Cf.. préface de Deutschland
^as, comme accessoire de comédie, la cassette d'Harpagon ou le double habit de La Flèche; mais cet attribut ordinaire des Purgon ne nous amuse pas tant par lui-même, par l'inattendu de son apparition, que par la satire qu'il provoque. Que dire, au contraire, lorsque Henri Heine nous décrit la chaise percée de Charlemagne! L'ordure est ici aussi déplacée que répugnante : elle n'ajoute pas un grain de comique à Tidée du poète, qu'elle traîne sans profit sur de sales objets. Toute cette fin du poème nous rappelle malheureusement quel vulgaire entourage accaparait Henri Heine vers cette époque. Sans hésitation, avec une sorte de satisfaction sénile, <îelui-ci termine celle de ses œuvres qui eût pu être la plus pleine et la plus éloquente, par une description du taudis d'une fille dans les bas quartiers d'Altona, et par un calembour sur le mot trône. Ah! comme Mathilde devait rire, lorsque son mari lui racontait pareils bons mots ! Malgré les taches énormes qui en gâtent l'impression, le poème Deutschlandesi une des œuvres capitales de Henri Heine. C'est là que nous trouvons les pages les plus inspirées, les plus modernes et les plus éloquentes qu'il ait écrites. Les hymnes de la Nordsee sont plus grandioses, VHeimkehr, \ Intermezzo et les ballades sont plus parfaits ; mais quelle richesse d'inspiration, quelle force, cous les airs dégagés qu'affecte dans le Conte d'hiver^ le rythme chantant des ïambesl
Dans Atta Troll , la poésie était surtout descriptive; elle est double ici : elle éclate dans la peinture des détails et dans le développement des idées. Elle est tantôt intime et familière, tantôt puissante et lyrique.
Au début de chaque chapitre, nous trouvons un croquis de route. Jamais la sûre lé du crayon de Heine ne s'est plus fortement révélée. Il faut avoir refait ville à ville le pèlerinage du poète pour savourer pleinement sa puissance de vision et de rendu; on croit, dans ses vers, voir surgir l'Allemagne du Nord. La petite vie calme qu elle mène à côté des usines fumantes et trouées de feux rouges, la paix de ses bois de hêtres se mirant dans les lacs bleus, ses horizons doux, la fine atmosphère un peu ouatée de brume qui plane sur ses matins d'automne, ah! comme tous ces aspects revivent ici dans l'admirable concision des strophes! Ce n'est pas l'Allemagne que connaissent nos rapides touristes, ceux qui vont d'une traite de Cologne à Berlin, entre des rangées de forges alternant avec des sapinières. C'est celle qu'on découvre quand, par exemple, on se risque à pied, le sac au dos, à travers la lande de Westphalie et le ravissant pays d'Eutin.
Voici un matin gris, près de Cologne :
Ëin Spâtherbstmorgen, feucht uud grau; Im Schlamme keuchte der Wagen ; Doch, trotz des schlechten Wetters uad Wegs, Durchstrômte mich susses Behagen.
Das ist jameine Heimatluft!
Die gliihende Wange empfand es!
Und dieser Landstrassenkot, er ist Der Dreck meines Vaterlandes î
Die Pferde wedelten mit dem Schwanz So traulieh wie alte Bekannte, Und ihre Mistkûchlein dûnkten mich schôn, Wie die Âpfel der Atalante *.
Puis, un croquis westphalien;
Dicht hinter Hagen ward es Nacht,
Und ich fûhlte in den Gedârmen
Ein seltsames Frôsteln. Ich konnte mich erst
Zu Unna im Wirtshaus erwârmen.
EÎQ hùbsches Mâdchen fand ich dort, Die schenkte mir freundlich den Punsch ein; Wie gelbe Seide das Lockenhaar, Die Augen sanft wie Mondschein K
Puis encore cette impression de pluie glaciale.:
Ein feiner Regen prickelt herab, Eiskalt wie N&hnadeispitzen.
1. Ch. VII. « Un matin de fin d'automne, humide et gris; — Dans la boue gémissait la voiture; — Mais en dépit du mauvais temps et du mauvais chemin, — Je me sentais pénétré d'un bien-être.
C'est bien l'air de chez moi! — Ma joue en feu l'a reconnu! — Et cette boue de la grande route — C'est bien la boue de ma patrie!
Les chevaux remuaient la queue — Affectueusement, comme de vieilles connaissances — Et leurs crottins me semblaient aussi jolis — Que les pommes d'Atalante. »
2. Ch. X. « Au sortir de Hagen, la nuit tomba — Et je sentis dans les entrailles — Un froid étrange; c'est seulement — A Unna, dans une auberge, que je pus me réchauffer.
Je trouvai là une jolie fille — Qui me versa gentiment le punsch; — Des cheveux bouclés de soie jaune, — Les yeux doux comme un clair de lune. »
Die Pferde bewegen Iraurig den Schwanz, Sie waten im Kot und schwitzen.
Der Postillon slôsst in sein Horn ^..
C'est dans TAUemagne du Nord qu'a fleuri, au xviii® siècle, l'art longuement choyé de la description; la route est longue et séduisante, de Brockes à J.-H. Voss. Mais il faudrait comparer les croquis de Henri Heine aux charmantes idylles du poète classique de cette région, l'auteur de Luise et du Siebzigster Geburtstag^ pour saisir les progrès qu'a réalisés en Allemagne, en moins d'un demi-siècle, cet art descriptif qui semblait parvenu avec lui à sa plus parfaite expression. C'est que la méthode a changé. Entre les descriptifs allemands de la fin du xviii'' siècle, et Henri Heine, il existe la même différence qu'entre Rembrandt et Tami de Brockes, Denner, le peintre minutieux et léché. Comme ce dernier, Voss ne s'est élevé à une véritable maîtrise qu'à force de réduire la dimension des toiles oii il superposait les tons en petites touches menues. Heine, au contraire, a délibérément rompu avec la tradition miniaturiste et l'accumulation des détails : il a su sinon mieux voir, du moins voir plus vrai que ses devanciers. Dans une description, il n'a noté que les traits saillants et suggestifs, et il a négligé les autres.
\, Ch. XV. « Une pluie fine tombe en petites gouttelettes — Glaciales, qui vous percent comme autant d'aiguilles; — Les chevaux remuent la queue tristement; — Ils pataugent dans la boue et suent.
Le postillon souTfle dans son cor... »
Il a su placer ses toiles dans un éclairage magique, faire chatoyer en pleine lumière quelques blancs et quelques taches d'or, et noyer tout le reste dans une pénombre éloquente où nous devinons l'achèvement des lignes. Le parallèle qu'on a fait entre lui et Rembrandt * est moins prétentieux et plus juste qu'il ne semble au premier abord.
Toutefois, les croquis intimes que nous offre Deutschland ne sont rien moins que l'objet du poème : ce sont des fleurettes que le chevalier errant de la Liberté a malicieusement piquées sur son casque. La beauté du Wintermàrchen réside avant tout dans quelques pages d'un lyrisme éloquent qui jaillissent sans effort de la banalité monotone du voyage. Le premier chapitre, par exemple, est un chef-d'œuvre. A peine arrivé en Allemagne, le poète entend une petite harpiste chanter un lied sentimental ; il reprend alors pour son compte l'idée qu'elle exprime. Il a bien cruellement souffert, ici-bas, d'amour méconnu et de déceptions, et pourtant, il n'a jamais parlé de la compensation que pouvait lui réserver l'audelà; peu à peu, il s'anime et s'indigne de cette vaine consolation qu'on offre sans cesse aux misères de ceux qui souffrent; et, dans une langue inspirée, il décrit les joies terrestres qu'il rêverait d'offrir aux hommes dans l'idéale cité qu'il a construite d'après Saint-Simon :
i. Cf. Brandes, Hauptstrômungen, t. VI.
£in neues Lied, ein besseres Lied, Freunde, will ich euch dichten!
Wir wollen hier, auf Erden schon Das Himmelreich errichlen.
Wir wollen auf Erden glûcklich sein, Und wollen nicht mehrdarben; Verschlemmen soll nicht der faule Bauch Was fleissige Hânde erwarben.
Es wâchst hienieden Brot genug
Fur aile Menschenkinder,
Auch Rosen und Myrten, Schônheit und Lust,
Und Zuckererbsen nicht minder.
Ja! Zuckererbsen fiir jedermann, Sobald die Schoten platzen!
Den Himmel iiberlassen wir Den Engeln und den Spatzen ^.
Nous ne saurions analyser un à un tous les chapitres où se révèle à nous, dans un magnifique essor, le poêle régénéré « comme le géant qui a repris contact avec la terre natale * » ; nous sommes contraints de nous borner à les parcourir rapidement.
Après l'introduction, voici le chapitre de la
1. • Amis, je veux vous chanter — Une chanson nouvelle, une chanson meilleure I — Nous voulons ici-bas, déjà, — Etablir le royaume des cieux.
Nous voulons être heureux sur la terre;— Nous ne voulons plus avoir faim; — Le ventre paresseux ne doit plus dévorer — Ce que des mains laborieuses ont amassé.
l\ croît ici-bas assez de pain — Pour tous les hommes. — H croît aussi des roses et des myrtes; la beauté, le plaisir ne manquent pas, — Non plus que les petits pois sucrés.
Oui! des petits pois sucrés pour chacun de nous, — Dès que les cosses éclateront! — Le ciel, nous le laisserons — Aux anges et aux moineaux. » Gh. i.