‹ Henri Heine, poèteChapitre 68 sur 142 · Elster, I, Zeitgedichte, i · texte numérisé non relu

Elster, I, Zeitgedichte, i

2. On lira avec fruit à ce sujet la substantielle et très intéressante étude de M. Henri Lichtenberger : Les idées sociales de H^nri Heine, Annales de l'Est, année 1893.

tique aurait effleuré. Parmi les idées politiques exprimées dans les Zeitgedichte^ nous trouvons, au premier rang, cette idée vague, mais toujours féconde, que l'Allemagne réclame sa liberté : que ce soit dans Atta Troll ou dans Aus Kràhwinkeh Schreckenstagen, cette idée s'exprime partout avec la même netteté et la même passion ironique.

Ailleurs, le poète réclame une constitution; ailleurs encore, il semble appeler de tous ses vœux une révolution [Michel nach dem Màrz, Deulschlandj etc.). D'autres poésies, enfin, expriment cette idée que TAUemagne n'est tranquille qu'en apparence, soit qu'elle sommeille, soit qu'elle patiente, habituée dès longtemps à demander au rêve la consolation des réalités ; tantôt il feint de croire qu'elle ne s'éveillera jamais, tantôt il affirme que la fin de son sommeil est proche [Zgd.^ 6,19, 20, 21, 22, etc.).

A ces idées politiques très générales, se joignent quelques vues sociales qui, elles non plus, ne nous apprennent rien de nouveau sur Henri Heine.

Nous voyons ainsi, dans le premier chapitre de Deutschland, la doctrine de Saint-Simon reproduite mot pour mot telle que la comprenait notre poète. L'expression en a même paru si heureuse que plus d'un socialiste de nos jours n'a pas craint de l'adopter. « Laissons, dit le poète, le ciel et ses consolations aux rêveurs; songeons à la terre et tâchons d'assurer ce bonheur matériel qui seul nous est certainement accessible. » A ce vague

programme d'une répartition plus équitable du bonheur parmi les hommes, s'ajoute comme inévitable conséquence, la poursuite d'une union idéale de tous les hommes par-dessus les frontières, et là encore, nous retrouvons un écho du saintsimonisme. L'un des griefs que Henri Heine invoque contre les poètes belliqueux est justement leur superstition de la nationalité. Il sent bien lui-même qu'il a une patrie, et il éprouve pour elle des tendresses qui éclatent comme à son insu, aux jours tristes; il est patriote parce qu'il est poète. Mais, dès que la politique s'empare de lui, il devient incapable de saisir la notion de frontières : étrange contradiction entre les sentiments et les idées! Il se sent exilé en France, et il refuse à ses compatriotes le droit de veiller sur le Rhin! C'est, sans doute, qu'il devine confusément que peu à peu l'importance des bornes politiques entre les peuples diminuera sous l'afflux des échanges intellectuels et sociaux. Trop passionné pour se résigner au présent, tout en espérant un meilleur avenir, il raille et défend tour à tour le même sentiment, selon qu'il s!ex-

- prime chez lui, presque à son insu, ou chez ses belliqueux adversaires.

Une dernière idée, qui apparaît fréquemment dans les Zeitgedichte, achève l'esquisse du rêve social de Henri Heine. Révolutionnaire et égalitaire par hérédité juive et par ambition d'homme

• nouveau, il est de nature trop choisie, trop aris-

tocratique, pour accepter sans crainte l'empire de celte multitude qu'il veut déchaîner à l'assaut des privilèges. La sottise et la grossièreté d'esprit le font peut-être plus souffrir que la fourberie raffinée. Or, l'empire du nombre risque fort d'être l'empire de la vulgarité. C'est une crainte qui n'a pas cessé de préoccuper le poète, et toutes les armes de Téloquence ou de l'ironie lui ont paru bonnes pour essayer de la chasser. Atta Troll n'a pas d'autre but que celui d'affirmer la supériorité de l'esprit qui vole sur l'esprit terre à terre et purement pratique; et il ne faut pas chercher d'autre cause à la haine que notre poète a vouée aux patriotes sans finesse, tels que le père Jahn ou Venedey.

A ce genre de poésies, d'une portée surtout générale, se joignent les attaques personnelles que le poète dirige tour à tour contre ses ennemis les plus redoutés ou les plus grotesques. Ainsi que nous l'avons fait remarquer, son ironie ne s'applique, le plus souvent, qu'à des hommes ou à des choses qui lui ont été chers un jour; aussi trouvons-nous, parmi les victimes de ses ZeUge-dichte, comme une liste abrégée de ceux dont il a partagé quelque jour les idées ou les rêves politiques.

Les victimes de ses satires sont des rois, des politiciens et des poètes. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, et le roi Louisde Bavière sont, parmi ses victimes couronnées, celles qu'il préfère ;

il s'acharne sur eux avec une joie féroce. Quand nous lisons les tropj rares strophes dans lesquelles il se laisse aller seulement à sa verve moqueuse et ne souligne chez eux que des défauts réels, comme le célèbre

Ich bin nicht gut, ich bin nicht schlecht,

ou telle strophe du Kaiser von China^ nous rions de bon cœur. Mais quand, par exemple, il a recours auxjplus répugnantes suppositions pour expliquer leur origine*, tout le comique s'évapore pour faire place, chez les uns à Tindignation, chez les autres au dégoût ou bien à la pitié.

Les défauts des deux rois sont soigneusement mis en lumière. De Frédéric-Guillaume, Heine rappelle volontiers qu'il boit du Champagne, qu il est indifférent au sort de son peuple, qu'il est incapable de tenir une promesse, et qu'il passe, d'une heure à l'autre, des plus libérales intentions aux réalités les plus autocratiques. Quant au roi Louis, il inspire au poète une haine féroce et méprisante; pourtant, les défauts qui lui sont reprochés n'ont rien, ce me semble, qui justifie des sentiments si énergiques : le roi Louis est laid, il est pieux, catholique, réactionnaire et mauvais poète. Ces défauts paraissent plutôt excusables qu'irritants...

1. Cf. Schlosslegende que M. Elster n'a pas pu admettre dans son édition; elle se trouve dans Strodtmann, vol. 17, p. 254. Cf. encore der Wechselbalg,

Contre les politiciens, la verve de Henri Heine s'exerce avec moins d'amertume : on ne sent plus ici la haine du réfugié qui déchire à distance un personnage puissant dont la vengeance ne peut l'atteindre. Le Veilleur de nuit cosmopolite, cet excellent Dingelstedt; le naïf Herwegh; l'épais Venedey, sous les traits de Kobès de Cologne, sont des figures de haut comique *. Henri Heine note chez eux des ridicules, plutôt que des vices de nature; quand ils font une sottise ou une maladresse, comme Herwegh dans sa lettre au roi ou dans son expédition contre les troupes badoises, il ne se sent pas de joie. Il relève surtout chez eux la naïveté ou la sottise, et, s'il insiste avec quelque véhémence sur l'ignorance épaisse de Venedey, c'est à cause de ses tendances nationales et de son belliqueux verbiage. Quant à Massmann, il ne voit en lui qu'un pantin, une « tête de Turc » ; il s'en amuse en raison même du peu de fondement de ses moqueries.

Enfin, les Zeitgedichte atteignent des poètes, et Henri Heine n'est pas tendre pour ses confrères

\, L'avènement de Frédéric-Guillaume IV, en 1840, fut salué avec tant d'espoir que la poésie libérale se déchaîna. Ce fut une explosion d'enthousiasme. Mais bientôt, on s'aperçut qu'on avait été trop loin. Les uns, comme Dingelstedt, l'auteur des Lieder eines kosmopolitischen Nachtwàchters^ en prirent philosophiquement leur parti et, après avoir chanté la liberté, se laissèrent pensionner par l'autocrate; les autres, comme Herwegh, voulurent convertir le roi lui-même et s'exposèrent à de ridicules mésaventures. Cf. Treitschke, Deutsche Geschichte, V, et Strodtmann, II, p. 283 sq.

présents ou passés : l'Ecole souabe tout entière, les restes du Romantisme, et surtout les Tendenz Dichter^ c'esl-à-dire cette pléiade de poètes qui, au début des années quarante^ firent retentir, en Allemagne et en Autriche, la trompette guerrière.

Nous aurons Toçcasion de revenir, à propos à'Atta Troll, sur les Tendenz Dichtei\ Mais nous pouvons ajouter dès maintenant qu'aux griefs d'ordre général que Henri Heine croyait avoir contre ses confrères d'Allemagne, réactionnaires ou trop avancés, se mêlaient des rancunes et des inimitiés personnelles. L'Ecole souabe, par exemple, dut surtout à son altitude hostile vis-à-vis de notre poète * les épigrammes incessantes que celui-ci ne cessa de décocher contre d'honnêtes et paisibles versificateurs comme Pfitzer, Schwab et Karl Mayer. Mais, n'est-ce point, après tout, un bonheur inespéré pour Gustav Pfitzer, que de voir le titre de ses poésies transmis à la postérité, comme épingle d'un mot célèbre, dans une lettre de Goethe*, et, en outre, d'occuper un chapitre tout entier de VAtta TrolPI

1. Les Souabes étaient irrités contre H. H. à cause de son jugement sur Uhland dans Die romantische Schule. Lorsque, en 1837, Chamisso voulut mettre le portrait de Heine en tête du Musenalmanach qu'il dirigeait avec Schwab, tous les Souabes refusèrent de collaborer à cette publication. lis ont chèrement payé cette minute de mauvaise humeur.

2. Sur le : sittlich religiôs poetischer Bettlermantel, cf. Goethe, Briefïo. mit Zelter, 5, IX, 1831, et Elster, II, 349.

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