‹ Henri IV, considéré comme écrivain. Par Eugène JungChapitre 3 sur 10 · II. — LETTRES ÉCRITES PAR HENRI IV · texte numérisé non relu

II. — LETTRES ÉCRITES PAR HENRI IV

Mais suffit-il qu'une lettre soit authentique? II faut encore qu'elle soit rédigée par le roi. — Or, un grand nombre sont du style des secrétaires; celles-là ne regardent que l'histoire, et sont étrangères à notre

sujet : quelque part qu'y ait prise Henri IV, on peut y voir l'homme politique ; mais l'écrivain n'y est pas. Il faut donc les distinguer pour les mettre à l'écart.

Cherchons d'abord, par l'examen des autographes, à reconnaitre sûrement l'écriture de Henri IV.

On sait qu'il avait un secrétaire de la main, Jacques Lallier, seigneur du Pin. Peut-on saisir des différences marquées et décisives entre la véritable écriture et l'écriture imitée? « 11 y aurait, dit M. Berger de Xivrey, une extrême témérité à prétendre distinguer toujours ce qui est réellement l'autographe du roi de ce qui en est l'imitation par le secrétaire de la main. » {Lettres missives , T. ï, p. ^127, note 5.) Je demande la permission d'essayer :

Dupin entra au service du roi de Navarre en >I572, après la mort de Coligny, et mourut en -1592. 11 s'agit de réunir entre ces deux dates quelques échantillons de l'écriture royale et de l'écriture imitée ; ensuite, prenant d'une main ceux-ci et de l'autre ceux-là, d'observer les dissemblances.

Les lettres à Mme de Grammont et les premières à Gabrielle d'Estrées, répondent à cette période. Dans ce genre de commerce les secrétaires n'ont rien à voir, et l'on fait ses affaires soi- môme : si ces lettres ne sont pas de la main du roi, il faut désespérer d'en trouver ; il n'a jamais rien écrit.

Mais la première lettrc^à Madame de Grammont est de >l58o. Dupin était alors en fonctions depuis treize ans : il faut donc trouver, avant cette époque , d'autres lettres qui soient cerlaincment do Henri IV. Nous y parviendrons, grâce à la signature. Henri IV

ne Ta jamais déléguée à Diipin. En voici la preuve. Il écrit à Saiiit-Geniès : « Toutes les fois qu'il est rien survenu ici de nouveau, j'ai commandé au Pin de le V0U8 écrire en monnorrî ; la plupart du temps, ne me trouvant à commodité pour signer, il les vous envoie gM sien ( I ) . »

, Cette lettre est du 4 mai 4586. Dupin, secrétaire dgiroi depuis quatorze ans, avait eu le temps de gagner sa confiance, et d'obtenir la signature, si Henri IV ne s'était doiuié pour loi de la garder. Souvent, quand il prévoyait qu'il ne pourrait signer, il préparait des blancs seings qu'il envoyait ou laissait aux secrétaires. Nous lisons dans une lettre à Sully, dont la minute est dans la collection Dupuy (vol. 407) : « Pour la lettre très expresse que vous demandez au (qui soit écrite au) prévôt des marchands et échevins de ma ville de Paris pour leurs registres, je vous envoie un blanc que vous ferez remplir par Clairville qui est à Paris, comme vous le lui commanderez et comme je lui écris. » (9 octobre II*' >I508.) M. Feuillet de Couches possède \\n assez grand nombre de ces blancs.

Ainsi la signature est toujours du roi. Lors donc que la main qui a écrit est évidemment la main qui a signé, cette main est celle du roi. Bien plus, il suffit de comparer la signature avec la formule qui la

(I) Dans la préface des Lettre^missives^M. Berger de Xivrey dit : « Telle lettre, d'une écriture différente de celle du roi, mais dictée par lui-même, portera un caractère d'authenticité personnelle plus qu'une autre lettre en apparence autographe qu'il n'aura fait que signer sans la lire, qu'il n'aura même ni lue ni signée, » Le passage cité contredit ce dernier mot.

précède : Votre affectionné et parfait ami , Votre meilleur maître^ Votre très-humble serviteur et frère, etc. (\). Dupin, qu'il imite ou non l'écriture dans le corps de la lettre, l'imite toujours dans celte formule; souvent même il l'écrit en imitation sur les lettres d'autres secrétaires, pour épargner le temps du roi : nous en verrons des preuves plus tard. Je trouve une lettre qui porte l'apparence de l'écriture royale : si la formule et la signature sont de la même main, toute la lettre est de la main du roi. Dans un autographe à Matignon (F. Béthune, 8828, fol. >I8), la dernière lettre de la formule est unie par un délié à la première lettre de la signature comme si flmj, Henry ne faisaient qu'un seul mot : toute la lettre est de la main de Henri IV. Ailleurs, la signature est du même Jeté que la formule, et il est évident que la plume n'a pas changé de main. Ici il faut une grande prudence : quelquefois le hasard ou un peu d'attention apportée par le roi a pu donner à la signature une ressemblance apparente avec la formule tracée par Dupin; mais dans quelques autographes, l'uniformité graphique est si frappante, que le plus incré dule l'avouerait :

Miossens. Janvier 1576. Bélh. 8915, f. 1.

Dampville. Vers le 7 mai 1578. Béth. 8834, f. 9.

SainUGeniès, fin février 1580. Aff. étrang. corresp. polil., inss. France, f. 45 (2).

Plusieurs lettres à Matignon pendant les années 1583 et 1584 conservéesau volume 8828 du fonds Béthune, f. 5, 7, î). Il et 35.

(1) Cette formule disparaît dès que Henri IV e&t roi de France; mais on la trouve toujours tunt qu'il est prince ou roi do Navarre. (2). V. le fac-similé au vol. !•' des Lettres missives.

Nous trouvons un auto^rraphe du 21 avril 1582 dans le fonds Bétliune, 8909, fol. 7 (1). A cette époque, Dupin était en mission à Mautauban, mission qui a duré six mois ; et le roi n'ayant pas à ses côtés son imitateur, a été forcé d'écrire lui-même. Ajoutons une lettre à Grillon du mois d'août 1589 : Henri IV dit lui-même dans le corps de la lettre qu'elle est « de sa main. » J'ai vu l'autographe dans les archives de M. le duc de Grillon.

Voilà donc un certain nombre de lettres écrites par le roi. Ce qui frappe d'abord les yeux, c'est l'absence de ces abréviations qui hérissent d'énigmes les écritures du seizième siècle. On ne trouve guère queM',«', rarement celles-ci, qui sont alors d'un usage si commun : pw? (présent), recomandaon (recommandation); quelquefois aussi des abréviations inusitées et singulières, ot pour ont. On est surtout étonné des bizarres caprices de l'orthographe. Henri IV l'écrivait à peu près comme l'écrira plus tard le maréchal de Saxe : il est vrai que de son temps elle n'était pas fixée. Cependant il prend là-dessus les libertés les plus illimitées, non dans sa jeunesse où il est plus timide, mais à partir du moment où il compte comme chef armé des réformés^ vers 27 ou 28 ans. Sa puissance, en grandissant, s'étend sur l'orthographe ; et il se permet, en vrai monarque, les plus singulières fantaisies. \Ji est partout et toujours remplacé par Vy , et ne trouve de refuge, quand il le trouve, que dans le mot Dieu : yntymyder,

(1) Au prince dauphin, François de Montpensier.

ynfyrmyté y ynfynymant ^ yllégytymrs , foysoyt. Vx s'éloigne de la lin des mots : dys, sys^, cens, et reparaît inopinément où on ne l'attendait pas : afexyon, La lettre z ne paraît que dans le mot filz, qui n'a pourtant aucun droit à une pareille distinction. Ve remplace la diphthongue ai : seson, meson^ parfet. Vu se retranche : poDoir^ novelleSy trever et trover (trouver). Le g est quelquefois remplacé par Vy : yans pour gens. L se double : voUonté, cella. S se double aussi sans raison : Mont-de-Marssan^ pers sonne (ailleurs persone), et remplace le t dans récriture comme dans la prononciation pour les mots : pacyfycasyon, ynnovasyon^ etc. Le même mot s'écrit des façons les plus diverses : sujets est subgects ou suges. On ne finirait pas à signaler toutes ces singularités orthographiques. Ajoutez les différences de l'orthographe ordinaire du seizième siècle avec la nôtre (desquelles je ne parle pas), celles de la prononciation, les confusions de lettres que commet Taccent gascon : Byssouze pour Vicoze (I ) ; et vous comprendrez que les mots nous apparaissent parfois défigurés ; il faut deviner que costume (coustume) signifie coutume ^ et que pays signifie paix (2).

(1) L*un des secrétaires de Henri IV.

(2) Cette considération et l'impossibilité de rétablir partout l'orthographe originale m'ont décidé à écrire les passages que je cite suivant l'orthographe moderne. Si j'éditais les lettres de Henri IV, j'aurais reproduit religieusement son orthographe; et le lecteur, après un court apprentissage, s'y serait retrouvé. Mais, ne faisant que des citations courtes et prises çà et là, je n'ai pu risquer de dérouter à chaque instant le lecteur, et fort inutilement, puisqu'il ne s'agit pas ici déjuger l'orthographe, mais le style.

rjjcrclions maintenant des lettres qui soient écrites en imitation par Dupin. Si nous trouvons beaucoup d'abréviations; si Torlbograpbe est j)lus régulière, ou si elle se rapproche tantôt de Tortliographe ordinaire, tantôt de celle du roi, comme d'un homme qui oublie par moments de contrefaire : ce sont des indices.

S'il y a des lettres d'une forme tout autre que celles de Henri IV, et surtout des lelties de l'écriture ordinaire de Dupin, mêlées aux lettres de l'écriture royale; nous surprendrons avec certitude l'imitation :

Au vol. 402 des cinq cents Colhert, nous trouvons une lettre, en apparence aut()[îraphe , adressée à M. de Ségur vers la mi-mai ^586. On lit au bas ce post-scriptum de Dupin : « Monsieur, parce que celte dépêche pourra courir risque sur les chemins, je ne vous ferai que ce mot pour vous assurer de plus en plus de mon très-ûdèle service et vous supplie d'aimer toujours votre très-humble et très-affectionné serviteur, D. »

Or, Dupin ne peut reprendre qu'au bout d'une ligne son écriture ordinaire : les premiers mots sont encore en écriture imitée; quelques lettres sont modifiées après coup; des y placés dans les xwoi^ courir risque suivant l'habitude royale sont changés en i par correction. S'il était encore besoin de preuves, on trouve dans le corps de la lettre deux d de l'écriture ordinaire de Dupin.

Dans un manuscrit des Affaires Étrangères (Corresj)()nd. politique , mss. France, n** xix, fol. 42), nous

trouvons une lettre adressée à Sahit-Geniès {Lettres miss, y II, 4 95). Celte lettre, chiffrée en partie, commence en écriture imitée ; puis quelques mots de l'écriture ordinaire de Dupin ; l'écriture imitée reprend un instant; et le reste de la lettre est en écriture ordinaire.

Au fol. 40 du même volume, au bas d'une lettre à Saint-Geniès (2, m. 4 1, 457) de l'écriture ordinaire de Dupin, la formule est écrite deux fois ; la première fois par Dupin, selon son habitude ; la seconde fois par le roi , qui n'a pas remarqué que la formule était déjà mise, et Ta répétée par distraction.

Voici d'autres lettres où l'imitation se reconnaît par l'orthographe, les abréviations, et l'écriture ordinaire de Dupin :

B.I. F. Béthune 8834, f. 1. Dampville. {Lettres missives, I, p. 169)

= et, c/, des p repris, d'autres de l'écriture ordinaire : paix, six, exécutyon. B. de l'Arsenal. Recueil d'autographes. Catherine de Médicis. (L.

miss., I, 493) = beaucoup ÛH, pacification^ reco-

mandation.

Ibid. Henri ÎIl {L.miss., T, 296) = beaucoup d'i, desz; signature

d'une autre encre.

B. I. Fonds Béthune. 8828, f. 19. Matignon. = des i pendant trois

lignes à la première phrase, puis des y /beaucoup

d'abréviations ; paix deux fois.

Ibid., fol. 51. Au môme. (L. miss., 1,511)= orthographe régulière. Affaires étrangères. Corresp. polit, mss. France, n** xix, fol. 38.

Saint-Geniès. (L. miss.. Il, ii2) = beaucoup d'^,

les y et les v mal imités.

Ibid.,f. 39. Au môme. {L.miss., U,219)=Les2) et les?/ mal imités. Archives do l'empire. Simancas, B.41, 179. Roi d'Espagne. (L.

miss., l,132)=et,p,r,t,e,j,v^mà\ imités. ,{ Ib'^d., li 45, 93 ou 181). Au môme. (L. l^ws., t, 100) - H, p, q,j,

mal imités.

B. 1. Fonds Béthune 8828, fol. 43. Matignon. =La lettre est do l'écriture d'un secrétaire, et suivie d'un post-scriptum qui veut paraître autographe; mais la main est incertaine et indécise; les lettres sont mal formées; la signature est d'une autre encre.

Ajoutons deux soi-disant autographes que possède M. Feuillet de Conches. L'imitation est si imparfaite, qu'on voit seulement qu'elle a été tentée : l'écriture est hâtive; au commencement elle ressemble un peu à celle de Henri IV ; mais à la fin Dupin n'a pas eu le temps de soigner la ressemblance : outre une orthographe plus régulière, il y a par exemple des abréviations que Henri IV n'a jamais faites : po^ foriser (pour favoriser).

Ainsi, nous tenons d'une part des lettres écrites par Henri IV, de l'autre des lettres ou des phrases écrites en imitation par Dupin. Il y a pour toutes les écritures deux états différents, selon qu'elles sont rapides ou lentes, selon le degré de célérité de la main. Au premier aspect, on dislingue si une page a été écrite vite ou à loisir. Quand Henri IV écrit sans se hâter^ les lettres s'arrondissent et s'écartent ; elles ont une netteté régulière et sont également penchées, ne se redressant guère qu'à la fin des lignes pour permettre au dernier mot d'y tenir tout entier. Quand Dupin imite lentement, les lettres sont hautes et serrées (on sait qu'alors la hauteur de l'écriture marquait celle du rang) ; habitué dans son écriture ordinaire à faire toutes ses lettres droites, il a toujours une tendance à les relever; et quand il s'aperçoit qu'il les redresse trop, il passe à l'excès contraire et incline trop les suivantes : l'indécision parait partout; quel-

ques lettres sont trop hautes ou trop longues; crautres sont trop basses ou trop courtes. •

Quand Henri IV est pressé, ses lettres se heurtent et perdent la symétrie, en gardant toutefois un caractère frappant de décision et de vivacité ; au contraire, quand Dupin n'a pas le temps de soigner l'imitation, il se lance résolument dans une écriture longue et penchée, où les lettres sont à demi formées, et présentent comme un compromis entre sa main et celle du roi. Elles se relient les unes aux autres par des déliés qui rejoignent même les mots aux mots et les phrases aux phrases, tandis que chez Henri IV les lettres se détachent presque toujours, et sont voisines sans se toucher.

Enfin, chez Dupin, les traits sont moins gros; la plume va plus légèrement ; elle n'ose appuyer.

Voilà pour l'aspect général de Técriture. Quant à la forme des lettres, il en est peu que Dupin imite partout avec un égal bonheur. Il redresse souvent le g, le y et \y; il garde quelquefois son r et son v habituels ; S est plus arrondi ; E est le plus souvent ouvert chez Henri IV et fermé chez Dupin ; P n'est jamais bien imité, et suffirait presque pour dénoter l'imitation.

La première lettre de chaque autographe est d'ordinaire une majuscule; quelquefois c'est une minuscule : c'est alors une preuve pour Henri IV.

Vers ^585, Henri IV prend l'habitude de tracer un signe, ou, en style technique, un monogramme, à la fin des lignes, quand les mots, ne suffisant pas à les remplir, y laissent un espace vide. Ce monogramme,

qui représente un s traversé par une barre, n'est là que pour le plaisir des .yeux ; il n'a d'autre prétention que de noircir une place blanche, et de donner aux lignes trop courtes une plus longue étendue. Quelqu'un cependant, qui apparemment n'avait vu que les originaux des lettres ù Gabrielle, en voulait faire un calembour galant sur le nom de mademoiselle d'Estrées {s, trait) ; mais, outre qu'on prononçait d'£trées, ce monogramme se trouve déjà dans les lettres à madame de Grammont et dans toutes les autres, sans distinction de correspondants : il faut donc laisser à son auteur ce trait d'esprit, dont Henri IV est innocent.

Dupin n'a pas songé à imiter ce monogramme, qui n'est devenu une habitude de l'écriture royale que treize ou quatorze ans après son apprentissage d'imitateur. Dans aucune des lettres qui portent la trace de son imitation, ce monogramme ne se rencontre ; et la constance de cet oubli en fait un argument.

Il y a donc plusieurs imperfections où Dupin se laisse prendre : 4" son orthographe habituelle; 2° des lettres de son écriture ordinaire; 5° des lettres mal imitées; 4° des lettres corrigées pour les faire plus ressemblantes; 5** des abréviations trop fréquentes; ^6" l'indécision , et l'inégalité des lettres entre elles ; 7° l'absence du monogramme. Quand plusieurs de ces preuves se trouvent réunies, elles se prêtent une force mutuelle, et donnent à l'esprit toute la certitude qu il peut atteindre en matière si incertaine.

Dupin meurt en4592. Loménie lui succède comme

secrétaire du cabinet. L'a-t-il aussi remplacé dans ses fonctions d'imitateur? Ouvrons la collection Dupuy au vol. 407; nous trouvons des minutes écrites par Loménie, et çà et là, sur les marges de ces minutes, aux endroits blancs, des essais d'écriture imitée, un mot, un fragment de mot, comme pour s'exercer. Une minute même commence en écriture imitée et s'achève par Técriture de Loménie. Dans le vol. 9050 du fonds Bélhune, au-dessous d'une minute au président Delacourt, écrite par Loménie, on lit : Monsieur le prés.., en écriture imitée; le p, mal fait d'abord, a été recommencé. Enfin Sully parle d'une lettre envoyée par le roi au cardinal de Bourbon , et écrite « comme de la main par Loménie (^ ) . »

Il faut donc recommencer notre travail de comparaison. Mais ici il est plus facile. L'écriture du roi est alors fixée en une forme invariable, tandis que l'écriture de jeunesse avait ses caprices et ses diversités. Pendant toute la durée des fonctions de Loménie, nous avons des lettres à Gabrielle , à la marquise de Verneuil, à la reine, qui sont des monuments de récriture véritable. De plus, un certain nombre de lettres sont indiquées par le roi comme de sa main : « cette lettre que je vous écris de ma main, de ma propre main. » Il paraît que l'emploi du secrétaire de la main n'était pas resté un mystère; et par ces mots le roi garantissait son écriture. Les originaux de quelques lettres qui contiennent cette indica-

(1) Collection Petitot. Econ. roij., vol. II, ckW.

-^ 68 — lion se trouvent h Paris , et sont des témoins a notre portée : .....

Rosny, 10 avril II® 1593. B. I. Fonds Béthune, 8948, fol. 1. Matignon. B. I. Fonds Béthune, 8828, fol. 58. Le Connétable, 2 septembre 1600. B. I. Fonds Béthune, 9079. Le même, 21 novembre Il« 1600. B. L Fonds Béthune, 9079, f. 126. Duperron, 16 juillet 1601. B. L Fonds Dupuy, 407, fol. 54. De Thou, 2 décembre 1600. B. I. Fonds Dupuy, 407, fol. 58.

11 faut ajouter une lettre au connétable du 22 février ^59G, et dont l'original est dans le fonds Béthune 9055, fol. 2. Le roi nous apprend qu'elle était de sa main par une autre lettre du 25 février, commençant ainsi : «Outre la lettre que je vous écris de ma main , je vous fais envoyer celle-ci , etc. »

Dans les fragments d'imitation des vol. 407 du fonds Dupuy et 9050 du fonds Béthune, l'écriture a quelque chose de roide et de lent qui trahit l'attention hésitante d'un homme qui s'applique. Au bas du texte de la harangue prononcée devant le parlement de Paris, le2^ mai ^597, on lit ces mots en apparence autographes : « prononcé par le roi en parlement lexxi^ mai 4 597» (Dupuy, 407, fol. 25). La date a été évidemment écrite en même temps que les mots qui précèdent: c'est la même encre et le même jeté. Or les chiffres sont ceux de Loménie; onpeuts^en convaincre en retournant le feuillet et en lisant la même date sur des minutes écrites par le même secrétaire ; les chiffres de Henri IV sont tracés autrement. Toute la phrase a ce caractère de roideur que nous avions remarqué ; caractère assez sensible pour nous

faire reconnaître partout ailleurs l'imitation du secrétaire de la main.

Quant à Timitalion hâtive, le corps de cette même harangue nous en offre un exemple. Loménic a du l'écrire tout entière, comme la phrase qui la suit : elle est mise au net, et Henri IV sans doute ne s'amusait pas à recopier les discours; d'ailleurs, en comparant avec les lettres qui sont certainement écrites par le roi, et surtout avec le hrouillon autographe du discours aux notables dans le même volume (comparaison excellente, parce que l'écriture de Henri IV ne s'est jamais rapprochée davantage de l'imitation de Loménie) , on découvre sans grande peine des différences constantes et essentielles ; et l'on reste convaincu que les textes des deux harangues ne sont pas de la même main.

Cette conviction est confirmée par un prétendu autographe du fonds Béthune (vol. 9075), commençant ainsi : « Comme Fosseuse...» Le roi a fait intercaler le sieur de^ mots que Loménie a écrits de son écriture ordinaire. Il est évident que le secrétaire de la main a écrit hors delà vue du roi, et qu'imitant le style de Henri IV en même temps que l'écriture , il a mis simplement Fosseuse, comme plus familier, familiarité qui n'a pas agréé à Henri IV. Or nous retrouvons là toutes les preuves que nous avions découvertes de l'imitation de Loménie. ^

Cette imitation présente une forme toute nouvelle de l'écriture prétendue royale, forme qui se retrouve surd'autresoriginaux, particulièrement aux vol. 9075, 9050 et 9138 du fonds Béthune. Les lettres sont

peu formées; chacune d'elles, il est vrai, diffère peu de la lettre correspondante de l'écriture du roi, parce que l'écriture ordinaire de Loménie a des ressemblances avec celle de Henri IV, sauf les p et les s qu sont toujours mal imités; mais elles sont trop grosses trop pleines, trop hautes et trop penchées; les jam haçes trop prolongés; le monogramrne plus grand plus gros par le bas, avec un trait qui descend trop Les lettres et même les mots sont unis entre eux par de longs déliés; l'écriture est précipitée, un peu téméraire ; elle a , si j'ose le dire , le courage de la peur, comme on voit un homme courir dans la crainte de tomber.

Mais la différence la plus grave et la plus évidente est dans l'aspect général qu'il est si difficile de reproduire. Pour un peintre de portraits, le plus malaisé n^est pas de rendre la forme, ovale ou ronde, du visage, celle du nez ou du menton ; c'est la physionomie. De même pour l'écriture; en s' exerçant quelque temps, chacun de nous imiterait passablement l'écriture de Henri IV; mais la physionomie n'y serait pas. Qu'on regarde dans ce même volume 407, qui nous est si utile, une lettre de Henri IV à de Thou qu'il indique comme de sa main^ et deux autres lettres à ce même magistrat ; on verra que celles-ci sont loin d'atteindre la ressemblance à laquelle elles prétendent.

Quelle est la physionomie^ qu'on me permette ce mot, de l'écriture de Henri IV ? Elle est ferme, délibérée, d'une seule et même teneur, tranquillement rapide, n'ayant rien d'indécis ni de désordonné, ni

lenteur, ni précipitation. L'aisance, voilà son caractère le plus inimitable; car c'est la dernière qualité qu'un imitateur puisse acquérir.

Voilà le résultat de mes recherches. Il m'a permis de reconnaître, l'un après l'autre, les véritables autographes; dans le doute, je me suis abstenu.

J'ai poursuivi cet examen sur tous les manuscrits conservés dans les dépôts publics de Paris ou les archives des ministères, et sur les originaux privés qui sont dans la capitale avec leurs honorables possesseurs, dont la bienveillance ne craint pas de faire des obligés et de les embarrasser d'une reconnaissance insolvable : MM. Feuillet de Couches; le duc de Grillon ; le comte de Montesquiou ; le marquis de Lubersac ; le comte de Noé.

Quant aux autographes des déparlements et de l'étranger, il y en a qu'il faudrait chercher bien loin, dans des archives à demi fermées, ou même tout à fait inaccessibles, du moins aujourd'hui : Saint-Pétersbourg en possède un grand nombre.

Mois sans voir l'original, ou même un fac-similé, on peut quelquefois par d'autres raisons leconnailre un autographe. Nous avons parlé des lettres que Henri IV lui-même indique «. comme de sa main. » A celles que nous avons citées, il en faut ajouter quelques autres, dont les originaux sont hors de notre portée, ou qui ne sont restées qu'à l'état de copies :

Mme do la Roche-Guyon, 31 août 1590.

Le duc de Toscane, 26 avril 1593.

Le même, 31 mai 1503.

Lepapo Clément VIII, 0 août 1593.

Le même, 12 novembre 1595 (1).

Les colonels Galaty et Balthazar, 27 novembre 1595.

Le Connétable, 8 juin II« 1595.

Le cardinal de Gondy, 22 novembre 1593.

Caumont-Laforce, 17 juillet 1599.

Le même, 24 novembre III' 1599.

La Guesle, 16 novembre \V 1598.

Gruget, maire de Poitiers, 5 août 1600.

Marescot, 31 mai IV* 1599.

Sillery, octobre P® 1598.

M"* de Piolant, 23 septembre 1601.

Bellièvre, 6 décembre III" 1600.

La reine Elisabeth, 14 novembre I'* 1594.

La même, 7 avril II" 1596.

L'archiduc Albert, 24 août 1598.

Le duc de Toscane, IIP, 9 août 1593.

Le même, 2 juillet 1595.

Le pape Clément VIII, vers le 20 janvier 1599.

Anne, reine d'Angleterre, 2 juin IV' 1603.

Mettons sur la même liste une lettre à la reine Elisabeth, écrite vers le 8 mai 4 585 (Lett. miss. II, 55) . Mornay nous apprend qu'elle était de la main du roi : chargé de la correspondance avec Elisabeth et de la direction des affaires diplomatiques, il ne pouvait ignorer si Henri IV avait écrit en personne. Et une lettre au comte d'Auvergne du 25 mai 1592, confiée à « Vicôze présent porteur. » Dans une lettre au même du 29 mars suivant, contresignée Potier, il est question de o celle que je baillai hier à Vissouze écrite de ma main. » Quoique Potier indique un intervalle d'un jour au lieu de trois, Vicôze, n'ayant pu en quatre jours aller de Rouen en Auvergne et en revenir pour y retourner avec une autre lettre, il

(1) Donnée deux fois dans les Lettres missives^ vol. IV, p. 11 et 447. *

s'agit de celle du 25 mars. Vicôzo sans doule ne sera parti que deux ou trois jours après qu'elle eut été écrite et datée.

Les fac-similé peuvent tenir lieu d'autographes quand ils sont bien faits; car on peut aussi certainement juger de l'écriture. Ainsi , une lettre à Antoine de Valory (Lett. miss. Il, p. 474) dont j'ai vu un facsimilé chez M. Laverdet.

Quelquefois la composition graphique sert de preuve : « Messieurs de Béthune et Meslon , je vous envoie le capitaine Beizunce avec trente arquebusiers si lestes et si assurés que je m'assure qu'ils vous serviront bien. Je vous recommande surtout de faire provision de vivres et m'avertir à toute heure de ce que vous entendrez. Et adieu ^ votre meilleur maître et ami. Je vous enverrai ou vous apporterai dans demain de la poudre. Henri. »

(Fin juillet 1580.)

Le secrétaire eût détaché la formule du corps de la lettre, selon l'habitude constante, et placé la dernière phrase en post-scriptum.

Quand une lettre à un secrétaire est indiquée comme autographe, il est inutile, je crois, de voir récriture. Henri IV n'avait ni raison , ni moyen de tromper les yeux de ses confldents de tous les jours, qui connaissaient intimement les mystères de son cabinet, les formes habituelles de son langage et de son style. On n'écrit pas à son secrétaire pour lui faire honneur ou plaisir, mais pour traiter de détails spéciaux d'administration particulière. L'écriture importe peu ; leur zèle ne dépendait pas sans doute des

a|)|)arences autograpliiques. D'ailleurs, si nous prélendons distinjjuer la vraie écriture , les secrétaires qui la connaissaient mieux que nous ne pouvaient se méprendre. Le secrétaire de la main aurait fatigué son adresse inutilement et sans succès.

De même pour les conseillers intimes, Duplessis- Mornay, qui avait été longtemps premier secrétaire, et Sully.

Il ne faudrait pas toujours croire qu'une lettre écrite par Henri IV soit rédigée par lui.

Il est probable, par exemple, que les lettres au pape des 5 oct. V' >I572, 20 août 4575, ^S décembre4575j indiquées comme autographes, étaient de sa main : Dupin n'avait pas encore eu le temps, ce semble, de se façonner à l'imitation : or la seconde est contresignée Berziau (La Marsilière). Le roi de Navarre était alors prisonnier de Catherine de Médicis, qui a pu contribuer à la rédaction. C'est le style nombreux , solennel , un peu oratoire d'un homme de plume exercé.

Je passe les lettres écrites dans son enfance, en collaboration de son précepteur, de sa mère ou de Coligny. Leur seul intérêt est de marquer les commencements d'un homme célèbre.

Même plus tard, le -10 juin 4585, quand il s'agit de protester contre le manifeste du cardinal de Bourbon, le roi se fit rédiger par Duplessis-Mornay une lettre à Henri lïl qu'il copia de sa main. Du reste, je crois cet exemple unique. Tant qu'il fut le second personnage du royaume, il ne pouvait se faire faire un brouillon que par son premier secrétaire, Duples-

sis, qui, dans ses Mémoires, nous l'aurait dit. Quand il fut roi de France, il n'était obligé envers personne de copier lui-même un brouillon, au lieu de le faire copier eu imitation par Dupin ou Loménie, afin de pouvoir intercaler ces mots : « écrite de ma main. »

Il écrivit à d'Epernon, le 5 mai ^600, une lettre fort imprudente, à propos de la conférence publique de Duplessis-Mornay et de Du Perron. Cette lettre lui fit le plus grand tort auprès des prot^îstants. Elle est contraire à son système de prudence et de modération. Il faut donc croire qu'il Ta écrite lui-même dans un moment d'irréflexion, et envoyée immédiatement. L'intervention d'un secrétaire, même pour écrire sous sa dictée, lui aurait donné le temps d'apercevoir son étourderie.

Si même une lettre indiquée comme autographe est adressée à un petit seigneur, on n'en doit pas conclure qu'elle est réellement de sa main, sous prétexte qu à l'égard d'un personnage peu important il n'avait pas besoin de faire simuler son écriture; car il n'est pas de gentilhomme que Henri IV n'ait eu, un jour ou l'autre, intérêt à flatter.

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