Cf. Appendice, lettres à Thiers
vérité, mieux juslifier ses boutades contre notre fatuité.
En réalité, c'est le pays allemand qu'il a toujours chéri. Il s'est moqué à satiété de la lourdeur et de la patience germaniques, des interminables verres de bière et des pipes sans fin, mais, lorsque, dans son âme, la satire s'assoupissait, il songeait avec mélancolie à la robuste terre des chênes et des tilleuls en fleurs; il aurait volontiers pris pour son compte ce mot d'un voyageur russe cueillant une fleur à l'étranger : « Il me sembla que cette violette ne sentait pas si bon que les nôtres ». On lui a reproché de n'avoir aucun des défauts essentiels du Germain, l'amour du tabac et de la boisson, par exemple, comme si ces défauts étaient seuls capables d'inspirer Tamour sincère de la terre allemande. En réalité, Téternel moqueur, exilé en France, dans des mœurs et dans une langue étrangères, avait au fond du cœur une petite retraite attendrie où gazouillaient les souvenirs chéris de son adolescence; et, lorsqu'il oubliait la politique pour laisser bruire en lui les impressions sentimentales, son cœur se fondait dans une Sehnsucht impuissante :
Deutschiand, meine ferne Liebe, Gedenk' ich deiner, wein* ich fast!
Das muntre Frankreich scheint mir trûbe, Das leichte Volk wird mir zur Lasl! ^
1. Neue Gedichte. Romanzen, Anno i839. « Allemagne, ô toi que j'aime et qui es si loin! — Quand je pense à toi, des
Et plus tard y il laissait échapper les déchirants sanglots intitulés Nachtgedanken :
Denk' ich an Deutschiand in der Nacht, Dann bin ich um den Schlaf gebracht, Ich kann nichtmehr die Augen schliessep, • Und meine heissen Thr&nen fliessen i.
Il a lui-même pris soin de nous avertir qu*il entendait le patriotisme comme une affection purement sentimentale et nullement politique. Cette distinction, un peu subtile de nos jours, ne faisait pas pour lui le moindre doute, quand il écrivait :
Ich sehnte mich nach dem blauen Rauch, Der aufsteigt ans deutschen Schornsteinen, Nach niedersâchsischec Nachtigallen, Nach stillen Buchenhainen.
... Ich woUle weinen, wo ich einst Geweint die bittersten Thrânen — Ich glaube, Vaterlandsliebe nennt Man dièses thôrichte Sehnen 2.
Les pages où le poète exprime ce tendre essor
larmes me viennent. — La France si gaie me semble morose. — Ce peuple léger me pèse! »
1. Zeitgedichte, 24. « S'il m'arrive, la nuit, de penser à TAllemagne, — Cen est fait du sommeil : — Mes yeux ne se ferment plus — Et des larmes brûlantes coulent sur mes joues. »
2. Deutschiand, ch. xxiv. — « Je voulais revoir la fumée bleue — Qui monte des cheminées d'Allemagne; — Je voulais entendre de nouveau des rossignols bas-saxons — Et retrouver les paisibles forêts de hêtres...
Je voulais pleurer là où jadis — J^ai versé mes larmes les plus amëres; — Amour de la patrie est, je crois, le nom — Qu'on donne à ces désirs fous ».
de son âme vers le pays natal ne sont pas rares dans son œuvre *. Ses ennemis négligent seulement de les lire; et ils ne savent pas distinguer IVamour de la patrie de ce que nous pourrions appeler, au lieu de patriotisme, mot trop large, le « nationalisme », que Henri Heine n'a, en effet, jamais connu.
Ces explications étaient nécessaires pour faire comprendre certaines allusions de la préface de Deutschlandy et pour nous n^ettre à l'aise dans l'examen du poème. On sait que cette satire fut écrite à la suite du premier voyage que fit Henri Heine en Allemagne, après treize ans d'exil, en novembre 1843. Il en retrace ici, dans Tordre inverse, les étapes successives *. Deutschland appartient donc, lui aussi, au genre des tableaux de voyage qui, nous Tavons vu, domine toute l'œuvre poétique de Henri Heine. Comme Atta Trollj c'est un carnet de route servant de prétexte et, pour ainsi dire, de tain à une satire politique et sociale. Comme Atta Trolly le poème est divisé en 27 chants assez lâchement unis les uns aux autres par le fil ténu d'un itinéraire. L'idée générale du poème est celle même qui domine toute la politique de Henri Heine : « L'Allemagne n'est pas libre; elle dort sous la botte
1. Cf. Neue Gedichte : Friederike, 14; Katharina, 9; In der Fremde; Tragôdie; Romanzerif 8 ; Zeifgedichte, 10 ; 24; Nachlese, Zgd,y il, etc.