Gedanken u. Einfalle, VII
2. n, 477. « La terre est ronde. A quoi sert, enfin, — De se faire secouer par les lames vaines? — Celui qui cingle autour du monde revient, au bout du compte, — A l'endroit d'où il est parti. »
A cette liste, un peu longue déjà, des procédés par lesquels s'exprime le Wùz de Henri Heine, il conviendrait de joindre les jeux de mots proprement dits, y compris les calembours les moins scrupuleux. En voici quelques exemples : Schelling appelé Confusius (le confus) ; Gans et Schwan; Hôlzerne Leier; Schimmel et verschimmelt; radical et rattenkahl; gross et dick\ aristokràtzig — ou bien encore des mots amusants comme Musenwitwensitz\ Wùrte mit langen Ohren\ etc. Puis, aussi, les innombrables allusions, comme celle de Hans ohne Land disant à sa femme : « Tu as appris à jouer du cor » '. — Puis enfin les parodies comme la délicieuse épitaphe d'Atta Troll et les plaisanteries sur le nègre de Freiligrath.
Puis, enfin, il faut tenir compte du rythme, du mètre et de la coupe des vers. Ce n'est pas sans raison, par exemple, que la pièce belliqueuse intitulée Tendenz (Zgd., 13) est écrite en trochées, tandis que la pièce précédente, Georg Herwegh, d'une ironie plus souriante, est en ïambes. Il suffit de lire à haute voix la pièce intitulée : Erinnerung aus Kràhwinkels Sckreckenstagen (II, 207), pour se rendre compte de l'efiFet comique qu'y produisent les rimes plates aa, bb et les ïambes
1. I, 313, 410; II, 176, 190, 203, 209; Deutschland, xxii; I, 252; II, 213,
2. II, 203. L'archiduc Jean avait épousé la fille d'un maître <le poste.
réguliers. Les procédés métriques et rythmiques de Henri Heine varient à Tinfinî, selon qu'il veut obtenir un effet mélancolique, caressant, berceur, joyeux ou plaisant. Nous ne saurions poursuivre ici l'étude de ces minces variations qui portent souvent sur un seul mot, ou même sur une seule syllabe.
Nous ne prétendons pas avoir dressé une liste complète des moyens par lesquels s'exprime la raillerie de Henri Heine; nous n'avons voulu que donner une idée de ses procédés les plus ordinaires afin d'appuyer plus solidement que par des mots vagues ou une comparaison arbitraire * le jugement que nous voudrions porter sur elle.
Les défauts de ce fameux esprit de Henri Heine sont assez clairs. Tout d'abord, la grossièreté qui s'y mêle est aussi choquante qu'inutile. Les histoires répugnantes relatives aux rois de Prusse et de Bavière; la vision finale de Deutschland\ les gros mots semés au milieu des poésies les plus délicaitement spirituelles, tout cela produit, même sur un lecteur sympathique, une fâcheuse impression. J'avoue sourire à la lecture du legs que fait le poète à l'École souabe dans son haineux Testament; c'est que, dans ce passage, la grossièreté
1. M. Brandes, IJauptstrômungen, vi, a longuement comparé Henri Heine avec Aristophane. C'est un chapitre assez faible, à mon sens, dans un livre d'ailleurs fort brillant, rempli d'aperçus ingénieux et suggestifs semés, comme sans y toucher, à la volée, pour ainsi dire.
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du legs est en partie masquée par Tà-propos de rallusion. Mais, dans Marie-Antoinette {Romanzéro) Tallusion au même objet m'est pénible.
D'ailleurs, nous sommes moins choqués, peutêtre, par l'inconvenance des mots, que par l'espèce d'insouciance avec laquelle le poète les prodigue. Il en est un peu de ces expressions comme des femmes chantées dans Verschiedene : la vulgarité est moins dans la chose même que dans le ton. Aussi la lecture des Zeitgedichte nous donne-t-elle parfois des nausées, quand nous avons conscience que le gros mot ou l'allusion obscène n'étaient pas utiles pour renforcer la raillerie. Trop souvent nous sentons que ce mot ou cette allusion n'ont été placés à cet endroit que par forfanterie; nous en accusons le goût du poète, mais parfois aussi son isolement, qui lui dérobait l'occasion de mesurer la valeur de ses termes. Nous soufifrons alors de ses dissonances, et nous ne pouvons nous défendre d'une pitié profonde pour Tépaississement de son goût dans un exil malsain.
Cependant, la grossièreté du Witz ne l'éside pas seulement, chez Henri Heine, dans l'emploi de mots obscènes ou inconvenants, mais encore dans l'emploi de moyens vulgaires destinés à provoquer le rire de la foule. Les bas calembours, les allusions épaisses et prolongées, comme celle qui termine Atta Troll ^ les rapprochements burlesques, en un mot, le comique uniquement matériel, tien-
nent une place trop grande dans ces vers. Le poète satirique saurait, sans doute, difficilement s'en passer; on peut toutefois être d'avis que Henri Heine en a usé trop volontiers. Nous avons de son esprit une si haute opinion que nous sommes déçus, toutes les fois qu'il n'éclate pas dans toute sa splendeur. Au fond, cependant, le lecteur rapide est moins exigeant que nous, et, la moquerie n'étant pas faite pour être critiquée à tête reposée, son opinion vaut, peut-être, en l'espèce, plus que la nôtre.
L'esprit de Henri Heine pèche, à notre sens, surtout par l'inutile grossièreté; mais il rachète ce grave défaut par un certain nombre d'éclatants avantages. D'abord, il est presque toujours irrésistible; or, le but de la moquerie étant de provoquer le rire, le succès est une pierre de touche dont nous ne saurions nier la valeur. Je ne sais personne, pour ma part, qui reste impassible à la lecture d'un Zeitgedicht : les ennemis les plus acharnés du poète ne le maudissent qu'après avoir éclaté de rire. On peut juger par là de l'impression que ces vers produisirent au moment de leur apparition. Il nous faut une certaine érudition pour en comprendre les allusions : encore beaucoup de leurs finesses restent-elles pour nous lettre morte. Pour les contemporains, au contraire, pas un mot, pas une intention n'étaient perdus. Dans le silence qu'imposait la censure, ces éclats de rire retentissaient avec une force
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incomparable. Tandis que les poètes allemands s'isolaient tous dans leur pédantisme guerrier, le public devait prendre un rare plaisir à ces moqueries tour à tour souriantes ou envenimées qui perçaient les uns et égratignaient les autres comme sans intention et par ricochet.
Une autre qualité maîtresse du Witz de notre poète, c'est qu'il s'imprime au souvenir comme un proverbe. Les bons mots de Henri Heine se retiennent comme malgré nous : il suffît de lire un Zeitgedicht pour que plusieurs de ses vers les plus saillants vous poursuivent comme un refrain. Gela est dû d'abord à Fétonnante puissance de naturel qui les distingue : les vers semblent couler sans effort, et les plaisanteries se lier aux plaisanteries, comme les rimes s'accrochent aux rimes. En outre, ces rimes elles-mêmes nous frappent par leur bizarrerie ou leur sonorité, et nous les retenons malgré nous. Enfin, Fart merveilleux avec lequel chaque pointe est enchâssée dans le vers, le choix minutieux des termes qui l'expriment et de ceux qui l'encadrent, l'adaptation savante du rythme aux idées, tout contribue à donner à ces saillies l'éclat et la concision qui les fixent dans notre mémoire.
Puis, enfin, le Witz de Heine est poétique *. Les grossièretés qui le déparent n'empêchent pas sa fantaisie de l'envelopper comme une brume
1. Cf. d'excellentes pages consacrées à cette idée par M. Brandes, Hauptslr'ùmungen, VI, 190 sq.
diaphane. On s'aperçoit que la raison n'y a pas
seule pris part : Tâme divine du poète resplendit j
dans cette rosée dont les gouttelettes brillent
également sur les roses comme aux pointes de
la folle avoine. Cette ironie n'est pas sèche et
froide ; elle ne désagrège pas tout ce qu'elle
touche, comme fait presque toujours celle de
Voltaire; elle enveloppe, au contraire, elle caresse
en pénétrant. Elle ne brise pas, mais elle laisse
une marque ineffaçable, à la fois par la puissance
du ridicule qu'elle apporte et par l'originalité de
la fantaisie qui la revêt.
Puis-je faire de Tesprit de Henri Heine un éloge plus complet qu'en déclarant qu'il est merveilleusement exprimé, qu'il est trempé de poétique fantaisie, et qu'enfin il est souverainement spirituel? Ce triple caractère résume les si rares mérites de la forme et du fond de cette ironie tant célébrée. Oui, Henri Heine a été peut-être, comme on Ta dit \ l'homme le plus spirituel de notre temps. D'autres ont pu faire un plus grand nombre de mots; mais nul, que je sache, n'en a créé davantage d'originaux et de profonds. Ces deux qualités complètent en effet celles que nous avons signalées dans son Witz, Les mots qu'il a lancés ne sont pas de ces plaisanteries vagues, applicables à mille situations diverses, que les ordinaires faiseurs de pointes mettent en circu-