Avec cette strophe ajoutée
« Pour ses maudits fourneaux, pour son cuisinage infernal, Satan n'a su trouver un feu plus terrible que celui qui a déjà servi h torturer les martyrs de Tamour. » (Addition inédite tirée du fonds C. Lévy.)?- •
ANNÉES DE LUTTE. 21i
ce recueil, si mal famé au delà du Rhin, une seule strophe dont un lecteur modeste puisse être effarouché; le Buch der Lieder était bien moins réservé en ce sens *. A vrai dire, le sujet est peu digne du poète qui le célèbre; je ne rougis pas de son immoralité, mais de son manque de goût. Aussi bien, n'est-ce point, peut-être, la peinture de Tamour charnel qui a déplu ici aux critiques allemands : Gœthe les avait accoutumés à de semblables aveux ; ce qui paraît les avoir surtout chagrinés chez Henri Heine c'est la vulgaire conception de Tamour qui se dégageait de son nouveau recueil. Gœthe avait pu courtiser, posséder et abandonner bien des femmes; il avait pu mener à Wcimar la vie la plus dissipée, et célébrer la plus bienfaisante de ses maîtresses sous les yeux mêmes de son indulgent mari. Nul ne songeait à le blâmer de sa vie déshonnête, parce qu'il n'avait jamais laissé tomber même sur ses plus fugitives et ses moins poétiques relations, un mot ironique ou gaiement lascif. Le poète des Élégies romaines avait su peindre ses innombrables amours avec un sérieux et une sincérité qui servaient d'auréole même aux plus vulgaires. Henri Heine, lui aussi, avait joui d'une semblable indulgence de la critique, lorsqu'il avait mêlé aux accents chastes de \ Intermezzo les souvenirs trop précis de ses expériences
1. Cf. la pièce de Vlntetmezzo, Elsler, II, p. 9 : « Du sollst mich liebend umschliessen ».
amoureuses. Une passion sérieuse éclatait dans ses accents; on lui pardonnait les écarts de son imagination.
Dans Verschiedeney au contraire, domine la vulgarité. Au lieu d'ennoblir ses maîtresses d'un jour en les touchant d'une flamme de passion, le poète semble prendre plaisir à mettre sa conception de Tamour au niveau des femmes qui l'ont captivé à tour de rôle. Or, un tel libertinage de pensée et de ton est doublement déplaisant chez un poète auquel nous devons les plus déchirants sanglots do Tamour navré; le contraste entre le Buch der Lieder et Verschiedene est si brutal qu'il nous fait un instant rougir de notre crédulité passée et nous invite presque à traiter de mensonges les plaintes de V Intermezzo,
Voilà, je pense, la raison qui a fait si durement condamner le petit recueil libertin et gracieux. On Ta jugé par sentiment plutôt que par raison. On n'a pas paru comprendre que Verschiedene était une réaction nécessaire chez le poète qui avait pris si tragiquement au sérieux ses jeunes souffrances d'amour. Comment, en effet, le poète le plus désespéré de notre siècle n'auraitil pas senti son ironie s'éveiller, lorsque l'expérience lui montra la vanité des serments amoureux? Certes, son expérience désabusée eût pu trouver une plus noble forme où s'exprimer; toutefois, pour l'historien qui cherche à pénétrer l'évolution morale de Henri Heine, le recueil de
Verschiedene, en dépit de sa vulgarité, fournit un renseignement précieux, parce qu'il marque une transition de cette vie morale si tourmentée.
L'ironie de Henri Heine s'applique rarement à une personne ou à un objet qui lui soient hostiles en principe ou par essence : contre ses ennemis naturels, le poète emploie surtout Tarme de son éloquence. Mais, si sa mobile sensibilité vient à provoquer une volte-face de son affection; si une idée ou un homme qu'il chérissait viennent à lui déplaire ou à l'irriter, c'est alors que sifflent les terribles flèches de son ironie. Il semble que ses moqueries les plus acerbes n'atteignent que ce qu'il a aimé. Voilà pourquoi les choses les plus amères qu'on ait dites sur l'amour se retrouvent sous sa plume, avec les parodies les plus navrées de tous les rêves qui lui ont été chers un jour. Voilà pourquoi le cycle Verschiedene ^ s'opposant à l'afl'ectation d'amour unique et éternel qu'exprimait le Buch der Liedei\ devait être ironique comme toutes les vengeances du poète.
Cependant, n'exagérons rien : la tendance peutêtre assez vague que nous signalons fut singulièrement fortifiée dans Fesprit du poète par les premières séductions que lui ofl'rit la vie parisienne. Ses dispositions à l'ironie du sentiment furent favorisées par une vie déréglée et des liaisons vulgaires qui ne permirent pas à un attachement noble et un peu durable de germer dans son cœur. En outre, le désir de trouver une voie
nouvelle, de varier l'éternel motif de ses lieds trempés de larmes, et enfin, cette naïve suffisance du provincial qui, à peine arrivé dans la grande ville, renchérit encore sur le ton libertin ou blasé de ceux qui Fy conduisent, tout cela contribua, sans doute, à lui donner cette allure moqueuse et dédaigneuse qui nous déconcerte.
Il faut Ten plaindre avant de Ten blâmer; nous avons exposé déjà les dessous mélancoliques de sa vie à Paris : comment aurait-il pu trouver, dans un milieu si poli, mais si peu accueillant, les éléments nécessaires pour assurer la cohésion morale que sa première jeunesse avait en vain, dans son pays natal, demandée à la passion?
A bien lire ce recueil, on s'aperçoit que le ton dégagé qu'il y afTecle est purement factice ; en plus d'un passage, tel aveu cynique laisse percer un regret. A la joie évidente de bafouer la candeur des « philistins » se mêle un désir secret d'en partager avec eux les consolations. C'est, en somme, une impression de tristesse qui se dégage de ces tableaux erotiques, et, à cet égard, la lecture en devrait paraître salutaire aux moralistes qui les ont condamnés. Toutes ces aventures amoureuses se terminent par une réflexion décevante sur la passion qui les a fait naître. Heine a peut-être eu tort de nous initier aux détails précis de ses distractions; mais il lui eût été difficile de montrer plus fortement le vide qu'elles laissaient dans son âme.
En même temps que ce dégoût s'affirme, on sent germer au cœur du poète un regret du sol natal. Cette Sehnsucht discrète et voilée montre, par son contraste avec les joies apparentes décrites dans ces poésies, combien la vie parisienne est incapable do faire oublier au poète la terre des chênes et des tilleuls fleuris. Le mal du pays s'exprime d'abord en sourdine, dans des allusions enveloppées, comme, par exemple, dans l'admirable Rimensteiîi, qui semblait à Lenau l'un des plus beaux lieds de Henri Heine :
Es ragt ins Meer der Rimenstein, Da sitz' ich mit meinen Trâuraen.
Es pfeift der Wind, die Môvven schrein, Die Wellen, die wandern und schâumen.
Ich habe geliebt manch schônes Kind Und manchen guten Gesellen; Wo sind sie hin? Es pfeift der Wind, Es schâumen und wandern die Wellen *.
Puis, ce sentiment s'affirme par degrés, pour éclater d'abord dans le cycle intitulé Katharina :
Manchmal ist mir, als fûhlt' ich wehen Ueber dem Haupt die deutschen Eichen — Sie fliistern gar von Wiedersehen — Das sind nur Trâume — sie verbleichen 2.
1. Séraphine, 14. — « Dans la mer s^avance la pierre runique; — J'y suis assis avec mes rêves ; — Le vent siffle, les mouettes gémissent, — Les lames passent et déferlent.
J'ai aimé plus d'une belle enfant — Et plus d'un brave compagnon. — Où sont-ils?... Le vent siffle, — Les lames déferlent et passent. »
2. Katharina, 9. — « Parfois, il me semble sentir — Passer sur ma tète le bruissement des chênes d'Allemagne. — Et même, tout bas, ils parlent de Revoir, — Ce sont des rêves... bientôt ils s'effacent. »
Puis les trois lieds de In der Fremde reprennent et précisent ce sentiment de retour en rêve vers la patrie et vers l'amour perdus; le merveilleux triptyque intitulé Tragôdie résume enfin, sous une forme d'une concision poignante, le sort misérable de ceux que la passion a chassés loin du toit paternel *.
Le recueil Verschiedene et Ips cycles amoureux qui y font suite semblent avoir été composés entre 1830 et 1839, dates extrêmes, mais surtout entre 1831 et 1834. Nous y avons saisi quelques idées nouvelles et un ton parfois assez différent de celui des précédents poèmes. Il est temps de nous demander, avant d'aborder l'étude des poésies impersonnelles {Romanzen) et politiques (Zeùgedichte), dans quelle mesure Henri Heine s'est modifié au moral, depuis l'achèvement du Buch der Lieder.
Un changement notable s'est fait dans ses idées et dans ses croyances, sous l'influence de son agitation politique et de son exil. Nous n'avions pas cru découvrir, dans le Buch dei' Lieder^ une
1. Tragôdie semble être de date plus ancienne que Verschiedene; mais ce n*est pas sans intention que le poète Ta publiée à cette place j il a voulu, me semble-t-il, marquer fortement les tortures de Texil : Sie sind verdorben, gestorben,.., plutôt que rappeler un projet d'enlèvement, ainsi que le pense M. E. Elster. (Vierleljahrschrift fUr d, L. g., vol. 4, p. 500.)
croyance à la possibilité d'une fusion des âmes dans un amour idéal ; Henri Heine était, dès le début, un pessimiste dans sa conception de l'amour. Les expériences de la vie n'ont pas, jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés, modifié chez lui cette disposition. Mais, tandis qu'autrefois il souffrait amèrement de son doute, il s'y complaît aujourd'hui et semble s'en faire gloire. En outre, nous voyions jadis apparaître chez lui, à côté du morbide désespoir amoureux, une foi robuste et saine dans la vie, dans le progrès. Or, à présent, nous trouvons cette généreuse croyance ébranlée dans son cœur. 11 s'était jeté ardemment dans la lutte politique en faveur du libéralisme, et il avait voulu collaborer par la plume à cette grande œuvre du saint-simonisme : la réalisation pour la foule du bonheur physique. Mais les déboires étaient venus, et peu à peu le doute s'était glissé dans son âme un instant enivrée d'espérance. La vie brutale lui avait montré que le bonheur matériel des individus ou des peuples est plus difficile encore à réaliser que l'union parfaite entre les âmes de deux amants. Aussi, ne voyant guère alors dans la vie que deux aspects : l'amour d'une part, et d'autre part la satisfaction physique, se trouvait-il dé&emparé après les tristes expériences et le naufrage de son enthousiasme. C'est alors que des regrets lui serraient le cœur; c'est alors qu'il revoyait, avec une émotion dont il n'était plus maître, les tableaux pai-
sibles dont TAIlemagne avait peuplé son souvenir :
Manchraal ist mir, als hôrt' ich singea Die alten, deutschen Nachtigalien ^..
Malheureusement, tout lien était rompu avec le passé, et il sentait qu'il lui serait aussi bien impossible de retourner à la naïveté d'autrefois, que d'exprimer poétiquement Texpérience blasée qu'il avait maintenant acquise. Alors, brisé, il se répétait que tout effort humain est aussi profondément vain et stérile que le stérile et incessant mouvement des vagues :
Es ziehen die brausenden Wellen Wohl nach dem Strand; Sie schwellen und zerschellen Wohl auf dem Sand.
Sie koramen gross und krâftig, Ohn' Unterlass; Sie werden endlich heftîg — Was hilftuns das? 2
En lui, pourtant, il sentait de généreux instincts, un effort intense vers le mieux et vers le beau; mais non ! tout cela sombrait dans la banalité de la vie réelle. Pas plus que la beauté physique, la beauté morale n'était capable de vaincre Topposi-
1. Katharina, 9. — • Parfois, je crois entendre le chant des rossignols allemands, des rossignols d'autrefois.... »
2. Seraphine, 43. — « Les vagues' bruyantes — Viennent au rivage : — Elles s'enflent, puis se brisent — Sur le sable.
Elles arrivent, puissantes, énormes — Sans relâche; — A la fin, elles s'emportent. — A quoi bon?... »
tion méchante de la réalité, et de se fixer dans une œuvre durable. Le poète mûri sentait déjà naître en lui cette idée mélancolique qui désormais allait dominer la plupart de ses œuvres : « Être foulé aux pieds, c'est ici-bas le sort de tout ce qui vaut par la beauté physique ou morale : j'ai manqué ma vie, j'ai dépassé sans y jeter Tancre la bienheureuse île d'amour :
Unheilbar ist dein Herzeleid :
Verfehite Liebe, verfehltes Leben ! * »
Nous possédons un document qui confirme la réalité du trouble moral dont le poète fut accablé vers cette époque : c'est la lettre qu'il écrivit d'Aix, le 30 octobre 1836, à la princesse Belgiojoso, et dont nous avons cité plus haut ^ un passage.
Nous y voyons rabattement auquel Henri Heine fut sur le point de succomber : « Est-ce que je ferai bientôt ma paix... avec les autorités d'outre- Rhin? Hélas! les tentations deviennent grandes depuis quelque temps ! » Nous y voyons aussi les traces d'une crise religieuse et morale qui devait se résoudre seulement quinze ans plus tard.
Après avoir vainement cherché, dans les doctrines humanitaires et dans les plaisirs, l'apaisement auquel il aspirait, voilà que, dans son ème fatiguée, le mysticisme juif renaissait : toute
1. Romanzen, Unterwelt. V. — « Le mal de Ion cœur est incurable : — Amour manqué, vie manquée! »