‹ Henri Heine, poèteChapitre 74 sur 142 · ATTA TROLL · texte numérisé non relu

ATTA TROLL

Nous avons rangé parmi les Zeitgedichtey satires politiques et de circonstance, les deux seuls poèmes de longue haleine que Henri Heine ait composés. Toutefois, nous n'avons pas épuisé Tétude de ces deux œuvres en analysant le but et les procédés de Fironie chez notre poète. AUa Troll et Deutschland renferment d'autres éléments que la satire fugitive et le Witz qui l'exprime; «hacun d'eux mérite une élude particulière.

AUa Troll est une satire politique et littéraire «dirigée contre quelques poètes qui ont reçu le nom collectif de Tendenz Dichter *. Ces poètes

1. Ce sont principalement : en Allemagne, Dlngelsledt avec ses Lieder eines kosmopolitischen Nachtwàchters (1840) ; Herwegh Avec ses Gedichie eines Lebendigen; Hodmann von Fallersleben avec ses Unpolitische Lieder (1840 et 1841); Freiligrath, avec son Glaubensbekenniniss; Niklas Becker avec son Freier, deutscher Rhein; en Autriche, Karl Beck, Morilz Hartmann, Alfred Meissner, d'autres encore, plus ou moins inspirés, mais tous brûlant de la même ardeur libérale et satisfaits également de leur belliqueuse faconde.

avaient commencé à entonner sur le mode guerrier rhymne du progrès et de la liberté. Certes, sur les points essentiels de leur idéal, Heine était d'accord avec la plupart d'entre eux. Comme eux, il voulait, pour son pays, la liberté, une constitution , voire même un bouleversement . Mais il lui semblait que leurs déclamations vagues n'étaient guère le moyen de soulever les masses et d'atteindre le but rêvé. Ces Tyrtées de cabinet lui paraissaient des fantoches aussi ridicules que nuisibles et compromettants pour la noble cause du libéralisme. S*il défendait luimême une partie de leurs idées, il le faisait, du moins, sans affecter une attitude théâtrale, et en précisant l'objet de ses haines et de ses attaques. Ces poètes, au contraire, avaient grand soin de prendre une pose, avant d'entonner leurs chants guerriers; ils semblaient tenir à être reconnus partout comme des chantres de la liberté. A les lire ou à les entendre, on eût pu croire que quiconque rimait des vers qui ne fussent pas politiques ou belliqueux n'appartenait pas, comme eux, au grand parti libéral. Ils semblaient avoir brusquement découvert l'idée de progrès, et leurs vers en étaient si pleins que pas une autre idée quelque peu précise n'y pouvait trouver place. La liberté, les droits de l'homme, tels étaient leurs mots de ralliement; mais, comment entendaient-ils conquérir cette liberté; comment voulaient-ils user de ces droits? voilà ce que leur

« vague et infertile rhétorique * » ne disait point. Et Henri Heine de les railler :

Singe nur in dieser Hichtung, Aber halte deine Dichtung Nur so allgemein als môglich ^.

Vagues et flous, ces poètes croyaient pourtant agir par leurs vers, comme d'autres agissaient par la force ; ils croyaient remplacer des hommes d'action, et par leurs déclamations, faire l'œuvre d'un parti solidement constitué. Et, ironique impitoyablement, le poète leur criait :

Was die Glocke hat geschlagen Sollst du deinem Volke sagen, Rede Dolche, rede Schwerter...

Sei des Vaterlands Posaune, Sei Kanone, sei Kartaunc, Blase, schmettre, donnre, tôte! ^

En outre, les tendances nationales et patriotiques au sens étroit du mot, les allures germanisantes {deutschthûmelnd) de quelques-uns déplaisaient au poète dont Tidéal était une confraternité universelle. Mais, par-dessus tout, ce que Heine leur reprochait, c'était le dédain qu'ils affichaient pour l'art. Peu à peu, sous leur influence, l'idée avait germé, que le talent importait peu, pourvu

i, Atta Troll, Vorrede.

2. Zgd., 13. — « Ne chante qu'en ce sens, — Mais, aie bien soin que tes vers — Soient aussi généraux que possible ».

3. Zgd., 13. — « Ce que le tocsin a sonné — Tu doia le dire à ton peuple : — Parle des poignards, parle des épées...

... Sois la trompette de la patrie, — Sois mortier, sois gros canon, — Sonne, écrase, tonne et tue! »

qu'on eut la fixité des convictions, le caractère; et ce reproche qu'on lui faisait si volontiers à lui-même, d'avoir le talent mais non la fermeté d'opinions seule digne de respect, l'irritait dans la conscience de sa franchise et dans son respect pour l'art souverain qu'il voyait bafouer. Or, parmi ces poètes, bien peu réussissaient h mêler à leurs strophes farouches un grain de poésie; hommes d'une seule idée, lyres d'une seule corde, ils osaient dédaigner, sans pouvoir les imiter, les penseurs ondoyants et les virtuoses. Il n'était pas difficile de voir où tendait cet abaissement du niveau artistique parmi les écrivains qui se donnaient mission d'instruire le peuple et de lui tambouriner la charge. Le relèvement de la multitude n'avait jamais effrayé Henri Heine, tant qu'il avait cru que les gens d'un esprit supérieur la commanderaient. Mais, à voir ce déchaînement de passions brutales, à peine guidées par des esprits épais, raides, incapables de la moindre perception des nuances, il s'effrayait. C'est là, au fond, son grief le plus sérieux contre les Tendenz Dichter, \\ vit, dans la tendance pratique et utilitaire qu'ils attribuaient au plus immatériel de tous les arts, un symptôme alarmant. On respectait jadis les grands ouvriers du vers, en raison de leur maîtrise même. Aujourd'hui, la forme n'était plus rien; l'idée la plus banale et la plus creuse suffisait à faire applaudir un poète malgré la ridicule insuffisance de son métier. A l'aristo-

CFatie littéraire du génie et du talent se substituait peu à peu Fégalité dans le médiocre. Le poète écrivait alors : « Lorsque la démocratie aura réellement saisi le pouvoir, c'en sera fait de toute poésie. La transition vers cet anéantissement nous est ménagée par la Tendenz Poésie.

C'est pour cela (et non parce qu'elle en flatte les aspirations) que la Tendenz Poésie est favorisée parla démocratie ^ »

Plus loin, il ajoutait : « La démocratie doit amener la mort de toute littérature : liberté et égalité du style. Il sera permis à tous d'écrire à leur guise, aussi mal qu'ils voudront, mais nul n'aura le droit d'avoir une supériorité dans le style * »... Puis cette boutade encore : « Fureur démocratique contre ceux qui chantent l'amour. — Pourquoi chantes-tu la rose, aristocrate?

Chante la pomme de terre démocratique qui nourrit le peuple '. » Ces courtes citations nous éclairent sur l'état d'esprit de Henri Heine, en face de la Tendenz Poesiey beaucoup mieux que ne fait la préface iiAUa Troll\ elles nous permettent de comprendre aussi comment a pu germer en lui le projet de la combattre dans un poème. Si l'on ne tient pas compte des conséquences qu'il attribuait à cette explosion de lyrisme démocratique, on ne peut suffisamment expliquer son ardeur à lutter

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