‹ Henri Heine, poèteChapitre 78 sur 142 · Cf., sur ce point, supra, p. 102 sq · texte numérisé non relu

Cf., sur ce point, supra, p. 102 sq

est Tobservation aiguë de la nature. C'est le détail réel et vivant qui anime à nos yeux ce poème peu cohérent; c'est parce que nous y sentons battre le pouls de la montagne, que nous acceptons les digressions fantastiques que le poète se plaît à dérouler devant nos yeux. Sans celte vérité du détail, les bonds de sa fantaisie nous surprendraient et nous lasseraient. Mais, ce sont les Pyrénées réelles que nous avons devant les yeux : ce lac de Gobe aux truites savoureuses, nous avons vogué sur ses eaux calmes, dans « le noir chaudron » des rochers qui Tenveloppent. Nous avons visité ce village cramponné en nid d'aigle au flanc d'une montagne, et nous y avons vu des bambins coiffés de la cape écarlate, jouer à la cérémonie des fiançailles en chantant les chansons anciennes dans un gazouillis qui les déforme *. Tous ces détails sont tellement précis devant nos yeux, nous suivons si bien le poète sur les cimes rocheuses, pleines de neige et d'éboulis, trempées de pluie et de tristesse, nous pénétrons si bien avec lui jusque dans la hutte sinistre de la sorcière Uraka, que nous ne sommes guère surpris par Tapparition soudaine, « A minuit, par la pleine lune », de' la fameuse Chasse infernale,

1. J'ai cherché dans les Pyrénées, parmi les chants authentiques qu'on redit lors des fiançailles, à retrouver le refrain « Girofflino, Girofflelte ». Un de mes amis m'a cité ces mots, usités dans la vallée de Massât : VirofilUo-Virnfoueillio (tournefille; tourne-feuille (cf. : Souvent femme varie^ etc.), comme pouvant se rapprocher du refrain cité par Heine, et probablement retouché par lui pour les besoins de son vers.

La Wilde Jagd A'AUa Troll est célèbre; elle deviendrait, si on l'expurgeait, un morceau d'anthologie. Pourtant, elle n'est pas exempte des défauts ordinaires du poète. Les souvenirs politiques et quelques obscénités gâtent le plaisir qu'elle nous procure. Le pur sentiment poétique n'y éclate que par instants; toutes les deux ou trois strophes, une allusion malicieuse, un Witz peu délicat ou une prosaïque platitude viennent détruire la vision dont les contours avaient surgi devant nos yeux. Je sais bien des pages de Henri Heine qui me ravissent plus sobrement et plus sûrement que la Wilde Jagd. Cette vision n'aurait peut-être même pas eu tant de succès, si le poète l'avait écrite quinze ans plus tôt ou dix ans plus tard. Mais, au milieu de sa vaine agitation politique et de ses Zeitgedichie^ elle nous surprend et nous charme comme une oasis de poésie.

Le passage capital de cette Chasse infernale est Tapparition des trois beautés : Diane, la fée Abonde et Hérodiade la Juive. Mais il y faut joindre l'explication qu'en donne le chapitre suivant, dans lequel le poète se souvient de sa vision et la commente. Je suis moins frappé, en effet, par la peinture un peu monotone de ces trois femmes que par l'impression symbalique qu'elles produisent sur notre poète. Elles représentent, à ses yeux, trois formes d'art : Fart grec, qu'il admire, mais dont il déplore la froideur; l'art jeune et rêveur tel que les Romanti-

ques avaient cru le retrouver dans le Moyen Age, et tel qu'il l'avait jadis lui-même conçu, dans les années insouciantes de sa jeunesse; enfin, l'art passionné. Il nous montra ce dernier sous la figure d'Hérodiade jouant avec la tête de saint Jean-Baptiste qu'elle aimait et qu'elle a fait décapiter par amour. Rien, en vérité, ne personnifie mieux la conception poétique de Henri Heine que l'image de la belle Juive passionnée qui joue avec une tête sanglante. L'originalité du poète réside, en effet, presque tout entière dans le mélange des préoccupations plastiques avec la passion que le sang n'effraie point. La Muse de Henri Heine est bien cette belle Juive hautaine, cette reine qui chevauche entre des serviteurs noirs, et qui, de ses doigts délicats et soignés, joue en souriant avec l'horrible tête qui saigne; le souci de la beauté, la forme séductrice ont toujours été les signes dont elle a été marquée; mais, dominée par une passion aux violences orientales, elle n'a jamais choisi ses jeux, pourvu qu'ils fussent ardents, pourvu que l'amour, et la haine, et le sang y fussent également confondus :

... Ich liebe dich am meisten! Mehr als jene Griechengôttin, Mehr als jene Fee des Nordens, Lieb' ich dich, du tote Jûdin! ^

1. Alla Troll, ch. xx. « Car c'est toi que je préfère! — Plus que cette déesse grecque, — Plus que cette fée du Nord, — Je t'aime, ô Juive morte! »

Les éléments dont se compose A Ha Troll sont, on le voit, de valeur assez inégale. La satire, pour èlre juste, n'en est pas moins un peu terne et fatigante; la poésie éclatante qui lui sert de repoussoir n'est pas sans taches déplaisantes; seule, la notation du détail communique à ce poème une valeur durable. J'en voudrais dire autant du rythme; mais mon impatience s'y refuse. Henri Heine a écrit Atta Troll dans un rythme trochaïque assez fréquent dans son œuvre. Ce rythme apparaît surtout chez lui dans des Romanzen ou dans des poèmes comiques tels que Unterwelt. Il est donc probable que le choix en a été dicté ici par une double raison : Atta Troll est un récit, et surtout, c'est une satire; Tallure cadencée, monotone et assez inaccoutumée pour l'oreille que lui procurent les trochées, devait figurer à merveille les lourdes évolutions de Tours poétique héros du poème.

Les trochées séduisent assez, en effet, dans les chapitres satiriques. Mais, lorsque la poésie reprend ses droits et s'envole vers les plus hauts sommets de l'enthousiasme et de l'évocation lyriques, la sécheresse du rythme devient insupportable. Le poète se trouve entraîné malgré lui par la régularité de la scansion, et place sur des syllabes atones des accents arbitraires, d'autant plus déplaisants pour notre oreille, que le rythme inaccoutumé nous force inconsciemment à scander les vers

Welche kôsiViche Gesellschaft...

Schmackhaft bessere Gerichle...

SeVigkeit, und ob ich selber... Ch. xx, passim.

Le poète inquiète notre sentiment de l'accentuation et produit parfois involontairement un efifet comique; en outre, il perd ici Tavantage que lui assurent ailleurs ses admirables résolutions îambiques. Les séductions du dessin rythmique n'existent plus pour les lecteurs d'Atta Troll. C'est pour eux un véritable soulagement, lorsque, après ces vers martelés et sans grâce métrique, ils rencontrent les charmantes ondulations des ïambes dans le Wintermârchen Deutschland ^ .

1. Cf. la parodie inlilulée : der Apotheker von Chamounix que Gottfried Relier écrivit à propos du liomanzero. Elle est en trochées; l'efTet comique de ce rythme y est indéniable et il rappelle malicieusement celui à' Alla Troll. La parodie serait charmante, d'ailleurs, si elle ne jouait parfois avec les tortures physiques du poète et, surtout, si elle n'était pas mortellement longue. Ah! comme on sent bien que le temps a peu de prix, dans les pays où la neige durcit et où les poêles sont confortables !

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