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Cf. Atta Troll, XXII, et l'introduction de M. Elster

Les idées générales, on le voit, ne foisonnent ^as dans les Zeitgedichte\ deux ou trois grands principes directeurs, et rien de plus : ces poésies font, dans le combat politique, l'office de mitrail-. leuses qui lancent de tous côtés, un peu au hasard, une grêle de balles; elles n'ont pas le tir assuré d'une pièce de gros calibre. Le poète veut railler plutôt que convertir ses adversaires : les détails personnels et les minces ridicules pris sur le vif lui sont plus précieux que de doctes arguments : il en use, il en abuse.

Dans tous les genres poétiques de Henri Heine que nous avons étudiés jusqu'à celte heure, dans les lieds, dans les ballades, dans les évocations de la Nordsee, nous avons signalé un constant souci de la composition. Dans les Zeùffedichte, la composition est rudimentaire ; que l'on prenne Atta Troll, Deutschland, o\i der Neue Alexander, les grandes ou les petites salires politiques, on en recevra la même impression de pêle-mêle. On s'est, le plus souvent, contenté de noter ce défaut dans les deux grands poèmes, et de l'expliquer par l'incapacité du poète à concevoir une œuvre de longue haleine. La remarque, à mon sens, doit être généralisée. Je ne doute pas, en effet, que Henri Heine n'ait été incapable d'exécuter, sans arabesques et sans parade, une

œuvre de longue haleine, et j'indique ailleurs les raisons psychologiques de ce fait; pourtant, T/nifermezzOyVHeimkehr, IdiNorâsee, sont composés, sinon fortement, du moins avec une singulière habileté. Chacun de ces recueils fait une impression cohérente, et chacune des pièces qu'ils contiennent est soigneusement ordonnée. Or, nous n'observons plus dans les Zeitgedichte un ordre comparable ; les idées et les événements s'enchaînent ici un peu à l'aventure : c'est que le nerf de ces derniers poèmes n'est plus la passion, mais l'esprit, la saillie, le Witz, Ces poésies sont satiriques, et, nous l'avons dit, la satire n'y prétend point aux grands gestes ni aux nobles indignations : elle veut harceler l'adversaire, plutôt que l'écraser. Le Witz est son arme : or, cette arme est capricieuse : elle n'est pas toujours prête quand on voudrait l'employer; parfois, au contraire, elle éclate à l'improvisle, et un peu contre le gré de celui qui l'emploie. Les Zeitgedichte^ pauvres d'idées générales, sont admirablement riches en traits d'esprit : il est clair que si le poète ne s'est point laissé guider par le développement méthodique de sa pensée, il a offert d'autant moins de résistance aux séductions de ses bons mots; de là les bonds capricieux de sa fantaisie, les comparaisons baroques, le désordre des strophes, le fouillis des allusions. Dans un Zeitgedichty son idée une fois posée, Henri Heine ne suit pas d'autre développement que celui qu'il juge néces-

saire pour amener tel ou tel bon mot. Prenons pour exemple la pièce : zur Beruhigung (n° 20).

L'idée que le poète conçoit d'abord est la suivante : « Nous dormons, en Allemagne, au lieu d'agir ». Une association d'idées lui rappelle alors le : Tu dors, Brutus. La première strophe est ainsi composée : « Nous dormons, comme Brutus; Brutus s'éveilla à temps, mais nous, nous continuerons à ronfler ». Le mot Romains amène un cortège de souvenirs héroïques; quelle joie d'y opposer le mot Germains^ en l'accompagnant de lourdes allusions culinaires, 'bachiques et sentimentales!

L'idée de Brutus éveille le souvenir de César; ce nom amène une comparaison entre le grand capitaine et les roitelets allemands.

L'idée de patrie (Vaterland) évoque celle de père (Vater) : la comparaison du souverain avec un père appelle la comparaison de ses sujets avec ses enfants, avec des enfants; l'idée de pays peuplé d'enfants invite enfin le poète à nommer l'Allemagne une Kindei^stube^ et sur ce mot, qui n'est ni plus piquant ni plus hardi que ceux du début, la poésie s'achève. D'un bout à l'autre, le plan en a été conduit par une association d'idées fondée sur des ressemblances ou sur des oppositions destinées à faire jaillir la raillerie. Or, l'exemple choisi ne se distingue en rien des autres Zeitgedichte : partout, la méthode instinctive est la même : le poète, désireux avant tout d'être spi-

rituel, n'a d'autre souci que d'accumuler, dans un sens déterminé, le plus grand nombre possible de mots d'esprit. Ces mots sont comme les facettes du diamant; l'idée de la pièce qui les contient a peu de valeur par elle-même en comparaison de celle que va lui conférer la taille.

Comment ne pas regretter l'envahissement exclusif du trait d'esprit dans les vers de Henri Heine? L'esprit, quand il n'est pas guidé par un goût sûr et tenu en bride par une volonté saine, est le plus mauvais des conseillers. On éprouve un chagrin à voir le grand poète se livrer tout entier aux caprices de sa verve : tel Witz bien venu devra masquer sa pensée vraie, et il n'osera pas en rectifier l'expression; telle saillie devra lui coûter le meilleur de ses amis, et il n'aura pas le courage de remettra au carquois la flèche qu'il allait décocher. Il deviendra l'esclave et la victime de son esprit, et paiera de son repos moral et physique la satisfaction d'avoir amusé son temps. Je ne puis, d'ailleurs, m'empècher de voir dans ce développement anormal et exclusif du mot d'esprit dans son œuvre, une nouvelle influence néfaste de son séjour à Paris. Rien, en efl*et, n'a plus contribué chez nous à établir sa renommée que sa réputation d'homme spirituel : ses bons mots sont devenus classiques, et on ne peut guère, à l'heure actuelle , ouvrir un journal français sans en voir citer quelqu'un. Or, ces bons mots, pour la plupart, ne sont pas tirés de ses œuvres.

car nous lisons peu, en France, Jes œuvres de Henri Heine : ils sont parvenus jusqu'à nous, colportés de bouche en bouche depuis les contemporains du poète. C'est par ses bons mots et non par sa valeur poétique que celui-ci conquit sa place sur le boulevard parisien et dans les salons. L'esprit devint donc pour lui une nécessité, une sorte de : noblesse oblige, et il prit l'habitude, fort douce, d'ailleurs, à sa nature caustique, d'en faire usage à tout propos. D'autre part, l'isolement moral dans lequel il vécut lui enleva toute facilité de contrôler la portée de ses plaisanteries. Il semble que l'écrivain isolé perde la notion juste de ce qu'il peut dire et de ce qu'il doit taire : Sa pensée lui apparaît comme sur une grande route droite, sans perspective nette : il lui faut le contact du public ou d'une pensée amie pour qu'il apprenne à mesurer, sur cette route, la distance et à distinguer les accidents. Heine a toujours, chez nous, ignoré pareil bienfait.

Du moins, la célébrité de son esprit est immense et justifiée : on peut regretter les scories qui le déparent; mais que d'éclat, de profondeur et de comique dans sa raillerie! Nous ne chercherons pas à définir son Witz : tous ceux qui l'ont tenté jusqu'ici n'ont pu qu'accoupler des antithèses plus ou moins justes, plus ou moins sonores, sans réussir à en faire comprendre l'essence ni même à en fixer le souvenir. Un critique a comparé Heine à Aristophane; tel autre voudrait peut-être

le mettre en parallèle avec Saphir ou avec Glasbrenner! De telles comparaisons sont dangereuses et futiles; elles nous instruisent peu. Nous croyons plus modeste et moins vain de chercher à distinguer, dans ces Zeitgedichle où s'étale rironie du poète, quels sont les moyens ordinaires par lesquels elle s'exprime, quelles sont ses formes, ses conditions extérieures et ses recettes.

Le principe essentiel de la raillerie de Henri Heine est la vérité d'observation : ce poète, si souvent irréel, savait pourtant distinguer avec une merveilleuse acuité de vision les détails caractéristiques des êtres et des choses qui Tentouraient. Nous avons signalé déjà, dans le Buch der Liedevj cette justesse de coup d'œil; dans les Zeitgedichle^ elle est la base même du Witz. Si bizarres que soient les bouffonneries du poète, elles se relient toujours, par une série d'intermédiaires, à la notation exacte d'un ridicule ou d'un défaut. On n'a, par exemple, jamais rien dit sur Frédéric-Guillaume IV qui fût plus juste et plus net que cette strophe :

Ich bin nicht schlecht, ich bin nicht gut, Nicht dumm und nicht gescheute, Und wenn ich gestern vorw&rts ging, So geh' ich riickwftrts heute ^.

1. Der Neue Alexander, Elster, II, 175. « Je ne suis pas méchant, je ne suis pas bon; — Je ne suis ni bêle ni intelligent; — Ai-je hier marché de Pavant, — Je vais aujourd'hui à reculons. »

/ Henri Heine excelle à voir en toutes choses le

côté plaisant et il ne manque jamais de le souligner en traits appuyés, mais toujours justes. Ses victimes ne peuvent réclamer ; il n'invente guère : il cueille, et, selon les cas, résume ou grossit leurs ridicules. Simplicissimus, .Kobès, Freiligrath et sa poésie exotique, les Souabes et leurs Gelbveiglein, les Tendenz Dichier et leur rhétorique belliqueuse, pas un qui ne soit saisi au plus vif de ses gestes familiers ou de sa sottise.

A côté de cette vision aiguë du ridicule vrai se révèle chez Henri Heine une puissance d'expression comique qui tient du prodige. Non seulement il sait merveilleusement choisir, chez sa victime, des traits plaisants; mais, sous sa plume, le trait le plus insignifiant en apparence devient comique. Ne croyons pas, cependant, que la nature toute seule ait produit chez lui cette rare efflorescence de verve railleuse : Tart y retient une part considérable; nul plus que notre poète n*a soigné, catalogué, préparé et limé ses bons mots. Il suffit, pour s*en convaincre, de jeter les yeux sur un de ses manuscrits. Telle saillie s'y représente deux ou trois fois sous une forme de plus en plus soignée; telle autre, après avoir été essayée dans une lettre particulière, figure en belle place dans une œuvre de réflexion *.

1. Dans une lettre à Saint-René Taillandier (8-IX-1855), H. H. écrit : « Il se trouve très mal à son aise, ce pauvre rossignol

L'esprit de Henri Heine emploie, pour s'exprimer, un certain nombre de procédés plus ou moins conscients; je voudrais tenter d'en classer quelques-uns.

D'abord, c'est l'ironie proprement dite. Le poète fait une affirmation qu'il sait fausse, et qui paraîtra telle à ses lecteurs. Du contraste perpétuel entre la chose affirmée et la réalité devinée naît le comique. Ainsi, la pièce : Bei des Nachtwàchters Ankunft in Paris {Zgd., 6) repose tout entière sur une ironie de ce genre. Le poète met dans la bouche de Dingelstedt une série de nouvelles dont la fausseté éclate dans le commentaire qu'il en donne : « Comment vont chez nous les affaires? » lui demande-t-il ; et l'autre de répondre :

Vortrefflich geht es, der stille Segen, Er wuchert im sittlich gehùteten Haus, Und ruhig und sicher, auf friedlichen Wegen, Ëntwickelt sich Deutschland von innen heraus.

Nicht oberflâchlich wie Frankreich blûhtes, Wo Freiheit das âussere Leben bewegt; Nur in derTiefe des Gemiites Ein deutscher Mann die Freiheit trâgt i.

allemand qui a fait son nid dans la perruque de M. de Voltaire ».

Cf. Appendice, où la même plaisanterie se retrouve dans le brouillon d'une lettre d'envoi de ses poésies à un personnage; on y lit d'abord ; « Je vous assure, le pauvre rossigno-l allemand qui a batti son nid dans... ». Cette phrase est biffée et remplacée par la phrase reproduite dans la lettre à Saint-René Taillandier.

1. « Cela va pour le mieux; le bonheur paisible — Prospère dans nos foyers où règne la morale; — Tranquillement et

Et Dingelstedt poursuit : « Nous allons ter- Diiner la cathédrale de Cologne; — on nous a déjà donné du verre pour les fenêtres! Nous allons aussi avoir une constitution : le roi a donné sa parole ! Et même, bientôt, nous n'aurons plus de censure, car on va supprimer les livres *. »

Un autre procédé consiste dans Tinvention ^ ' d'une image burlesque, appuyée sur Tobservation d'un ridicule vrai, et décrite dans ses moindres détails, comme si elle était parfaitement réelle. C'est ainsi que Tannhâuser, passant en Souabe, nous décrit les poètes de Stuttgart dans une posture où Ton voit seulement de tout petits enfants, et que, plus loin, il nous peint gravement le vieux poète Tieck dans les attitudes familières à un chien. Ailleurs, Heine imagine {Georg Herwegh; Zgd.^ 12) que TAUemagne s'est grisée et qu'elle s'éveille avec un « mal aux cheveux ». Plus loin, il rappelle que le précepteur du roi de Prusse, Ancillon, a su unir les extrêmes • ; par ce moyen , il introduit toute une série de bons mots {Der Neue Alexandety 111).

sûrement, par une voie pacifique, — L'Allemagne se développe du dedans au dehors.

Elle n'est pas florissante en surface, comme la France, — Où la liberté mène la vie publique; — C'est seulement tout au fond de son cœur — Qu'un Allemand jouit de la liberté. »

1. Cf. Die Tendenz {Zgd., 13). — Der Kaiser von China (17). — Die verkekrle Welt (21). — Lobgesânge auf Kônig Ludvoig (Elster, II, 169). — Kobes I (ihid,, 210).

2. Dans son livre : Zur Vermittelung der Extrone in den Meinungen, 2 vol., Berlin, 1828-31.

Dans un autre passage, il suppose (Unsere Marine, II, 174) que la marine allemande est créée; de ce simple fait, il dégage cent bouffonneries*.

Enfin, à ce procédé de raillerie pourraient encore se rattacher les songes bizarres ou burles- ^ ques qui occupent tant de place dans AUa Troll et dans Deutschland,

Si nous passons des procédés généraux aux détails du Witz, nous sommes d'abord frappés par remploi fréquent de proverbes ou de locu- > tiens populaires : tantôt elles font tache et nous amusent par leur vulgarité, comme le : « Er konnte nicht viel vertragen » appliqué à Alexandre le Grand « ; tantôt, elles sont détournées de leur application ordinaire, ou bien prises au rebours de leur acception courante. On en trouverait d'assez nombreux exemples :

(La troupe des élèves de Cornélius)

Hat das Haar sich abgeschoren, Und ira Haar war seine Kraft '.

Ailleurs :

Ihr Deutsclien seid ein grosses Volk,

So simpel und doch so begabet!

Man sieht euch wahrhaftig nicht an, dass ilir

Das Pulver erfunden habet *!

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