou Zeitgedichte.
Les poésies amoureuses ou erotiques sont contenues, sous des titres variés et piquants, dans le recueil intitulé Neue Gedichte *, où les deux groupes les plus importants sont : Neuer Frûhling et Verschiedene. Nous avons rappelé que le premier de ces poèmes avait été écrit à la prière d'un musicien; quant au second, il contient
1. Paru en 18ii; la plupart des pièces en étaient déjà connues.
comme un résumé de Talbum galant feuilleté par Henri Heine durant ses premières années parisiennes.
Le Neuer Fruhling et Verschiedene ont un caractère commun : la forme y dépasse le fond. Le sujet du premier recueil est nul, celui du second est vulgaire et indifférent. Heine a certes fait effort pour imaginer un sujet à son Nouveau Printemps-^ il suppose un renouveau d'amour, et peut-être même a-t-il pu en donner Tillusion à plus d'un lecteur naïf. Mais, pour quiconque a lu sérieusement le Buch der Lieder, il est évident que chacune des poésies du nouveau recueil est faite, sinon avec les débris, du moins avec tous les procédés, avec toutes les recettes poétiques de V Intermezzo. La lecture en est donc pour nous un rappel affaibli et déplaisant, par suite, des vers troublants du poète adolescent. A voir revenir le décor factice dont s'enveloppait jadis sa rêverie amoureuse, nous éprouvons de l'impatience et même de l'irritation. Rien ne nous fait mieux sentir que ces vers si jolis, mais si creux, le danger d'une poétique semblable à celle de Y Intermezzo. VHeimkehr nous avait montré le poète revenu à une perception normale de la réalité : cette fois, il abuse de notre confiance en s'enfermant de nouveau dans des brumes conventionnelles. Cette impression de dépit qu'il nous cause se confirme d'une manière frappante, lorsque, reprenant le Neuer Fruhling, on y note les pièces délicates
que Ton a vues briller entre les banalités fleuries de ce recueil. Il n'est pas, je pense, un lecteur qui ne trouve délicieuses les pièces 4, S, 6, 29, par exemple *; mais, pourquoi nous charmentelles? Sans doute, les vers n'y sont ni plus châtiés, ni plus harmonieux que dans les pièces qui les entourent; mais, du moins, elles expriment une idée, un sentiment, une sensation. Le sujet, dans ces pièces, est digne de la forme. L'amour vague, la rêverie vague, Tindifférence des choses, puis, surtout, la terrible tragédie de Tamour jeune en face de la vieillesse qui veille, aucun de ces sujets ne pourrait, semble-t-il, être exprimé avec plus de poétique concision; nous y sentons vibrer Tâme du poète, et nous oublions son talent de virtuose pour ne plus songer qu'à rémotion qu'il fait naître au fond de nous. Dès que Henri Heine s'est ici dégagé du décor artificiel, son vers à rendu un son pénétrant; nous voyons par là que la banalité du Neuer Frûhling n'est pas un signe d'épuisement, mais nous montre seulement qu'il s'est mépris.
Le recueil de Verschiedene, nous l'avons dit, n'est rien moins que lyrique par le sujet ; mais, à tout prendre, il n'est pas insipide comme le Neuer Frûhling dans son ensemble. Verschiedene représentait peut-être pour Heine une parodie du
1. Tch liehe eine Blume. — Gekommen ist der Maie, — Leise zieht durch mein Gemilth, — Es war ein alier KÔnig,
Buch der Lieder, ou tout au moins du désespoir amoureux qui domine ce recueil. En tout cas, le poète y insiste avec complaisance sur la vanité des serments d'amour qu'il reçoit ou qu'il donne : il paraît tenir à se montrer supérieur à la simplicité crédule et au désespoir amoureux de son adolescence.
Il semble, au premier abord, qu'à chaque soustitre du recueil corresponde une liaison ou tout au moins une aventure amoureuse; et que chaque nom de femme nous rappelle un épisode erotique. Peut-être, cependant, convient-il d'être réservé à ce sujet. Si, en effet, l'on examine les dates auxquelles ont été composées les différentes poésies, on s'aperçoit que, souvent, celles d'un même groupe sont écloses à plusieurs années de distance. Citons quelques années de la production du poète *. En 1830, nous trouvons, entre autres poésies dont la date est certaine ou très probable : Angélique, 9; Emma, 3, 4, 5, 6; en 1831, Séraphine, 1 — lS;Katharina, 8; en 1832, Angélique, 1 — 4,7,8; Diana, 1 — 3 ; Hortense, 1,2, 6 ; Cla-
1. Ce travail nous est facilité par le tableau si précieux que M. E. Elster a mis à la (in du 7* volume de son édition de H. H. Ce tableau contient, à vrai dire, seulement des probabilités, là où la date exacte d'une poésie ne nous est pas connue; mais il est dressé avec un soin minutieux. J'y signale en passant de légers errata : N. F. 33, placé en 1828 et en 1830. — N. Rom. 23, dont la date d'apparition est ici 1841, et, aux variantes du 2" volume, 31-5-1842. — NI. IV, 15, attribu à Tannée 1846, a paru en 1844. En outre, les attributions des années 1854 et 1855 sont parfois sujettes à caution.
risse,! — 3. En 1833, Horlense, 5; Clarisse, 4,5; Yolante et Marie, 4. En 1835, Angélique, 5; Horlense, 3 ; Katharina, 3 — 7, etc. Comme on le voit, les poésies d'un même groupe n'ont pas été écrites d'un seul jet; on en peut donc conclure que les épisodes racontés ne sont pas tous réels, et que les détails ou même le fond en ont été largement retouchés. Je ne prétends pas excuser pour autant le libertinage de Henri Heine; je tiens seulement à signaler ici, comme je l'ai fait dans tous les recueils précédents , un remarquable souci de composition. Jadis, l'absence de titres exigeait du poète une clarté et une brièveté d'exposition inconnues jusqu'à lui; il n'a pas renoncé, depuis, à ce souci de la clarté; il a même voulu Taccuser encore davantage, en donnant à chaque groupe partiel un titre significatif. Parmi des lieds erotiques écrits sous des influences variées, il choisit, pour les grouper, ceux qui paraissent former par leur ensemble la trame légère d'une historiette. Au moment oii il semble le plus s'abandonner, il est encore maître de ses intentions et calcule subtilement ses plus chétifs eflfets. Le groupement de Verschiedene n'est donc pas historique, mais artistique; une preuve encore nous en est ofTerte par 1 examen de la traduction française que le poète en préparait en 1856 *. Sous le titre de : Aie bord de la mer, il y groupait les lieds suivants : Sera-
i. Q!t Appendice.
210 HENRI UBINE POÈTE.
phine : 1 — 8; H, 12 ; NI. I, 66 *; 13, 14, 15. Il semble donc, ici encore, s'être plus préoccupé de l'effet à produire que de la vérité historique, puisqu'il morcelle le seul de ces petits recueils qui fut éclos d'un seul jet. On le voit donc, la convenance poétique et l'ordre apparent ont toujours, et à bon droit, préoccupé le poète beaucoup plus que Tordre réel : une suite de poèmes n'est pas nécessairement une exacte confession , et Verschiedene ne doit pas être accepté, les yeux fermés, comme une page authentique du carnet de Don Juan.
La critique allemande n'a guère pardonné à notre poète ces médaillons erotiques : ses plus zélés admirateurs paraissent eux-mêmes embarrassés à la vue des Séraphine, des Yolante, des Emma, des Hortense ou des Catherine, que célèbrent ses petits vers. Gardons-nous d'accuser nos voisins de pruderie affectée : la chose ne les effraye point, le mot seul les inquiète. Les Allemands ne font pas plus que nous profession de vertu; seulement, ils aiment aussi peu conter leurs peccadilles amoureuses que nous-mêmes nos aventures bachiques; c'est affaire de convenances sociales, plutôt que différence de nature. Pour ma part, je l'avoue, je ne trouve pas, dans