DEUTSCHLAND (Janvier
Henri Heine ne s'est pas mépris sur le sens de son poème Deutschland, comme sur le caractère i'Aita Troll. Il ne s'est pas dissimulé que c'était là un pur ZeUgedichl, une véritable arme de combat. Il ne l'a pas appelé romantique, bien qu'il contienne peut-être plus de fantaisie romantique et çà et là, même, de poésie ardente, que Taimable ourserie à'Atta Troll. Il n'a même pas ignoré qu'il lui serait reproché comme un crime de lèse-patriotisme; il a cru nécessaire d'expliquer une fois de plus, dans sa préface, les principes de son patriotisme personnel, et de chanter avec une copieuse éloquence son idéal d'universelle communion des peuples.
C'est toucher une corde sensible que parler des sentiments patriotiques de Henri Heine. Un Allemand ne croit guère au patriotisme des Juifs, et la critique française peut sembler mal venue à défendre celui de l'auteur de Deutschland. La question, pourtant, est moins simple qu'elle ne
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paraît aux cerveaux brûlés d'outre-Rhîn. Le sens du mot patriotisme a varié avec le temps. A cette heure, après de sanglantes guerres de frontières, ce sentiment a pris chez quelques nations une forme aiguë et probablement transitoire; il excite les peuples à contretemps, et il les aveugle, parce qu'il a pour base l'orgueil et la haine destructive, et non l'amour qui régénère. Le patriotisme était tout autre il y a cinquante ans. Cet enthousiasme ravisseur et destructeur qui, de nos jours, peut s'emparer de tout un peuple, n'était guère alors partagé que par quelques esprits étroits et par quelques bavards : Henri Heine avait toutes qualités pour s'en abstenir. Avec la plupart des esprits généreux de son temps, il songeait plus au rapprochement qu'à la division des peuples. Sans doule, ces idées prenaient chez lui une teinte internationale que favorisaient ses origines juives et les enseignements du saint-simonisme; mais le poète ne difTérait pas essentiellement sur ce point des plus authentiques Germains parmi ses compatriotes modérés. Comme eux, il rêvait une idéale confédération des intelligences et des volontés, tandis que nous ne rêvons plus guère aujourd'hui qu'une collaboration des instincts et des besoins. L'avenir du bien-être universel et de la liberté l'inquiétait plus que l'avenir des institutions allemandes. Il dépassait en cela beaucoup de ses compatriotes qui, jusqu'à ce point, auraient partagé ses vues : c'est que les mysté-
rieux souvenirs de Thérédité sont nécessaires pour implanter en nous les préjugés sociaux de la ,
nationalité, et que le fils des marchands errants i
avait été soustrait, par sa naissance même, à de telles influences. Rien ne l'empêchait donc de critiquer en face des étrangers jusqu'aux moindres défauts qu'il croyait relever dans sa patrie : bien des Allemands, sans doute, auraient fait chez eux les mêmes critiques; mais ils les auraient tues en dehors de leurs frontières. La plus grosse faute de Henri Heine dut être, à leurs yeux, de dire trop haut et de trop loin ce que beaucoup disaient de tout près... et tout bas. C'était une question de mesure et non de principe. Henri Heine, hélas! nous le savons de reste, n'a jamais résolu à son avantage les problèmes qui n'exigeaient que du tact et de la mesure.
Ces réserves faites, prenons soin de distinguer du patriotisme l'amour de la patrie : le premier sentiment s'applique aux institutions nationales et aux rapports de peuple à peuple; le second est purement intime. On peut aimer sa patrie sans être nécessairement patriote au sens actuel du mot; en d'autres termes, l'affection qu'on porte h sa patrie, comme à sa mère, n'est pas nécessairement exclusive, non plus qu'hostile à d'autres sentiments d'amour ou d'intérêt. Henri Heine, si peu édifié qu'il fût par l'administration allemande, n'en aimait pas moins sa terre natale avec
une tendresse touchante ^ Quand il s'écriait : Deutschland, meine ferne Liebe! il n'entendait pas, par ces mots, les institutions d'oulre-Rhin, mais le sol, les forêts, les villes, les amis et les parents qu'il avait laissés là-bas. C'est ainsi que s'explique l'apparente contradiction que nous révèle la lecture de Deutschland après celle de In der Fremde et de quelques autres poésies pénétrées d'un sentiment analogue et comme trempées de Heimweh.
Disons-le bien haut, car peu s'en doutent chez nous, Henri Heine n'a jamais goûté qu'à demi ce doux pays de France qui lui donnait des^ maîtresses et une pension, mais qui élait incapable de comprendre son génie. La France, ce pays de la légèreté, si hostile, comme il lui semblait, aux douceurs du Gemûth et aux sentiments profonds; la France, si élégante, si amusante, mais si vaine; la France, qu'il flattait et qui souriait d'aise en lui rendant au centuple ses louanges; la France, représentée pour lui par quelques hommes politiques, une dizaine d'écrivains, deux ou trois banquiers internationaux, un grand nombre de jeunes personnes galantes et sa propre femme Mathilde, la France le fatiguait et lui faisait pitié, aux heures de recueillement. Cette France a toujours cru qu'il l'avait adorée, parce qu'il avait détesté l'aigle prussienne : on ne pouvait, en