‹ Henri Heine, poèteChapitre 94 sur 142 · Cf. Elster, Variantes du Romanzero · texte numérisé non relu

Cf. Elster, Variantes du Romanzero

été frappés de voir combien le style de Henri Heine était resté ferme malgré son long exil. Les Neue Gedichte et les deux grands poèmes nous offrent quelques-unes des plus belles pages du lyrisme allemand; quant au Romanzero, il a, ce semble, dans les bons endroits, encore plus de fermeté savoureuse. La distance est grande entre le style du Buch der Lieder et celui de Lazarus ou des Historien. Dans sa jeunesse, Henri Heine subissait trop vivement l'influence du Volksliedy pour ne pas se contenter de formes courantes et simples. Le cachet personnel de son style était fourni par une extraordinaire simplicité de syntaxe unie à un choix constant de termes un peu vagues, toujours destinés à produire une émotion du même ordre. Une visible monotonie en résultait; mais certaines fibres, toujours les mêmes^ étaient délicatement touchées en nous par ces accents répétés, et la vibration continue qui en résultait nous était douce, à la fois, et inquiétante : c'était comme le jeu d'un violoniste consommé qui ramène à tout propos certains harmoniques, très veloutés et toujours justes, mais si aigus, qu'à la joie de les attendre et de les écouter se mêle une certaine fatigue et je ne sais quelle appréhension d'une fausse note. Mais, peu à peu, le style du poète s'enhardit, et les magnifiques odes de la Nordsee montrèrent jusqu'où pouvait monter son essor. Après le Buch der Lieder j la prose domina quelque temps le poète et com-

pléta son éducation formelle. Des vues plus larges, des intérêts plus variés, et aussi la nécessité de tourner sa phrase pour Taîguiser en bons mots, tout rinvita à rompre le moule un peu uniforme où il coulait la phrase de ses liedsamoureux. Les tournures varièrent avec les idées, les verbes acquirent plus d'originalité, les substantifs plus de couleur. Comparez par exemple ces vers de cinq époques différentes :

I Mâdchen mit dem roten Mùndchen, Mit den Àuglein siiss und klar, Du mein liebes, kleines Mâdchen, Deiner denk* ich immerdar.

{Heimkehr, 50. Circa 1824.)

II Heranged&mmert kam der Abend^ Wilder tosle die Fiut, Und ich sass am Strand und schaute zu Dem weissen Tanz der Wellen, Und meine Brust schwoll auf wie das Meer, Und sehnend ergrifî mich ein tiefes Heimweh Nach dir, du holdes Bild, Das ùberall mich ruft, Ûberall, iiberall,

Im Sausen des Windes, im Brausen des Meers, Und im Seufzen der eigenen Brust.

{Nordsee, I, 6. Circa 1825.)

III Ich liebe sie mit Allgewalt, Nichts kann die Liebe hemmen!

Das ist ein wilder Wasserfall, Du kannst seine Flulen nicht dâmmen !

Er springt von Klippe zu Klippe herab, Mit lautem Tosen und Schâumen, Und brâch'er tausendmal den Hais, Er wird im Laufe nicht sâumen.

{TannMitser, II, 1836.)

IV Nicht allein der Triuraphator, Nicht allein der sieggekrônte Giinstling jener blînden Gôttin, Auch der blut' ge Sohn des Unglùcks,

Auch der heldenmut' ge Kâmpfer, Der dem ungeheuren Schicksal Unterlag, wird ewig leben In der Menschen Angedenken.

{Der Mohrenkonig ^ 1851.)

V Ein Poslen ist vakanl! — Die Wunden klafîen — Der eine fâllt, die andern rûcken nach — Doch fair ich unbesiegt, und meine WafTen Sind nicht gebrochen — nur mein Herze brach.

{Enfant perdu, 1851.)

Ces cinq exemples nous montrent assez nettement révolution du style lyrique de Henri Heine. On voit qu'après la magnifique efflorescence des Nordseebilder, son style, revenu à un ton plus modeste, a néanmoins acquis plus d'ampleur et de précision. Dès 1836, iious voyons, dans Tann^ hàusery la période se déployer dans la strophe de quatre vers, qu'elle dépasse en la couvrant de ses festons. Les images sont simples, mais soigneusement choisies, et elles se déroulent avec une grâce naturelle qui nous repose Tesprit. Le vocabulaire, enfin, est toujours fort simple, mais, aux termes un peu vagues que préférait le Buch der Lieder^ se substituent désormais des mots précis, aux contours nets, pleins de sens, et nullement mystérieux. Peu à peu, ces qualités s'accusent davantage; une souplesse toute nouvelle vient s'y joindre dans les Zeitgedichte^ et, lorsque

le poète rime son Romanzero, il dispose d'une phrase capable de porter les idées les plus hautes et les peintures les plus colorées. La phrase du Romanzero a je ne sais quoi de plus sérieux et de moins apprêté que celle des poésies antérieures; une certaine rudesse nous y ravit même parfois, comme une preuve de sincérité. Elle n'a pas toujours les facettes étincelantes qu'on trouve dans le style à'AUa Troll et de Deutschland, mais on y découvre, à la place des arabesques, plus de couleur et, parfois aussi, d'émotion vraie. Enfin, dans quelques poésies, comme Enfant perdu, cette langue si limpide et si souple se dépouille de tous ses ornements; le rythme s'élargit, la phrase se hache, et il semble que dans les mots dénudés, le cœur du poète se révèle plus à vif que dans ses plus savantes symphonies. Rare en 1851, ce style un peu terne, tout en verbes et en substantifs, mais nerveux et plein, et d'une extraordinaire puissance d'expression , va se retrouver dans les dernières poésies auxquelles il donnera une allure sévère et triste.

Si le style de Henri Heine n'a guère subi l'influence de son exil, on n'en peut malheureusement pas dire autant de son vocabulaire. Le souvenir de notre langue devient ici vraiment insupportable. Au début, le poète n'emploie guère de mots français que pour produire des effets comiques; mais, peu à peu, il s'y accoutume si bien qu'il en laisse envahir ses poèmes

les plus sérieux. Dans les seules Historien^ on en trouverait d'affligeants exemples. Ces burlesques expressions S jointes aux plaisanteries obscènes ou inutiles, sont ce qui fatigue le plus le lecteur du Romanzero. On sent ici, une fois encore, que, malgré le soin qu'il apporte à son style, le poète ne résiste pas au plaisir d'y mêler des éléments qu'il sait caducs, mais dont Factualité le charme. \ Ce mauvais goût, cette recherche du clinquant qui scintille, nous rappelle les origines juives du î poète, tandis que son souci perpétuel de l'actualité nous fait souvenir qu'il est journaliste. A peine, par exemple, Théophile Gautier a-t-il publié Émaux et Camées, que Heine, pour lui rendre le salut qui lui est fait dans ce volume *, s'empresse de citer un des mots célèbres de son r ami : Vazur implacable ^. Dans Pomare, ]f{, il avait parlé de Pritchard * : il a eu le bon goût de supprimer cette allusion; mais combien d'autres sont restées qui nous surprennent aussi étrangement! Le poète a semblé ignorer que deux ans suffiraient pour que les plus amusantes d'entre

i.Signieret (Rhampsenil)— Inkrustieret\ Kathedrale; Kapabel (pour rimer avec le fameux implacable de Th. Gautier); Mailposten (d. weisse Elefant); — manA;iere^ (Maria Antoinette); — Rivalin (Pomare, IV); — banquet tir en; balustradenartig ; ein Miaulen; Charivari (Vitzliputzli) ; — Er kalkulieret die probabien Profite (Sklavenschiff), etc.

2. « J*ai là rintermezzo de Heine. » Émaux et Camées, La bonne soirée.

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