‹ Henri Heine, poèteChapitre 97 sur 142 · DERNIÈRES POÉSIES · texte numérisé non relu

DERNIÈRES POÉSIES

Sous ce titre : « Dernières poésies », nous voudrions étudier la dernière phase du développement lyrique de Henri Heine. Les pièces sur lesquelles doit s'appuyer notre jugement sont, d'abord, un court chapitre que nous avons distrait du RomanzerOy où il porte le titre de Lazarus, — puis les poésies retrouvées dans les papiers du poète après sa mort *. Pourtant, un scrupule nous vient, à Tidée de soumettre à la critique des poésies posthumes. Les vers que griffonne un poète aux heures d'abandon, et qu'il ne publie pas, appartiennent sans doute à l'histoire, mais

i. Elles ne furent publiées que treize ans plus tard, par Strodtmann : Letzte Gedichte und Gedanken von H. IL, Hambourg, 1869. Elles se trouvent au 2® vol. de Téd. Elsler, réparties, assez arbitrairement, ce me semble, sous quatre rubriques : Liebeslieder, Vermischle Gedichte, Romanzen und Faàeln, Zeitgedichte. J'eusse préféré Tordre chronologique approximatif, sans distinction des sujets.

non à la critique. Nous avons quelque droit de fouiller les tiroirs de l'écrivain pour surprendre sa pensée intime non retouchée par Tart ou la prudence; en revanche, notre jugement esthétique, ne pouvant légitimement s'appliquer qu'à des œuvres avouées et signées, doit s'arrêter au seuil de l'atelier où on les prépare. En glanant parmi ces fragments posthumes de Henri Heine, nous n'aurons donc plus le droit d'y condamner les défaillances de la pensée et du goût; ce seront pour nous de simples documents dans lesquels nous ne pourrons relever les taches que comme autant d'indices; et, si nous voyons, dans cette gangue terreuse, étinceler le métal précieux, nous nous en réjouirons comme d'une trouvaille, simplement.

La publication du Romanzero, en 1851, ne marque nullement une scission dans la vie intellectuelle du poète. A bien examiner ce volume, on s'aperçoit qu'il est fait d'éléments disparates qui établissent une communication les uns avec la période antérieure, les autres avec la période qui suit l'apparition du volume. Ce sont d'abord les ballades et les poésies politiques, que nous venons d'étudier dans les précédents chapitres : des liens visibles les rattachent aux œuvres précédentes de notre poète, dont elles sont comme l'épanouissement. Aussi, après le RomanzerOy voyons-nous ballades et Zeitgedichte se faire de plus en plus rares sous la plume de Henri Heine,

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pour disparaître bientôt complètement. Au contraire, le troisième élément du Romanzero, la poésie intime (Lazarus), n'apparaît que timidement au cours de ce volume, mais, bientôt après, se développe avec les soucis du poète, envahit sa production, et vient couvrir de sa floraison triste le seuil même de son tombeau.

Cette poésie intime offre un caractère nouveau : elle n'a plus rien de commun avec les accents lyriques auxquels le poète nous avait jusqu'à présent accoutumés. Le sujet n'en est plus un désespoir un peu factice et comme auréolé d'espérance, mais un désespoir sombre, concentré, effrayant de réalité. Les sentiments de pessimisme amoureux et de chagrin choyé qui s'épanouissaient dans le Buch der Lieder résumaient l'adolescence tourmentée et fleurie de notre poète : Lazarus et les poésies posthumes expriment avec une intensité sinistre les tortures de son agonie. Henri Heine nous a si bien accoutumés à ce reflet de sa sensibilité sur ses vers, que nous ne saurions nous étonner de voir qu'après nous avoir conté ses plus menus chagrins d'amour, il nous confie ses horribles souffrances d'ataxique.

Toutefois, ces descriptions macabres ne sont pas faites sans intention, et comme pour ellesmêmes : le poète mettait trop de coquetterie à dissimuler son mal à ses visiteurs, pour en étaler ainsi à plaisir, devant les amis de ses vers, les incessantes morsures. Les descriptions qu'il nous

donne ici servent seulement à illustrer et à justifier la nouvelle conception de la vie qui s'est fait jour dans sa pauvre âme martyrisée. Dans ses dernières ébauches, comme dans son premier livre, le poète s'est montré incapable de semer à l'abandon ses soupirs poétiques : ici et là, il les a groupés autour d'une idée ou d'un sentiment qui leur donne une sorte d'unité intime, et en accuse mieux le relief. Dans le Buch der Lieder, son idée dominante était celle du pessimisme amoureux opposé à l'impression excitante et saine que lui procurait le spectacle de la nature de mieux en mieux comprise et sentie. Toutes les sensations qu'il éprouvait alors se coloraient de l'un ou de l'autre sentiment, et se classaient à leur suite dans son souvenir : Ylntermezzo, avec son décor vague, et la Nordsee, avec ses vivants paysages marins, marquaient les deux phases extrêmes de cette lutte du poète pour l'équilibre intérieur. Bientôt, la joie de vivre, si discrètement indiquée vers la fin du Buch der Lieder, éclatait, insolente, dans les Neue Gedichte, où elle s'exprimait dans un petit nombre de poésies légères. Enfin, le dégoût et la fatigue étaient venus; puis, brutalement avait éclaté la crise dont le Roman" zéro était issu. Nous avons indiqué déjà* la tournure à la fois pessimiste et compatissante que prennent, dans ce volume, certaines ballades;

i. Cf. p. 337.

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dans Lazarus, nous voyons déjà cette tendance s'accuser violemment, le poète prenant pour objet de compassion, non plus les martyrs de rhistoire, mais sa propre souffrance. Jusqu'à cette heure, Henri Heine nous était apparu comme pénétré de foi dans la vie, dans Faction, dans le progrès : or, maintenant qu'il a vécu, agi, lutté, il met en doute les rêves qui l'ont soutenu durant un quart de siècle.

Les raisons de ce changement sont claires. Le poète a vu tomber une à une ses espérances les plus nobles; il a vu triompher des hommes qu'il méprisait; il a vu, surtout, la vie briser ses forces, et Tactivité vainc disperser follement sa volonté; il se voit maintenant inerte, pauvre, délaissé, enseveli vivant dans sa « tombe de matelas ». Alors, il se désespère; il condamne la vie avec la même conviction, avec la même véhémence qu'il avait jadis employées à célébrer les promesses de « l'avenir meilleur ». Sans avoir jamais été un lutteur intéressé, il n'a, pourtant, jamais oublié qu'il combattait pour lui-même autant que pour autrui, en défendant les généreux principes de la liberté dans l'ordre; il a toujours cru qu'un honnête travail méritait une honnête récompense et devait l'obtenir. Il a eu, dans la justice du monde, une foi vivace qui lui a caché les duperies dont sont victimes nos plus nobles sacrifices. A aucun moment de son existence active, l'idée ne semble lui être venue qu'on peut être ici-bas

l'homme de toutes les vertus et de tous les dévouements, et pourtant succomber sous le poids de l'adversité : surtout, il n'a jamais cru que pareil malheur pût l'atteindre, lui, le grand poète, le grand tribun généreux. Il avait tant donné, et de si bonne foi, qu'il comptait fermement recevoir. Or, au lieu de la récompense attendue, il n'avait goûté que des déboires et des souffrances. Il était réduit, malgré sa riche parenté, à une sorte de misère honteuse; quand il avait eu le plus besoin de son énergie pour repousser une dernière attaque, la maladie l'avait couché sans force et sans mouvement, ne lui laissant plus que sa raison pour comprendre, et sa sensibilité suraiguë pour mieux percevoir les morsures fines du mal qui rongeait sa moelle. N'étant pas accoutumé à cette idée de l'abandon terrestre qu'implante en nous le christianisme, Henri Heine se trouvait dupé dans le marché de l'existence, et, au lieu de se soumettre et de s'abandonner, tout d'abord il se révoltait. Il maudissait la vie et la nature; il insultait la divinité : son ironie se répandait sur cette injustice, sur cette vulgaire tromperie du monde. Mais, peu à peu, lassé, vaincu, il se calmait. Il refaisait alors, pour son propre compte, l'évolution que fit l'humanité en peuplant les cieux : voyant ses menaces sans eflPet et ses blasphèmes sans écho, il s'humiliait enfin. Ne pouvant croire à l'irrémédiable défaite de cette idée de justice qu'il portait en lui, il se prenait à

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rêver une autre vie qui servirait de contre poids et de récompense aux sacrifices de la vie présente. Juif incrédule, converti par la souffrance, il retrouvait, au fond de ses rêves torturés, Timage consolante de Jéhovah victorieux et vengeur.

Nous retrouvons, dans ses derniers vers, toutes les nuances de ces divers sentiments. 11 a exprimé, par exemple, avec une sauvage énergie, cette idée de l'injustice commise à son égard par le destin. Il s'écrie :

Warum schleppt sich blutend, elend, Unter Kreuzlast der Gerechte, Wâhrend glùcklich, als ein Siéger Trabt auf hohem Ross der Schlechte?

Woran liegt die Schuld? Ist etwa Unser Herr nicht ganz allmâchtig?

Oder treibt er selbst den Unfug?

Ach! das wâre niedertrâchtig.

Also fragen wir bestândig, Bis m an uns mit einer HandvoU Erde endiich stopft die Màuler -- Aber, ist das eine Antwort * ?

La forme de ces vers n'est pas achevée ; mais comme le sens en est clair et hardi! On le voit,

1. Elster, II, 92. Zum Lazarus, I. « Pourquoi, portant sa croix, le Juste — Se traîne-t-il, misérable, sanglant, — Tandis que, bienheureux, comme un vainqueur, — Sur un fier coursier trotte le méchant?

Qui est coupable ici? Est-ce que, par hasard, — Notre Seigneur ne serait pas tout à fait tout-puissant? — Serait-ce qu*il commet lui-môme ce crime? — Ah! ce serait infâme.

Telles sont les questions que nous posons sans cesse, — Jusqu'à ce que, avec une poignée — De terre, on nous ferme enfin la bouche. — Pourtant, est-ce bien là une réponse? »

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cette indignation contre Dieu injuste montre la distance singulière qui sépare ici le Juif incrédule du plus incrédule chrétien. Sans cette différence de conception, nous n'aurions probablement pas eu les admirables blasphèmes du poète de Lazarus *. Toutefois, Henri Heine ne s'épuise pas à ces discussions logiques et à ces réclamations dont il accable le destin. La dialectique peut l'armer un instant; mais, bientôt, la sensibilité le ressaisit, et, à la place des accents indignés, lui suggère un sentiment plus touchant : le regret. Au lieu de continuer à convaincre d'injustice cette nature brutale qui nous fait taire de force, le poète se replie sur lui-même, et, dans des vers déchirants, nous peint le regret de sa vie manquée. Le regret, avec toutes ses nuances, est le vrai sujet des Dernières poésies. La croyance à l'injustice de la nature, prépare ce sentiment; mais celui-ci, une fois éclos, envahit l'âme tout entière. Dès lors, toutes les impressions que reçoit le poète, toutes ses sensations nouvelles, viennent se grouper autour de cet universel regret : le chagrin et la douleur le confirment; le contact du bonheur impossible eu fait doublement sentir l'amertume. Henri Heine reste, pour la plupart, le poète de l'amour déçu : pourtant on lui fait grand tort en

1. Comparez par exemple P. Verlaine. Voyez comme le chrélien vaincu par la douleur ou la mauvaise fortune s'afTadit, js'humilie, abdique sa volonté. Heine n'en arrive jamais là, même quand il implore.

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oubliant qu'il a été le terrible peintre du bonheur et de Tamour rendus impossibles non plus par une cause morale, mais par un accident physique. Nul poète n'a prêté à cette atroce sensation du regret des couleurs aussi effrayantes : c'est que, nul ne fut, comme lui, durant une interminable agonie, le témoin lucide et impuissant de son dépérissement physique : c'est que nul n'a eu, comme lui, la torture de se survivre à soi-même assez longtemps pour juger froidement son passé et sentir Thorreur de son impuissance présente.

Dans Lazarus et les poésies posthumes, nous voyons passer devant nos yeux toute l'histoire de la Matrazengruft éclairée par cette lumière terrible et touchante du regret. Ce sont d'abord les souvenirs de la querelle avec Charles Heine. Le poète a cru franchement que son cousin, par son manque de générosité, avait commis à son égard un crime épouvantable. A lire des poésies comme : Orpheisch, on comprend que l'émotion produite par cette vulgaire querelle d'héritage ait pu déterminer la crise qui terrassa Henri Heine : quelle haine féroce éclate, en effet, dans ces vers sur son cousin :

... Ich finde dich, und woUtest du

Im tiefsten Hôllenpfuhle dich versiecken.

Hinunter jetzt ins Land der Quai,

Wo Hânderingen nur und Zâhnekiappen —

Ich reisse dir die Larve ab,

Der angeprahlten Grossmuth Purpurlappen. —

Jelzt weiss ich, was ich wissen wolU' Und gern, mein Môrder, will ich dir verzeihen^ Doch hindern kann ich nicht, dass jetzt SchmachvoII die Teufel dir ins Antlitz speien i.

Toute une série de poésies expriment avec une colère indignée le ressentiment du poète contre certains membres de sa famille : il n'est pas d'injures qu'il leur épargne, et même dans sa rage impuissante, n'étant plus capable de se défendre lui-même, il appelle à son aide l'oubli vengeur :

Nicht gedacht soll seiner werden, Nicht im Liede, nicht im Bûche — 2.

Mais bientôt il se dit que cette résolution est vaine : il est déjà bâillonné par la maladie, et quand il sera mort, il ne pourra pas davantage exercer de vengeance posthume :

Wenn ich sterbe, wird die Zunge Ausgeschnitten meiner Leiche; Denn sie fiirchten, redend kâm' ich Wieder aus dem Schattenrelche 3.

1. Elster, II, 104. « Je te trouverai même si tu veux — Te cacher au plus profond des bourbiers de l'Enfer.

Descends, maintenant, au pays des tortures — Où l'on ne sait plus que se tordre les mains et claquer des dents. — Je t'arrache ton masque, — Ce lambeau de pourpre de la générosité dont tu te vantes.

Je sais maintenant ce que je voulais savoir, — Et je te pardonne volontiers, ô mon assassin. — Seulement, je ne puis empêcher que maintenant — Les diables ne te crachent honteusement au visage. »

. 2. Elster, II, 108. « On ne prononcera pas son nom, — Ni dans le lied, ni dans le livre... » Cf. Elster, II, 2, 64, 65, 68.

3. Elster, II, 2, 67. * Lorsque je mourrai, — On coupera la langue à mon cadavre; — Car ils ont peur que je ne revienne en parlant, — Du séjour des ombres. »

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Le poète savait biea que son cousin craignait surtout les écarts de sa plume : il avait voulu Tacheter de son vivant * : que ne ferait-il après sa mort *? Ah! comme Henri Heine eût été consolé, s'il eût acquis la certitude que ses invectives seraient un jour publiées et commentées.

Ces accents haineux, que nous avons voulu signaler tout d'abord, ne donnent pas, fort heureusement, le ton dans ce Livre du Regret. Le poète malade oublie peu à peu le présent pour revivre le passé; son imagination solitaire fait reparaître devant ses yeux, une à une, les scènes saillantes de son passé rieur : et chaque nouvelle apparition joyeuse est, par comparaison avec la misère présente, une nouvelle torture. « Un souvenir heureux dans un jour de douleur » est toujours pénible, quand on sait que le bonheur passé ne reviendra plus sous aucune forme nouvelle. Notre poète, toutefois, semble se complaire dans cette contemplation douloureuse , et prendre

1. Charles Heine mettail au paiement de la pension promise par son père cette condition que le poète ne publierait pas, sans la lui soumettre, une seule ligne sur sa famille. Cf. p. 310.

2. Ajoutons nous-même : que n'a-t-on fait après sa mort? Que sont devenus les Mémoires du poète, par exemple? Comment les quelques feuillets que nous en connaissons sont-ils tombés entre les mains du journaliste français qui les a vendus à Campe? Pourquoi une partie de ces feuillets a-t-elle été perdue, sans compter ceux que Maximilien a détruits? Autant de questions irritantes et qui, peut-être, ne seront jamais résolues — à moins que la mort de la veuve de Charles Heine, Mme Furtado-Heine, ne nous fournisse de nouvelles révélations.

plaisir à faire lui-même saigner sa plaie. Le souvenir de son amour pour Thérèse lui revient et le poursuit : il se voit faisant, au jardin, une déclaration à sa froide cousine *; il se souvient d'une excuse qu'on lui a donnée pour expliquer le mal qu'elle lui a fait *; il reçoit d'elle une lettre compatissante, et cette pitié semble redoubler sa peine :

G Gott, wie muss ich elend sein!

Den sie sogar beginnt zu sprechen, Aus ihrem Auge Thrânen brechen, Der Stein sogar erbarmt sich mein^!

Puis, voici que son rêve retrouve le souvenir de femmes qu'il a jadis dédaignées; Tune surtout, qu'il compare à une fleur jaune, excite sa compassion posthume :

Einst sah ich viele Blumen blùiien An meinem Weg; jedoch zu faul, Mich pfliickend nieder zu bemiihen, Ritt ich vorbei auf stoizem Gaul.

Jctzt, wo ich todessiech und elend, Jetzt, wo geschaufelt schon die Gruft, Oft im Gedâchtniss, hôhnend, qualend, Spuckt der verschmahten Biumen DuTl.

Besonders eine feuergelbe Viole brennt mir slets im Hirn *.

i. BÔses Getruume, Lazarus,

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