Zur eigenen Lust und Freude, » Vorrede z. Atta Trolls
Traum der Sommernacht! Phantastisch Zwecklos ist mein Lied. Ja, zwecklos Wie die Liebe, wie das Leben, Wie der Schôpfer samt der Schôpfungi, etc. *.
On a, sans les peser, acceplé ces déclarations du poète. On s'est même couramment servi de Texemple à'AUa Troll pour prouver quelles racines profondes la romantique fleur bleue avait jetées dans son âme. Bien peu ont pris la peine, comme Treitschke ^, de vérifier son assertion et de le Convaincre d'erreur sur ce point.
Pourtant, la confusion est manifeste. Heine semble donner au mot romantique deux sens précis qui ne correspondent pas à la réalité. Faire œuvre romantique, c'est pour lui, tout d'abord, composer un ouvrage qui n'a d'autre but que sa* perfection même, qui ne se préoccupe ni des passions ni des haines qu'il pourra susciter, qui ignore les intérêts matériels, et plane dans un monde idéal où les bruits de la terre ne parviennent pas : c'est, en un mot, faire, dans la plus large acception du terme, de Tart pour Fart.
D'un autre côté, être romantique à ses yeux, c'est obéir à sa seule inspiration; c'est se montrer étranger ou rebelle à toutes les règles de la raison, c'est suivre en chantant les caprices les plus fantasques et les bonds les plus déconcer-
1. Atta Troll, III, 1. « Songe de la nuit d'été! Fantasque — Et sans but est mon lied. Oui, sans but — Comme l'amour, comme la vie, — Comme le Créateur et la création. »
2. H. von Treilschke, Deutsche Geschichte i XIX J., V. p. 3S1.
lants de son imagination; c'est ignorer Tordre et vénérer le « bon plaisir ».
Peut-être le mot zwecklos rend-il assez bien cette double tendance : zwecklos, sans but matériel, et sans but idéal, sans intention et sans composition : le zweckloses Lied est romantique d'après cette définition.
Certes, le mot romantique est bien vague, puisqu'on l'applique indifféremment à Heinrich von Ofterdingen et au Gestiefelter Kater; mais, sans se perdre dans les arguties d'une discussion historique, on peut, tout au moins, faire observer que Heine n'a considéré ici le romantisme que par l'extérieur. Les poètes de cette école ont assigné à Fart une mission bien plus haute que celle de sa propre satisfaction, et, si, d'ailleurs, la fantaisie paraît seule guider telles de leurs œuvres, c'est qu'ils cherchent à réaliser, au lieu de l'agencement banal, une composition plus forte et plus réelle, parce qu'elle sera moins extérieure.
En principe, l'acception du mot romantique, telle que Heine nous la suggère ici, n'est pas exacte : en fait, il ne se conforme pas même à sa propre définition. Rien dans Atta Troll n'est livré au hasard; pas un chant, pas une strophe dont l'effet ne soit minutieusement calculé. Le but du poète éclate à chaque vers. Son but pratique n'est pas, sans doute, de provoquer une levée en masse de poètes désintéressés, mais de couvrir de ridi-
cule les poètes belliqueux, les baudets utilitaires, les ours danseurs. Pour atteindre ce but, il n'emploie pas seulement les armes directes de la satire : à leur idéal terre à terre, il oppose son idéal fleuri, à leur marche lourde et cadencée comme le « pas de parade » des soldats qu'ils voudraient animer, il oppose les cabrioles de sa fantaisie. Nous avons ici une œuvre qui ne nous rappelle à aucun titre celles des enthousiastes chercheurs de la fleur bleue. L'intention belliqueuse jaillit du moindre mot et il ne la dissimule pas dans sa préface. Selon le mot de Treitschke, Atta Troll n'a rien de la chanson romantique; c'est un éclatant Tendenz Gedicht.
L'ours danseur et bavard, Atta Troll, le héros du poème, ne laisse pas d'avoir un caractère assez composite *. Heine y a réuni des traits empruntés à plusieurs de ses ennemis. Ce devait être tout d'abord le poète républicain, lourd et sans grâce, qui danse pour divertir ses compatriotes, mais qui danse comme on accomplit une fonction, sérieusement et à pas comptés. Peu à peu, le type s'est élargi : les Freiligrath du moment sont devenus les socialistes communistes de l'avenir; de simples ours bateleurs, ils sont devenus des
1. Cf., à ce sujet, une page très substantielle de M. Elsler, H. Hs. Leben u. }\erke, p. 111, et vol. IL p. 350.
prêcheurs d'égalité, des démolisseurs d'idéal. En outre, le poète a prêté à ce type déjà fort chargé quelques-unes des tendances nationales et religieuses qui Texaspéraient tant chez plusieurs de ses adversaires. Composé de la sorte, le caractère d'Âtta Troll n'a pas d'unité. Freiligrath, en effet, ne ressemble guère à Pfoudhon, et celui-ci n'a pas le moindre trait commun avec le « père Jahn » ou Kobès I. La satire, en s' appuyant sur une base trop large, perd de sa force; pour n'avoir pas sacrifié tel séduisant chapitre, Heine a dispersé sa raillerie au détriment de la cause qu'il défendait. Pour nous intéresser aux évolutions de son ours symbolique, il eût fallu qu'il expliquât plus nettement son but : avec les seuls avertissements de sa préface, nous sommés incapables de deviner où tend son poème. Atta Troll, à peine rentré dans la montagne, perd tout contact avec la danse, c'est-à-dire avec la poésie; il n'est plus occupé que de rêveries sociales au milieu desquelles apparaissent, à notre grande surprise, des préoccupations religieuses. Nous sentons que, peu à peu, l'intention du poète nous échappe, comme si la brume qu'il rencontre sur les hauts plateaux de la montagne troublait sa vision, d'ordinaire si précise. Le caractère d'Atta Troll est aussi flottant que l'action et la conduite du poème :
Henri Heine n'a pas, cette fois, été capable decréer un type conséquent et homogène. Il sembla que son esprit mobile, trop préoccupé du détaiL
€t de l'effet, n'ait pas eu la force d'isolement et de sacrifice nécessaire pour abstraire, puis combiner entre eux quelques traits caractéristiques. La création d'un type est une œuvre de renoncement : or, notre poète ne savait pas renoncer. Tant qu'une série de détails pouvait définir et peindre un caractère, sa finesse d'observation et son merveilleux don d'expression lui assuraient la supériorité : toutes celles de ses créations qui ont survécu, ont été dessinées en quelques traits. Mais dès qu'il a voulu « pousser » son croquis, il n'a pas su grouper les ensembles; il a ignoré la mise en valeur des plans. Accumulant les détails vrais, il a cru faire mieux vivre ses peintures; mais il n'a réussi, faute de perspective et d'ordonnance, qu'à les surcharger et à les rendre déconcertantes comme celle d'AUa TrolL
L'action, dans ce poème, est double; ou plutôt, les prétextes à raillerie ou à description y sont de deux sortes. D'une part, les scènes dont Atta Troll est le héros sont à peu près exclusivement ironiques; d'autre part, celles où paraissent le poète et son guide, le chasseur Lascaro, sont principalement descriptives et poétiques. Henri Heine a pu croire qu'il mêlait ainsi la poésie à la réalité; mais, à vrai dire, il ne faisait que les superposer, sans les unir même par un lien ténu. Nous pourrions lire à part les chapitres m, xi à XXII, XXIV et xxv : nous aurions alors le récit brillant d'une chasse à Tours et d'une promenade
de poète dans les Pyrénées. Les chapitres intermédiaires sont donc inutiles à l'action ; ils la ralentissent sans avantage visible.
Cette simple remarque nous permet de distinguer dans le poème, ainsi que dans les Zeitgedichte plus courts, deux éléments principaux : d'une part, la poésie; de l'autre, la satire. Toutefois, c'est ici le premier qui l'emporte par son charme et sa valeur.
L'ironie, dans Alla Trolls disposant d'un cadre plus flexible et plus large, prend aussi une allure plus dégagée que dans les Zeitgedichte. Malheureusement, elle est aussi moins concise et moins délicate. On s'aperçoit trop souvent qu'elle est diluée; elle s'étale trop volontiers dans trois ou quatre strophes, au lieu de se ramasser dans deux vers. En outre, le poète a été moins sévère qu'ailleurs sur le choix des bons mots et des effets comiques : il paraît n'avoir pas eu le courage d'en sacrifier un seul; tant de fécondité l'affaiblit et nous lasse.
Le principal élément comique est évidemment la figure d'Atta Troll; mais nous avons fait trop de réserves sur la composition de ce caractère pour nous égayer beaucoup des aventures et des tirades de l'ours bavard. Malgré nous, nous nous sentons attirés loin de ce personnage aux traits composites et conventionnels, vers les chasseurs bien vivants qui feignent de le poursuivre. Nous nous intéressons trop aux batelières du lac de Gobe
OU aux enfants du village qui chantent Giroflino^ Giroflelte, pour être touchés autant que le souhaiterait le poète par les rêves et les discours de so» ours. En outre, défaut bien grave, Atta Troll, le héros comique, n'agit pas : au lieu d'agir il parlé* Or, le comique de mots ne peut suffire dans une œuvre de longue haleine : il nous lasse par sa facilité même. On peut mettre dans la bouche d'un héros burlesque des plaisanteries charmantes; elles ne nous amuseront que si les actions de ce héros en fournissent un commentaire. Dana Atta Troll, on ne voit rien de tel. L'ours se sauve de sa chaîne, puis il vient se rouler sur le dos, dans sa caverne : voilà les seules actions importantes que nous lui voyions accomplir. Tout le reste de son rôle se passe en discours. Brute immobile et bavarde, caricature vague et incohérente, il peut çà et là nous faire sourire, mais à aucun moment il ne captive notre intérêt.
J'en dirai autant de la parodie de Freiligratb qui est, selon le mot de Heine, « comme la ritournelle comique du poème ». Je fais, je l'avoue, fort peu de cas des poésies descriptives de l'auteur du Lôwenritt : jamais ce laborieux sonneur de rimes n'a éprouvé le frisson lyrique ; son Mohrenkônig est d'une rare platitude. C'est un piètre pantin que le grand poète s'était choisi dans la personne de ce roi nègre : il est des morts suf lesquels il est ridicule de s'acharner. Peut-être
une allusion aux méchants vers de Freiligrath
nous eût-elle égayés en passant; mais à voir Heine s'y attarder, les citer et les reprendre à toute occasion, et même en tirer la matière de son dernier chant, je suis saisi d'une pitié. Je trouve cette ironie d'écolier si médiocre que j'en souffre au lieu d'en rire.
Que reste-t-il donc de comique inns Atta Trolll Il reste des détails. Les discours de l'ours sont lassants, mais ils renferment, çà et là, des strophes délicieuses et d'une drôlerie achevée. Quelques-unes de ses invectives contre la société, par exemple, appartiennent aux meilleurs Witze de Henri Heine. Son épitaphe est un chef-d'œuvre de parodie bouflfonne, et je croîs qu'elle a plus fait que les invectives des Loft^esan^^e pour rendre ridicule le poète Louis I de Bavière. Dans ce poème sans unité, les ensembles sont faits, sans ordre, de détails juxtaposés; en revanche, les détails sont parfois exquis.
Les discours d'Atta Troll, qui semblent guider et soutenir l'action, sont, en réalité, des horsd'œuvre dans le poème; ce sont, au contraire, les prétendus hors-d'œuvre romantiques, c'està-dire .le voyage et les visions de chasse, qui forment la véritable action. Deux éléments se trouvaient en présence : d'un côté l'ironie, le raisonnement, la discussion abstraite; de l'autre, la montagne vivante et resplendissante; avec son sûr talent d'observateur, Heine devait mieux reproduire l'élément naturel et vivant que les
sécheresses de la dialectique moqueuse. Sollicité entre Tidée vague et le souvenir précis, c'est à ce dernier qu'il a, presque malgré lui, donné la préférence. Voilà pourquoi le récit de la chasse à Tour^, sujet secondaire du poème, en est devenu le principal morceau, celui que nous préférons et qui nous invite quelquefois à relire Toeuvre tout entière. Je donnerais volontiers plusieurs discours de l'ours prolétaire pour la moindre esquisse de paysage pyrénéen, pour les strophes à la neige qui s'ennuie ou la traversée du lac de Gobe.
Henri Heine n'a jamais reçu que deux sortes d'impressions poétiques violentes : des impressions amoureuses, au début, puis à la fin de sa carrière, et des impressions de voyage. Atta Troll appartient à ces dernières; les impressions des Pyrénées y sont fixées, comme celles du Harz dans les premiers Reisebilder, celles de la mer du Nord dans la Nordsee, et celles du retour au pays dans Deutschland. Si le poème survit, c'est à la montagne qu'il le doit. Nous avons indiqué les faiblesses de la fable ironique qui le constitue; mais le décor où se joue cette fable vague et terne «st si brillant et si réel, qu'il nous enchante. Otez i^Atta Troll toute la politique, supprimez les chapitres de l'ours et allégez les satires qui se sont glissées dans les autres chants, vous aurez un délicieux récit que nous fait de ses vacances dans les Pyrénées le plus éveillé, le plus poétique des
touristes. C'est en lisant isolément les pages descriptives du poème que Ton comprend ce mot de la préface : « J'ai écrit ces vers pour mon plaisir ». Après plusieurs années de silence poétique, Henri Heine dut sentir, à la vue des Pyrénées, si sauvages et si naïves encore au seuil de ce pays de France trop encombré de civilisation, des souvenirs lointains et doux s'éveiller dans son âme. C'était la première fois que, depuis son exil, il retrouvait enfin le calme et la candeur d'esprit qu'il semblait avoir laissés sur la terre natale. Comment résister à .ces enchantements de l'œil et à ce rafraîchissement du Gemûth? Il chanta dans ses petits vers la montagne pittoresque et bienfaisante.
La disposition des chapitres descriptifs est celle même des excursions que l'on fait d'ordinaire autour de Cauterets : le poète nous transporte au Pont d'Espagne, au lac de Gobe et dans quelquesunes des vallées voisines. Il ne s'est pas mis en frais d'invention sur ce point, bien qu'il ait mêlé avec beaucoup d'art, aux descriptions réelles, sa vision de la Chasse Infernale. Ce n'est pas dans le plan général qu'il faut chercher les traces de son ingéniosité : artiste consommé, mais peu capable des grands essors, il concentre tout son travail sur le fini du détail. Les chapitres descriptifs d'AUa Troll sont tous construits de la même façon. Au début de chacun d'eux, le poète indique, en quelques vers, le temps et le lieu de l'action;
une notation très exacte du décor inaugure chacun des chants. Ce procédé n*est pas nouveau sous sa plume : nous Tavons déjà signalé à propos de VHeimkehr *, puis de la Nordsee *. Dans le premier de ces recueils, nous avions observé que la situation morale du poète était toujours notée en concordance avec un état précis du monde extérieur que nous trouvions indiqué par des mots comme : es ist Nacht, Slill ist die Nachty etc. Peu à peu, ce procédé s'était accusé dans les fresques de la Mer du Nord, où certains états de la mer nous semblaient refléter la Stimmung du poète» DdiTisAtta Trollj le procédé s'affirme de nouveau; et nous le verrons reparaître encore dans Deutschland, où son exagération même semble mieux marquer Tironie.
Ces débuts descriptifs des chapitres, dans AUd Troll, sont de pures merveilles. Il est impossible de rêver une concision plus pittoresque et des tons plus discrets et plus chauds que ceux de cesaquarelles.
Wie verschlafne Bajaderen Schaun die Berge, stehen frôstelnd In den weissen Nebelhemden, Die der Morgenwind bewegt 3.