‹ Henri IV, considéré comme écrivain. Par Eugène JungChapitre 4 sur 10 · IIL — LETTRES ÉCRITES OU DICTÉES · texte numérisé non relu

IIL — LETTRES ÉCRITES OU DICTÉES

Pour un grand nombre de lettres, nous ne pouvons savoir si c'est le roi ou un secrétaire qui a écrit. Ce sont les autographes que je n'ai pu vérifier ; les copies et les im|)rimés dont les originaux ont dis|)aru, et sur lesquels rien n'indique la main de ilenri IV.

Comment découvrir celles qui sont de la façon

de HcMiri IV, soit qu'il les ait écrites ou simplement dictées? Une fois, le roi indique lui-même qu'il a écrit ou dicte; c'est une lettre au connétable :

« Hier je courus un cerf qui courut cinq heures sans aucun défaut, et où nous eûmes tous les plaisirs du monde. J'en revins si las, que d'hier au soir je n'eus le nioyen de vous dépécher ce porteur; ce que je fais ce matin à mon réveil. Bonjour, mon compère. Ce jeudi 44 octobre, à Fontainebleau (4599). »

Si las qu'il eût été , il aurait toujours pu lire et si[}ner une lettre rédigée par un secrétaire.

Deux fois nous4rouvons dans le texte une indication aussi sure, quoique moins directe : *'■ «Le froid ne me permet pas plus long discours. » D'Épernon, 6 février 4605.

« Je ne vous écrirai plus amplement pour ce que pour le moment je me trouve tout mal. » Le même, 20 février i" 4605.

Une tournure de phrase peut servir d'indication : « Ce mot à la hâte est pour vous dire... » (La Force,

4 4 juin ii« 4602.) « Excusez le malade. » (D'Épernon, 28 janvier 4589.)

Mais ailleurs il n'y a qu'un moyen : c'est de distinguer le style du roi du style de ses secrétaires. Henri IV dit quelque part : « Vous reconnaîtrez que ce style n'est de secrétaire. » (Cardinal de Vendôme,

5 mai 4 592.) Et il semble tout d'abord que sa parole doit avoir un caractère frappant qui la fasse reconnaitre. 11 faut se méfier pourtant. Les secrétaires de la main imitent le style en même temps que l'écriture; la ressemblance du langage devait s'allier à

la ressemblance exléricure pour que la méprise fût possible.

Voici une lettre que Von croirait volontiers rédigée par Henri IV : « Mons*" Maulevrière, je plains infiniment Tennui de mon compère *, que je ressens comme si c'était le mien, et me réjouis encore de ce que vous êtes près de lui, pour le lui faire passer au mieux qu'il vous sera possible. Je vous commande et vous conjure, si vous m'aimez, que vous n'en bougiez et ne l'abandonniez en cette affliction , où je sais combien peut la présence d'un parent et bon ami tel que vous lui êtes, et auquel il ait créance. J'envoie ce laquais exprès pour savoir de ses nouvelles; mandez m'en par lui et amplement; et si d'aventure vous connaissez que pour lui faire passer son ennui plus aisément, et lui arracher la douleur du sein, il doive faire quelque voyage, conseillez-lui de venir ici. Je voudrais que d'ici à quelques jours vous me l'amenassiez avec peu de train, afin qu'étant près de moi, je m'essaye de lui arracher la douleur de l'esprit. Son âge lui devrait avoir appris à consoler les autres, à plus forte raison lui-même. Bonjour, Maulevrière. » (Vers la fin de septembre, 11^ 4598.)

Cependant la minute de cette lettre est dans le fonds Dupuy (vol. 407); et la surcharge des corrections prouve que c'est un brouillon revu sans doute par le roi, qui a indiqué des changements, des retranchements, des additions; d'après les Lettres missives^ cetle lettre était autographe ^ c'est-à-dire écrite en imitation par Loménie.

• (1) Le connétable do Montmorency qui venait de perdre sa femme.

A coté de celte minute s'en trouvent d'autres qui portent le même caractère.

Il se peut donc que, dans telle ou telle lettre, des phrases de Henri IV soient mêlées aux phrases des secrétaires, et que, reconnaissant çà et là le style du roi, nous décidions à tort que toute la lettre est de lui. D'autres fois le secrétaire a pu écrire après avoir reçu les instructions du roi, après une de ces conversations comme nous en lisons dans les Économies royales, et, encore tout plein de ce qu'il a entendu, mêler à son propre style les phrases, les mots qui l'ont frappé. Enfin l'hahitude d'entendre le roi , d'écrire sous sa dictée ou pour son compte, devait leur faire adopter, volontairement et même à leur insu, non-seulement les habitudes de son langage, mais celles de sa pensée.

Nous trouvons au volume VI des Lettres missives, page 491 , une lettre à M. de Beaumont, ambassadeur de France en Angleterre (17 janvier 4 604). Cette lettre n'a pu être ni écrite ni dictée par Henri IV ; elle tient cinq grandes pages in-quarto, et explique des détails de diplomatie minutieuse où le roi ne pouvait entrer. Elle est évidemment de Villeroy , comme toutes les autres dépèches aux ambassadeurs. On y lit :

a Et pour le regard du présent que la reine ma femme envoie à la sienne (celle du roi d'Angleterre), vous lui direz que la jalousie que celle-là a eue de l'affection qu'elle connaît que je porte à la dite reine l'a mue de faire passer la mer au portrait qu'elle lui envoie, accompagné du vœu inviolable de son ami-

lié, afin que , s'il advient que je fasse quelque jour le même chemin, comme elle sait que j'en ai le désir, je les rencontre ensemble , si bien qu'en faisant l'office de chevalier, tel que je me dévoue à l'une, je n'oublie du tout celui de mari que je dois à l'autre... Vous en direz autant à ladite reine ; mais vous ajouterez que, comme je ne suis apprenlif au service des dames, les inventions aussi ne me manqueront de charmer les yeux et la jalousie de ma femme, quand j'aurai le bonheur de voir ladite reine, et d'autant plus que je m'assure que sa présence me fournira d'industrie comme de volonté et de courage autant qu'il sera nécessaire pour surmonter tous les obstacles qui traverseront le dessein que j'ai d'acquérir et mériter le titre de son chevalier et serviteur. »

Ces idées semblent plutôt appartenir* à Henri IV qu'à son grave ministre. Villeroy, dans une dépêche qui n'a aucune prétention aux apparences de la rédaction royale^ fait dire à la reine d'Angleterre des galanteries que le roi seul , ce semble, pouvait exprimer. Villeroy était secrétaire d Etat : que sera-ce des secrétaires du cabinet?

Nous avons vu qu'ils imitaient même la familiarité, puisque le secrétaire ayant écrit Fosseuse sans le faire précéder des mots le sieur de^ Henri IV les lui fait ajouter. fBéth. 9075.)

Au contraire, pour un certain nombre d'autographes où nous avons reconnu la véritable écriture, aucun indice n'eut suppléé à cette preuve matérielle.

Mais il ne faut pas désespérer.

Un secrétaire est un écrivain exercé, maniant la

phrase avec Taisancc que donne l'habituile : écnvant au nom du roi , il doit donner quelque attention au style. Toutes les lettres qui dénoteront un peu d'inhabileté de la plume, d'embarras de construction, de désordre et de négligence, qui tiendront plutôt du langage un peu déréglé de la conversation que du style écrit, seront de Henri IV.

En s'adressant à une majesté ou à une sainteté, Henri IV mêle toujours les seconde et troisième personnes : « Il plaira a Votre Majesté qu'il soit pourvu au payement des garnisons des villes de sûreté, suivant la requête que je lui ai faite, et m'honorer de vos commandements. » (Henri III, vers la fin de février 4584.) Ses secrétaires suivront plus fidèlement la tournure qu'impose le respect. Une erreur de date acquiert de l'importance à nos yeux : « Ce dimanche, sept heures du soir, XIP novembre. » Le ^12 novembre était, celte année-là, un samedi. (Lettres missives, II, p. 245.) Les secrétaires étaient, sans doute, au courant du calendrier.

Tout ce qui sentira les préoccupations littéraires, et, à plus forte raison , l'imitation latine, devra être rejeté.

De plus, un secrétaire n'a pas les coudées franches. Écrivant au nom d'un autre, il n'a pas toute sa liberté; il est obligé de garder une certaine mesure et de rester dans le convenable. Il ne s'élèvera guère audessus du médiocre. Il pourra développer avec art, et même avec éloquence, les idées, qui sont, de leur nature, impersonnelles; nous ne nous étonnons pas que Henri IV ait confié la plume à Duplessis-Mornay

dans (le graves circonstances, même pour prolester de sa fidélité à sa religion : mais il y a des sentiments qu'on ne peut exprimer comme siens qu'à la condition de les ressentir. Les grands poêles, sans doute, font parler les personnages qu'ils animent avec plus de vérité que ces personnages ne parleraient eux-mêmes: il semble que leur âme devienne, à leur gré, l'âme d'une Cléopâlre ou celle d'une Andromaque ; et la passion réelle ne saurait s'exprimer en langage plus naturel que cette passion idéale. Mais ce don de transformation temporaire et volontaire est une force de l'intelligence^ une puissance de l'imagination qui s'appelle le génie, et reste le privilège de quelques hommes; de plus^ils choisissent leur sujet, ils s'en inspirent à loisir, ils se dégagent peu à peu des choses qui les entourent pour entrer et vivre dans ce monde qu'ils inventent. Si l'on eût dit à Corneille ou à Racine : Asseyez-vous ici et exprimez sur l'heure la vigueur mâle du vieil Horace ou la tendre innocence de Joas; n'ayant pas le temps de s'isoler, de se pénétrer des sentiments d'un autre et d'en remplir leur âme, réussiraient-ils? Non assurément, malgré leur puissance merveilleuse. Des secrétaires, qui ne sont pas des hommes de génie, accompliraient-ils ce que ne sauraient faire les plus grands écrivains? Il ne s'agit même pas ici des grands secrétaires : Duplessis-Mornay a gardé les minutes des lettres qu'il a « dressées » et revendique sa rédaction dans une note marginale ; les secrétaires d'État Kévol 5 Villeroy, Forget , Potier et lluzé contresignent et marquent à leur nom leur part de travail. H ne reste que les secrétaires particuliers, hommes iii-

tellifjenls snns doute, mais sans être crun esprit supérieur. Ils ne deviendront pas^ même par imaginalion, Henri IV; ils resteront médiocres et prudents dans l'expression de sentinïents empruntés qu'ils ne ressentent que par contre*coup : leur style n'aura ni élan, ni abandon, ni éclat, ni effusion. Ils craindront, d'une part, de compromettre la dignité royale; d'autre part, ils ne s'élèveront pas à cette hauteur do sentiments qui s'allie à la hauteur du rang. Us ne se permettront pas le tutoiement, liberté qui n'est qu'accidentelle chez le roi ; car il ne tutoie personne constamment, mais seulement par caprice. Us ne diront pas à Mme de Laval en parlant de son fils : u votre petit » (i^^ janvier, IV, ^589); ils n'auront pas non plus le ton sévère, le sourcil hautain d'un monarque mécontent. Ils n'auront ni excès de modestie, ni excès de fierté. Ils ne descendront pas aux instantes prières, aux pressantes supplications; ils n'atteindront pas le langage impérieux, le commandement altier, le frémissement de la colère. Ils ne sauront exprimer bien naturellement ni la joie, ni la tristesse, ni l'enthousiasme, ni le découragement. Il y a des détails inutiles et étrangers au sujet qui ne peuvent venir à l'esprit par réflexion. Ainsi l'indication de l'heure où l'on écrit, quand cette heure est indifférente, Tindication du temps qu'il fait mêlée aux graves débats d'une question financière ou politique : « à Fontainebleau où il fait beau. » Il y a des changements inattendus et sans motif aux formes usitées du commerce épistolaire ; ainsi la salutation déplacée et suivie d'une nouvelle phrase qui la sépare de la si-

gnature : «Bonjour, mon ami; je monte h cheval pour m'en aller faire un tour à Paris, où je ne séjournerai qu'un jour pour me rendre ici aussitôt » (d'Épernon , 5 novembre ^602) ; ou celte salutation se trouvant au milieu de la lettre, suivie de nouveaux développements et répétée à la lin, à sa place ordinaire ; et d'autres fantaisies qui ne viennent que du maitre.

L'absence complète de salutation prouve que le roi a écrit ou dicté; un secrétaire eut dit au moins bon- Jour ou adieu par politesse et par habitude : «Capitaine Castera , ne faites faute de délivrer les poudres et les piques à ce porteur. La présente vous servira de décharge. De Casleljaloux, ce dernier jour d'avril » (4580).

Une salutation inusitée est un indice : « ... d'aussi bon cœur que je me recommande à vos très bonnes grâces. » (La Salle, 20 novembre 4 57G.)

En lisant et en comparant toutes les lettres écrites au même correspondant, on découvre assez facilement, d'après les différences de ton, la froideur des unes, la chaleur des autres, celles qu'Henri IV a dû écrire ou dicter. Ces comparaisons prouvent que les secrétaires ne songeaient pas ou ne réussissaient pas toujours à prendre le ton du roi. Tel serviteur recevait tantôt une lettre sèche , aride, tout administrative, tantôt une lettre aimable, enjouée, vive : on devine laquelle des deux est de IJenri 1 V.Une lettre adressées Henri III, ra[)pelant mon maître, est du roi de Navarre : il est ordinairement appelé monseigneur^ suivant l'usage et l'étiquette. On distingue aisément, parmi les lettres

adressées ù la reine Elisaholh , la rédaction du roi : les unes sont cérémonieuses : Très haute et très excellente dame ; d'autres sont polies, flatteuses et élogieuses : mais un certain nombre sont pleines de galanterie et d'admiration pour les charmes de la vieille reine, qui les croyait éternels; sous ces compliments perce un peu d'ironie ; les tendres déclarations sont si exagérées qu'elles semblent un peu moqueuses; Henri IV paraît en personne dans ces flatteries spirituelles et habiles.

Toutes les lettres où l'on trouve des saillies , des railleries, des accès de gaieté et des épigrammes, je les attribue à Henri IV : un secrétaire ne peut être gai et spirituel que dans une certaine mesure. Je lui attribue aussi tout ce qui est aimable, affectueux, et tous ces mots charmants, qui lui venaient si aisément aux lèvres.

On voit que je lui fais la belle part; mais elle lui appartient. Je ne doute pas que ses secrétaires, écrivant en leur nom et dans leur commerce privé, n'eussent beaucoup d'esprit et de cœur ; mais , remplissant des fonctions difficiles et délicates, celles de parler au nom d'un roi, ils n'auraient pu, sans témérité, donner cours à leurs plus belles facultés : ils n'étaient pas assez à leur aise, n'étant plus eux-mêmes et revêtant pour un moment le caractère royal, pour en avoir le libre exercice ; comme un homme serré dans un habit trop étroit ne peut faire des mouvements vifs et hardis, naturels et gracieux.

g IV. *- LETTRES DICTÉES.

Si nous cherchons parmi les lettres qui sont de récriture des secrétaires, avouée et sans déguisement, celles que Henri IV a dictées, la tâche ne sera pas très-difflcile.

Quand le secrétaire a rédigé lui-même et écrit de sa propre écriture , il n'a du guère plus songer à tromper l'esprit que les yeux du lecteur, et les marques du style royal nous offriront plus de sécurité.

On peut, je crois, écarter sans scrupule toutes les lettres contre-signées (>l). Je ne puis me figurer un secrétaire d'État, qui était l'égal pour l'importance, sinon pour Tétendue des affaires administratives, à nos ministres d'aujourd'hui^ réduit à la modeste fonction d'un homme qui écrit sous la dictée d'un autre; je le comprends encore moins contre-signant une lettre qu'il n'a pas rédigée. Il serait singulier que le roi, dictant une lettre, laissât penser au correspondant qu'il n'avait fait que la signer, et perdit le bénéfice de sa peine; lui qui avait un secrétaire de la main pour augmenter en apparence le nombre de celles qu'il écrivait. Dans la foule de lettres contre-^ signées dont le recueil des Lettres missives est encombré, rien ne nous montre dans aucune la participation personnelle du roi. Pour une seule, Villcroy, dans un post-scriptum qu'il ajoute en son non), dit que le

(1) Quelques-unes sont marquées connme originaux autographes dans les Lettres missives; c'est un erratum évident, que j'ai relevé sur les originaux mêmes, par un surcroît inutile do précaution.

roi a fait écrire cette lettre devant lui. Mais il y a une grande différence entre écrire devant qucicju'un ou écrire sous sa dictée; et même ce soin que prend Villeroy d'indiquer que le roi était à ses côtés, ne prouve-t-il pas qu'habituellement il écrivait hors de la vue du roi? Forget semble rapporter une saillie du roi quand il écrit à Montmorency : « Nos Espagnols sont bien plus honnêtes gens que les vôtres ; car ils ne veulent pas fouler leur hôte davantage et parlent de se retirer. Ils nous ont fait si peu de mal que je pense être obligé à leur faire l'honneur de les reconduire. Je m'en vais faire une escapade sur ce dessein » (4 novembre TM 590). Mais le trait s'émousse en s'allongeant ; le mot du roi a dû être plus court et plus piquant.

On voit même que les lettres adressées au roi étaient reçues et ouvertes par les secrétaires d'État, et que souvent ils montraient au roi à la fois la lettre reçue et la réponse déjà faite, toute préparée pour la signature.

D'ailleurs le style des secrétaires d'État est toujours le même et facile à distinguer. Toutes les lettres contre-signées de Neufville (Villeroy) sont d'un style net et clair, sans éclat, sans vivacité, mais précis; Forget a plus de prétention à l'élégance, élégance de convention qui ramène la phrase française à la période latine, mais toujours avec aisance, sans que le sens coure risque de s'obscurcir, ou la construction de se déranger. Il est rare, au contraire, que Henri IV se tire avec succès d'une phrase longue. Potier a le style net, délibéré, plus vif et plus cha-

^— 87 — Jeureux, mais sans hardiesse et d'une allure toujours égale.

Voici encore une preuve : Henri IV abandonne volontiers les formules de pure étiquette. Il ne termine pas toujours ses lettres par la phrase traditionnelle : « Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. » Il aime à lui substituer une phrase plus affectueuse, dont le sens se continue jusque dans la formule finale et la signature. Par exemple : 0 Veuillez honorer de vos commandements et de vos bonnes grâces celui qui ne vit que pour être Votre très-humble, etc. » (Henri III, mars T 4581.) Et cette inversion : « Mon ami, je vous laisse en main ces affaires, et quoique soit en vous ma plus sûre confiance pour ce pays, toutefois vous aimerait bien mieux là où il va et près de lui, Votre affectionné ami, Henry. » (Batz, 2 nov. 4 587.) Henri IV ne prenait pas seulement cette tournure dans les lettres familières, mais aussi dans les lettres les plus solennelles et destinées à la plus grande publicité , comme celle du 40 juin 4585, rédigée par Dupiessis, écrite par le roi d'après sa rédaction, et dont les copies ont dû être « distribuées tant dedans que dehors le royaume. » La minute dressée par Dupiessis se terminait ainsi : «Et remettant le surplus sur les sieurs de Clervant et de Chassincourt, que je supplie Votre Majesté croire de ma part , comme elle me ferait cet honneur de me croire moi-même, je finirai, Monseigneur, en suppliant le Créateur la vouloir conserver longuement et très- heureusement en parfaite tante. Votre, etc. » Henri IV a modifié en copiant;

« Et remettant le surplus sur les sieurs de Clervant et de Chassincourt, je supplie Votre Majesté les croire comme

« Votre très humble et très obéissant sujet et serviteur, Henry. »

Souvent aussi cette fin est plus courte et plus amicale : 0 Bonjour, mon cousin ; » quelquefois même aucune salutation ne précède la signature. Or, les lettres contre-signées portent toujours la phrase obligée dans toute sa rigueur.

Une seule fois elle manque (L'Estelle , 26 septembre -1589, contre-signée Forget). Mais un exemple ne prouve rien contre mille; et dans cette exception unique il ne faut voir qu'un oubli.

Au contraire, dans les lettres en écriture imitée, le secrétaire ne fait faute de suivre l'habitude royale. Le roi emploie quelquefois la phrase d'étiquette; le secrétaire de la main, jamais.

Mais si nous rencontrons sur un original les formes préférées par le roi , c'est une preuve quVil a dicté ; ainsi l'absence de salutation , ou une salutation plus courte, plus amicale.

On trouve quelquefois dans le texte des indications plus certaines. Sans parler de la lettre au cardinal de Vendôme du 5 mai ^592, qui est suivie de ce postscriptum : « Je ne vous écris point de ma main, car certes je n'en ai pas le loisir ; mais vous connaîtrez bien que ce discours n'est de secrétaire; » on voit, par exemple, dans un original au duc de Montpensier (24 mai 4587) : a Pour Dieu, excusez-moi si je ne vous écris de ma main parmi la presse de tant d'af-

faircs : » celte exclamation a quelque chose de personnel; elle est sortie delà bouche du roi.

La forme même des phrases est souvent une indication. Dans la conversation, la rapidité de la parole expédie la phrase et la développe d'une seule venue ; quand on écrit, la vue des mots qu'on vient de tracer aide à les lier commodément aux autres ; mais^ dans une dictée où il faut parler lentement et s'arrêter un instant après plusieurs mots, le style est plus chargé de répétitions; il faut renouer le fil qui se rompt perpétuellement , reprendre la construction ; au lieu d'une suite bien enchaînée de phrases, il semble qu'on recommence à chacune : « Ma sœur y ajoutera tels autres propos, avec votre avis, qu'elle verra être à propos, faisant connaître que c'est chose en ce temps à quoi je n'ai loisir de penser ; et que ce n'est de ma coutume, ni de la qualité et sexe de l'un et de l'autre, d'entrer en tels propos et traités ; et que c'est ma coutume de faire la guerre et m'armer contre mes ennemis. » (Orig. St-Geniès, février 1" ^586.)

L'incorrection suit ordinairement une dictée rapide; elle peut donc servir d'indication utile. Ainsi :« Faites conduire autant de soldats h pied qu'en pourrez recouvrer pour me venir trouver : n'étant la présente pour autre effet, me recommandant à vos bonnes grâces, et prie Dieu,mons' d'Assy, vous avoir en sa garde. » (Orig. 6 février 457G).

La familiarité surtout est une preuve déterminante dans un original; le nom tout court, Harambure, au lieu de: mon cousin j ou M. de Harambureji{UQnd celle appellation n'est pas ordinaire. En un mol tout

ce qu'un roi peut se permettre, et qu*uii secrétaire ne peut oser.

On trouvera, plus loin, le tableau des lettres où j'ai reconnu la main , et , à défaut de la main, le style de Henri IV, et dont le texte est ou paraît exactement conservé.La liste estlongue et formerait encore une correspondanced'unvolume étendu. Ce sont les seules d'où j'ai tiré les chapitres qui suivent, ne séparant jamais une idée ou un sentiment de l'expression que Henri IV lui-même leur a donnée, et ne demandant qu'à l'écrivain ce que l'homme a pensé ou senti. Je sais que^ même dans les libertés les plus secrètes d'une confidence, on se montre toujours un peu meilleur que l'on n'est : cependant, de même qu'en se regardant dans une glace, on n'aperçoit guère ses défauts physiques ; de même, dans le commerce privé, comme on se plaît à soi-même, on ne songe guère à s'embellir; et le portrait, fut-il parfois un peu flatté, est, à coup sur, ressemblant.

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