‹ Henri IV, considéré comme écrivain. Par Eugène JungChapitre 5 sur 10 · DES IDEES · texte numérisé non relu

DES IDEES

On sait que Henri, roi de Navarre, épousa Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, le 18 août ^572, à l'âge de dix-neuf ans. Six jours après éclata la Saint-Barthélemy, que ce mariage avait, dit-on, préparée; et pendant que les cloches sonnaient le massacre, Charles IX, pâle, égaré, Tépée haute, contraignit son beau-frère à abjurer. Henri céda sans peine; et, gardé prisonnier au Louvre, il se jeta dans ces filets de voluptés dont la reine-mère enveloppait ceux qu'elle voulait surveiller et amollir. Cette cour corrompue «où les femmes priaientles hommes (I) » Tasservit aux attraits de madame de Sauve, qui gouvernait en même temps le duc d'Alençon et le duc de Guise, et qui était gouvernée par Catherine de Médicis; il fut tout aux plaisirs, à ces divertissements où la lutte s'animait des fanfaronnades de la galanterie : a Mon capitaine, si vous n'eussiez eu peur que Ton vous eût fait recevoir quelque honte en courant mieux que vous, nous eussions bien trouvé moyen qu'un de nos amis se fût trouvé masqué sur la carrière, et en vue sa maîtresse.» (Anonyme, 4575.) Un

(1) Lettre do Jeanne d'Albret à son Gis, du 8 mars 1572.

jeune lioinmo qui s'amuse n^est pas un homme d'élat redoulable: aussi Je Louvre traitait-il avec dédain « ce roitelet qui avait plus de nez que de royaume, » et les « brocards » dont on le « galopait » exercèrent sa patience et lui apprirent les longs supports. On se servait bien de son nom dans la conspiration de La M(Me et de Coconas; le duc d'Alençon lui faisait des tendresses intéressées: mais il suffisait qu'il laissât faire; on lui laissait même ignorer ce qu'on faisait : « Dieu merci, quand vous êtes à votre aise, vous ne vous souvenez de personne. Vous ne m'avez rien mandé de nouvelles particulières. N'en faites ainsi aujourd'hui. Mériglisesuit votre exemple, si bien qu'il vaudrait autant que je fusse à cent lieues de la cour et sans y avoir aucun ami que d'être comme je suis. » {Ibid.) La captivité lui enseigne la prudence, et l'espionnage la dissimulation ; mais dans cet apprentissage où il essaie sa finesse, il reste dupe; la reine mère, en le suspendant à de fausses espérances, le sépara du duc d'Alençon, et l'attacha aux Guise et au roi : tout fut tumulte à la cour, où le roi de Navarre, avec ses amis nouveaux, se trouvait en présence des anciens : «La cour est la plus étrange que vous l'ayez jamais vue. Nous sommes presque toujours prêts à nous couper la gorge les uns aux autres. Nous portons dagues, jaques de mailles, et bien souvent la cuirassine sous la cape. Severac vous en dira les occasions (les raisons). Le roi j est aussi bien menacé que moi; il m'aime beaucoup plus que jamais. M. de Guise et M. du Maine ne bougent d'avec moi. Lavardin, votre frère, et

Sainte-Colombe, sont les chefs de mon conseil. Vous ne vîtes jamais comme je suis fort. En cette cour d'amis je brave tout le monde. Toute la ligue que savez me veut mal à mort pour l'amour de Monsieur, et ont fait défense pour la troisième fois à ma maîtresse de parler à moi, et la tiennent de si court qu'elle n'oserait m'avoir regardé. Je n'attends que l'heure de donner une petite bataille; car ils disent qu'ils me tueront, et je veux gagner les devants. » (Miossens, janvier ^576.)

Henri prit les devants en échappant à ses gardiens et en s'échappant, avec des ruses d'écolier et des adresses de femme. Mais sa liberté qu'il n'avait pas préparée l'embarrassa. Courant le pays avec quelques camarades de cour devenus ses compagnons de fortune, presque tous catholiques, incertain s'il reviendrait à son ancienne religion, il avait l'air d'un aventurier ; quand au bout de trois mois ce rôle le fatigua, il dut se faire protestant pour entrer dans la Rochelle. Celte ville, au lieu d'ouvrir ses portes à l'ancien page de Coligny, au chef naturel des réformés, conçut des défiances très-justifiées, et négocia la réception. Henri les assure « qu'il ne veut aucune ment et n'entend diminuer en rien leurs anciens privilèges, franchises et libertés; qu'au contraire, il désire les leur conserver de tout son pouvoir; que l'on connaîtra plutôt l'union qui doit être entre eux tous et l'affection particulière qu'il leur a toujours portée, qu'aucune diminution de ce qui leur peut appartenir; les priant aussi de garder de leur part le respect qui lui est dii. » (10 juin 11' 1570). H leur

soumel la liste des gentilshommes qui entreront à sa suite; il en exclut Fervaques, son plus dévoué serviteur, mois catholique et massacreur de la Saint- Barthélémy : «11 n'y mènera personne qui puisse être suspect et dont il ne réponde. » (26 juin.) Ce début n'avait rien de triomphant.

11 guerroya d'abord au hasard; et les petits succès établissaient sa réputation militaire, sans rien arranger : les affaires des protestants s'en allaient toutes gâtées, si Catherine, que la politique ramenait parfois du côté des réformés pour maintenir la balance et éterniser les querelles, c'est-à-dire l'utilité de ses conseils, n'avait dressé avec le roi de Navarre l'édit de Bergerac. Cet édit fit de Henri le chef de son parti : de ce jour, il songea à le fortifier et à l'étendre; à arrêter les petites prises d'armes de château à château, de village à village, qui l'affaiblissaient sans profit; «à lever tous les obstacles et empêchements, à parvenir à rétablissement de la paix (à quoi tous les gens de bien doivent tendre). » (Dampville, vers le 7 mai IP 4578). H veut l'observation de l'édit; il se fait conciliateur et même intercesseur : « Il ne faut pas mettre le tort tout d'un côté, mais y pourvoir sans passion, et que les gens de bien y mettent la main sincèrement.» (Dampville, vers le 20 septembre >I578).

La reine mère n'avait pas prévu un pacificateur si décidé , et la conciliation n'était pas dans ses calculs. Elle vint faire, avec la même confiance dans les mêmes artifices, la longue conférence de Nérac , amenant la cour du Louvre et V escadron volant. Elle

transforma la cour du roi de Navarre ; et, quand elle s'éloigna , elle avait empoisonné Nérac de cet art de corrompre qu'elle pratiquait par politique, et sa fille par luxure. Elle n'y avait parlé que de paix ; elle y laissa la guerre civile. La galanterie n'allait pas sans coups d'épée : Henri , pris comme les autres , laissa les désordres renaître de toutes parts et les entreprises guerrières se mêler aux ballets. Comme au Louvre, il fut au pouvoir d'une maîtresse, que sa femme dirigeait, comme sa belle-mère avait dirigé madame de Sauve; comme au Louvre, les voluptés enfantèrent les batailles : tout aboutit à la guerre des Amoureux. Mais alors Henri pratiquait -mieux la dissimulation, et, disons le mot, l'hypocrisie. Pendant qu'il écrit à Henri III : « 11 n'y a rien qui me fâche plus en ce monde que de voir tous ces malheurs et désordres, et qui désire plus de les faire cesser que moi. Le sieur de Rambouillet vous dira la peine que j'ai eue pour le faire connaître. Croyez, s'il vous plaît, queje ne cesserai à m'y employer» (Janvier 1IM580), il annonce la guerre à Saint-Geniès, s' excitant, s'affermissant lui-même, décidé à se convaincre que cette folle expédition est un acte d'énergie , jetant le dé comme César: « Je ne me puis répondre de ma fermeté future; si sais-je que je ne dévoierai à cette heure de mon dessein. Si l'événement me bat, je ne m'en prendrai à autre qu'à moi et à ma fortune. » (Janvier HP 1580.) A la veille même de lever les armes, il écrit encore à Henri 111 : o Je ne désire rien tant que de voir un bon rej)os et les désordres qui se commettent bien remis et réparés. Je n'y ai jusqu'ici

rien éparjyné de ce qui peut être en moi ; et les occasions qui en empêchent l'effet ne procèdent point de nous. » (Commencement d'avril ^580.) Mais le plus curieux, c'est la lettre qu'il écrit à sa femme, pleine de gémissements sur la prétendue nécessité de cette guerre, toute doucereuse et plaintive, confite en larmes et en dévotion :

« Ma mie , encore que nous soyons vous et moi tellement unis , que nos cœurs et nos volontés ne soie^it qu'une même chose, et que je n'aie rien si cher que Famitié que me portez; pour vous en rendre les devoirs dont je me sens obligé, si vous prierai-je ne trouver étrange une résolution que j'ai prise, contraint par la nécessité, sans vous en avoir rien dit. Mais puisque c'est force que la sachiez, je vous puis prolester, ma mie, que ce m'est un regret extrême, qu'au lieu du contentement que je désirais vous donner, et vous faire recevoir quelque plaisir en ce pays, il faille tout le contraire, et qu'ayez ce déplaisir de voir ma condition réduite à un tel malheur. Mais Dieu sait qui en est cause. Depuis que vous êtes ici , vous n'avez ouï que plaintes; vous savez les injustices qu'on a faites à ceux de la religion, les dissimulations dont on a usé à l'exécution de l'édit; vous êtes témoin de la peine que j'ai prise pour y apporter la douceur; ayant tant que j'ai pu rejeté les moyens extraordinaires pour espérer de la main du roi et de la

reine votre mère les remèdes convenables Ayant

aussi , par les dépêches dernières qui sont venues de la cour, assez connu qu'il ne se faut plus endormir, les desseins de nos adversaires , et d'autre part, la

coiidilion de nos églises affligées qui me requièrent incessamment de pourvoir à leur défense, je n'ai pu plus relarder, et suis parti avec autant de regret que j'en saurais jamais avoir, ayant différé de vous en dire l'occasion, que j'ai mieux aimé vous écrire, pour ce que les mauvaises nouvelles ne se savent que trop tôt. Nous aurons beaucoup de maux, beaucoup de difficultés, besoin de beaucoup de cboses ; mais nous espérons en Dieu, et tâcherons de surmonter tous les défauts par patience , à laquelle nous sommes usités

de tout temps Ne vous attristez point ; c'est assez

qu'il y en ait un de nous deux malheureux, qui néanmoins en son malheur s'estime d'autant plus heureux que sa cause devant Dieu sera juste et équitable » (10 avril IIM589). Le véritable auteur de cette, guerre était cette même Marguerite, à qui son mari l'annonce d'un air d'innocente victime, les bras croisés sur sa poitrine, comme un saint qui s'avance vers le martyre.

Malgré la prise héroïque de Cahors, le maréchal de Biron changea les exploits en échecs; et le traité de Fleix, grâce au duc d'Anjou, fut une heureuse issue de cette folie malheureuse. Cahors fut rendu € avec toute la douceur et obéissance possible » (Henri III, mars P ^58^). Le roi de Navarre désavoua sa faute après l'avoir commise, comme avant de la commettre : « Madame, écrit-il à Catherine de Médicis, le plus grand souhait que je fasse en ce monde est de ne revoir jamais le mal qui s'est passé, lequel j'ai toujours taché d'éviter par tous nïoyens, et vous supplie très-humblement. Madame, ne me

rendre si malheureux de croire qu'il soit venu de moi ni de conseil que j'aie » (mars 11* ^581). Cet achoppement lui fut salutaire. L'année 458^ recommença le travail interrompu de conciliation et d'équité; son rôle s'agrandit par l'énergie et la persistance de sa modération. Si M. de Brocas délient injustement un prisonnier, il lui ordonne de le mettre en liberté, « sans lui faire payer aucune rançon ni lui faire aucun tort ni déplaisir. Et vous gardez bien dorénavant de prendre aucun prisonnier ni user d'aucune exaction, sur tant que vous craignez d'en être repris et puni comme désobéissant, s'il en vient aucune plainte» (5 janvier 4581). Il ne perd pas d'occasion de contenir son parti et de le réserver aux grands événements, de lui montrer les vastes projets de la Ligue naissante, pour le resserrer et le mettre, pour ainsi dire, en bataille rangée. Il envoie à Scorbiac et à Dupin « un écrit fait par un citoyen de Valence qui représente au vrai les desseins et l'artifice du duc du Maine. Quatre yeux y voient plus que deux. Je vous prie le faire imprimer, après avoir apporté vos avis en quelques fautes ou mots que peut-être il faudra changer ; mais non ceux qui témoignent Tanimosité de l'auteur contre notre parti. Il en faudra faire imprimer mille ou douze cents, afin que cela coure par plusieurs mains » (25 octobre 4584). Il est en correspondance continuelle avec le maréchal de Matignon, commandant pour le roi en Guyenne, afin de modérer le parti royal ; la moindre mesure éveille et inquiète son attention : « J'ai entendu qu'ojj lève en ce pays quelques compagnies.

On ne m'en a rien fait entendre. Le temps et la misère de ce pays ne portant point cela ; ce qui me fait vous prier de les faire retirer, si ainsi est. Ce sont des levées qui ne servent qu'à fouler le peuple et à mettre beaucoup de gens en alarme » (Matignon, commencement d'avril, 11^ ^585). Il a ne travaille rien tant qu'à voir la paix bien établie et surmonter les traverses » (Bellièvre, vers la fin d'avril ^585). Il se porte partout « où les choses sont en mauvais état, et à quoi il est besoin de remédier, si on ne veut y voir un grand mal » (Matignon, commencement de mai 4585). Le bruit de la reprise des armes courut tout à coup par toutes les villes : « De ce bruit en sont arrivés quelques maux et inconvénients ; on a surpris quelques châteaux ; Roquevidal qui est en Lauraguais a pris sej)t ou huit prisonniers, et, quelque commandement que lui ait fait la chambre de Liste, qui lui a envoyé un prévôt pouc les élargir, il n'y a voulu obéir, et dit que nous sommes à la guerre. Cette licence s'est entretenue et accrue par le moyen de rimpunilé. Je vous prie, mon cousin , d'écrire aux dites villes, qui se sont ainsi alarmées sans propos, de bonnes lettres pour modérer les cerveaux » (Matignon, 24 août 4585). Un mois après : « J'ai été bien marri d'entendre que les bruits et alarmes continuent encore, combien qu'il n'y ait aucune raison ni fondement : ceux qui en sont fauteurs mériteroient bien d'être cbàliés; et seroil besoin de les découvrir... Ceux qui surprennent les villes, maisons et châteaux devroi^ni être punis exeuq)lairement; autrement la licence croilra de plus en plus. Le roi me mande tant

qu'il désire une si entière observation de Tédit : ce point est dos principaux et qui doit être le moins omis » (vers la (in de septem!)re). — « Un mal attire l'autre. A Bazas on a mis en garnison vingt, entre autres gens, condamnés à mort par la justice; on y a fait venir deux ou trois prévôts à la fois, pour intimider ceux de la religion ; on leur a fait entendre que, pour leur sûreté, ils en dévoient sortir. Les autres ont été chassés. Je trouve mauvais que Le Casse use de courses et violences et qu'il fasse prisonniers ; c'est chose à quoi il faut pourvoir : mais je serois bien d'avis qu'on en usât suivant ce que j'ai fait entendre à Mgr de Bel lièvre, parce que sans forces on ne pourroit en venir à bout. Entre les maux il est besoin de choisir le moindre, et je vous prie, mon cousin, que ce soit le plus tôt que faire se pourra. J'attends la réponse du roi mon seigneur sur la prorogation du temps des villes de sûreté, et sur le payement des garnisons qui y sont. Je vous prie, mon cousin, donner ordre que ce pendant elles puissent vivre. Et lorsqu'elles seront payées, ceux de qui on aura pris les vivres seront satisfaits, et le service du roi se fera trop mieux, cherchant doucement tels moyens et en usant sans aigrir les choses, qu'envoyant des prévôts sur les lieux pour empêcher ceux desdites garnisons de recouvrer des vivres pour subvenir à la nécessité, qui n'a point de loi : car je leur ai permis d'en prendre où il y en aura , avec assurance de les payer» (Matignon, vers le 42 décembre 4 585). Il apporte « à ce qui touche le bien et le repos de la province, toute l'affection qui se doit, ensemble

sa personne et ses moyens, et ne permet qu'aucun en cela mette le pied devant lui ; afin de remettre toutes choses au bon état, et établir, s'il est possible, une paix générale en ce royaume, par le moyen de laquelle la justice régnera et fleurira » (Le même, vers le mois de janvier, et novembre 1'* ^1584).

Il fait des concessions, et laisse retirer la garnison protestante de Bazas, « encore que ce retranchement soit contre Tédit et les conventions faites » (Matignon, vers le commencement d'août IV ^585). Mais cet esprit d'accommodement lui donne le droit d'être ferme. Après Fattentat de Périgueux , surpris la nuit par les catholiques, il demande d'abord la punition des coupables ; puis, ne pouvant l'obtenir, une indemnité pécuniaire et l'échange de cette ville à une autre. Henri III avait chargé le maréchal de Matignon de régler cette affaire, sans y faire intervenir le roi de Navarre. Celui-ci, sans autorisation du roi , fit un traité avec Matignon pour maintenir son autorité; et il s'en excuse auprès de Henri 111 : « Monseigneur, encore que je ne sois aucunement nommé ni compris au pouvoir que vous avez baillé à M. le maréchal de Matignon, si est-ce qu'en attendant votre bonne volonté et intention sur ce , je suis entré en traité avec lui et le sieur de Bellièvre, pour vous faire voir combien je désire de vous complaire et obéir en toutes choses , n^ assurant que vous aurez agréable ce qu'avons arrêté pour ce regard , comme je vous supplie très humblement, Monseigneur, de croire que tant plus vous me donnerez des moyens, tant plus me senlirai-je obligé à votre service , et d'em-

ployer pour icelui tout oe que j'ai en ce monde >> (vers la mi-novembre F" ^38f). Quand sa l'emme re- (;ut une insulte de Henri III, au sortir de Paris, il refusa de la reprendre, profitant du tort où s'était mis le roi pour s'emparer de quelques villes en litige. « Ceux du Mont-de-Marsan » avaient refusé de venir aux Etats de Béarn, « comme s'ils étoient aliénés et séparés de ses autres sujets. » Ils avaient « démoli ses maisons en temps de paix, et depuis persévéré obstinément en leur désobéissance et malice. Ils ont effrontément refusé de satisfaire à ce qui lui est dû de temps immémorial , ce que autres n'ont jamais entrepris. Ils ont mis en délibération de donner les étrivières à celui qui les est allé semondre, pour se trouver, comme de coutume , aux Etats du pays » (Matignon , vers le commencement d'août IIP, et vers le mois de septembre ^585). Matignon lui avait promis de lui aider, et de le« faire obéir et reconnoître de ses sujets » (vers le commencement d'août I"*) ; mais la promesse n'arrivait pas à Teffet : Henri tira parti de l'affront fait à sa femme pour prendre la ville. Il obtint même, comme réparation, la suppression des garnisons royales dans les villes voisines de Nérac.

En même temps, il cherchait des alliances à l'étranger, et la formation d'une sorte de ligue des puissances protestantes. Dnpiessis-Mornay, son secrétaire, l'attachait à la religion réformée, et, dans sa pieuse ardeur, voulait faire de son parti une France nouvelle.

En ^ 584 le duc d'Anjou mourut ; le roi de Navarre devint héritier du trône de France ; la Ligue se souleva, et étendit son réseau sur tout le pays : on se

prépara à une longue série de guerres civiles. Cet événement ne changea pas brusquement les idées de Henri. D'Épernon, envoyé par le roi pour lui demander sa conversion, échoua. Henri comptait donner au parti réformé une force assez grande pour le porter jusqu'au trône. Il presse son ambassadeur, l'excitant au zèle et aux instances, regardant sans cesse vers les cours étrangères et vers ses propres Etats : « car il est temps de mettre la main à la besogne et de n'oublier rien au logis » (Ségur, vers la lin de ^385 VHP).

Mais il n'espéra' jamais triompher sans le parti royal, et ne se sépara pas de la cause de Henri 111. 11 ne voulait pas être seulement chef de parti, mais défenseur de la royauté, pour se préparer à l'obtenir. Il ménage Catherine de Médicis avec toute sorte de respects et de soumissions; et s'il fait une assemblée des églises réformées, il lui soumet les décisions, la priant « d user de sa bonté accoutumée, et d'excuser ce qui pourroit rester d'infirmité es esprits des pauvres sujets de Sa Majesté » (octobre IP 4584). Cependant la cour s'éloigne de lui, et provoque ses plaintes : « Je n'eus de longtemps, écrit-il à M. de Bellièvre, si grand dépit et déplaisir que celui que j'ai reçu naguère par une dépèche qui u)'a élé envoyée de la Cour, que je crois que le roi n'a jamais entendue... Je ne donne point d'occasions de me faire tels traitements, et me semble que je ne le mérite point; car je De pense qu'à bien faire et à affectionner tout ce qui est pour le service de sa Majesté et pour le repos de cet État. Telles indignités sont si insupportables, qu'étant continuées, à la longue contraindroient les plus

sajjos d'cnlrer en des impatiences et désespoir. C'est {Trande cruauté, lorsqu'on lâche de bien servir, d'être si mal reconnu. 11 semble qu'il y en ait qui aient entrepris d'entretenir le roi en jalousie et défiance de moi, et me tenir toujours en doute de sa bonne grâce. Je ne vois point que cela puisse apporter du bien ; et je m'en plains à vous privément, parce que je sais que vous n'êtes point de ceux-là et que vous aimez le bien » (novembre V* >I584). Mais ces mécomptes ne le découragent pas. 11 offre à Henri 111 une alliance défensive contre la Ligue : « Je vous dirai seulement, Monseigneur, que j'ai connu que leurs moyens seront beaucoup plus faibles que leur attente, lorsque tous vos bons et fidèles serviteurs s'emploieront et feront leur devoir pour vous faire rendre l'obéissance qui vous est due. De ma part, je supplie votre Majesté croire que je n'ai autre désir que de lui témoigner l'affection et fidélité que j'ai à son service aux dépens de ma vie et de tous mes moyens, quand elleconnoîtra que je serai bon pour lui en faire » (vers la mimars 4585). 11 va à Lectoure « pour parler à la noblesse et les tenir en leur devoir pour le service du roi; pour servir en tout ce qu'il pourra au service de Sa Majesté et au bien de son Etat. En quoi il est résolu de prodiguer sa vie et tousses moyens avec la fidélité qu'il doit» (Matignon, 45 juin 4585). On voit que dès le premier jour il signale au roi une ennemie dans la Ligue, et cherche, comme pour défendre les intérêts de Henri 111, à en faire le défenseur des siens propres. Mais déjà Catherine a fait une alliance secrète avec les Guise. Cette alliance devient publique par

l'Edit de Nemours. Henri adresse au roi une lettre pleine de tristesse et d'affection, rappelant son obéissance et sa modération, prenant à témoin ce que le roi lui-même lui a écrit, se plaignant qu'on le condamne sans l'entendre : « On s'est joint à vos ennemis pour ruiner vos serviteurs, vos plus fidèles sujets et ceux qui ont cet honneur d'être vos plus proches parents. Qui plus est, on a partagé vos forces, votre autorité, vos deniers, pour rendre ceux-là plus forts qui sont armés contre vous, pour leur donner plus de moyens de vous faire eux-mêmes la loi. » Il termine par un vœu qui n'est plus même une espérance, et demande humblement la permission de faire imprimer sa déclaration de principes, commes'il devait encore obéissance à l'homme qui lui déclare la guerre (40 juillet F' -4585). 11 attendit au dernier moment pour commencer la campagne, et n'interrompit point ses respectueuses déférences envers le roi et la reine-mère : « Monseigneur, je me suis plaint à votre Majesté de ce que la paix s'était faite avec nos ennemis sans moi et contre moi, combien que je ne lui aie rendu que toute obéissance; toutefois j'en attendois la déclaration par écrit, laquelle je suis encore à recevoir » (vers le commencement d'août 1" 4585). — « Je vous supplie très humblement. Madame, si mon malheur ne doit être accompagné de mépris, me vouloir faire entendre vos intentions » (vers le commencement d'août IP 1585). Même pendant la guerre il continua ses protestations de dévouement et ses ménagements envers le parti royal; et il s'irrite de l'inutilité de ses tentatives : « L'édil de quinze jours a été publié; ja-

mais on n'a ouï parler d'une telle cruauté et perfidie. Notre cause est d'autant plus annendée et leur méchanceté entièrement découverte. Prions Dieu et faisons ce qui est de notre devoir, usant des moyens qu'il lui plaît nous donner; et il les rendra confus, tellement qu'ils enfanteront le rebours de leurs conceptions et desseins » (St-Geniès, 21 octobre ^585). Et cependant il écrit encore à Henri III : « Monseigneur, je me console toujours en l'opinion que j'ai, que, quelque mal qu'on tâche de me faire, Votre Majesté ne me peut vouloir mal, ni selon son naturel, ni selon Tobéissance que je lui ai rendue. De mes ennemis, je m'en donne certes peu de peine; seulement it me déplaît de les voir couverts de votre nom qui m'eut dû couvrir contre leurs violences... Rien ne me peut dégoûter de ressentir vivement ce qui vous touche; et je prie Dieu, Monseigneur, qu^il vous veuille préserver des pratiques de vos ennemis » (5^ décembre 4585). Le lendemain de sa victoire de Coulras, il a soin d'informer Matignon des égards qu'il a eus envers les morts et les prisonniers du parti royal. Par ses ordres les corps de M. de Joyeuse et de son frère ont été conduits à Libourne ; leurs entrailles ont été enterrées avec les cérémonies, auxquelles assistèrent quelques-uns de ses serviteurs. 11 est « bien marri qu'en cette journée il n'ait pu faire différence des bons et naturels François d'avec les partisans et adhérents de la Ligue; mais pour le moins ceux qui sont restés en ses mains témoigneront la courtoisie qu'ils ont trouvée en lui et en ses serviteurs qui les ont pris. Il lui fâ<;he fort du sang qui se répand et

il ne tiendra pointa lui qu'ilnes'étanche; mais chacun connoît son innocence » (25 octobre >I587). Au commencement de 'l 589, quand Henri 111 a fait assassiner les Guise, il envoie Duplessis-Mornay négocier Talliance. Mais ses désirs ne le menaient pas à l'imprudence, et les hésitations du roi éveillaient se» soupçons : « On ne veut que nous amuser et faire perdre le temps, ce pendant que nous le pouvons bien et avantageusement employer. Je sais qu'on traite avec la Ligue ; et semble qu'on ne veuille de nous qu'à défaut des autres ; ce qui a été cause qu'ayant rassemblé tous ceux qui sont ici près de moi, nous sommes résolus à ceci : je consens la trêve d'un an avec la permission secrète ou par écrit de pouvoir faire prêcher dans six mois, à condition que nous ayons Saumur. Et ce, dans Quasimodo. Si on ne l'accorde, prenez congé et vous en revenez » (25 mars). Enfin les barricades exaucèrent ses vœux, en réunissant les deux partis : « Je crois que Sa Majesté se servira de moi ; autrement il est mal ; et sa perte nous est un préjugé dommageable » (Mme de Grammont, 8 mars 1" 4589). 11 avait su faire partager ses sentiments à son parti ; et quand les deux armées se rapprochèrent, les gens de guerre s'embrassaient au lieu de se frapper, «sans qu'il y eût trêve ni commandement exprès de ce faire » {Ibid). Avec quelle joie il annonce à Duplessis la conclusion de l'alliance : « La glace a été rompue, non sans nombre d'avertissements que si j'y allois j'étois mort. J'ai passé l'eau en me recommandant à Dieu, lequel par sa bonté ne m'a pas seulement préservé, mais fait parottre au visage du roi une

joie extrême, au peuple un applaudissement non pareil, môme criant : Vivent les rois! de quoi j'élois bien marri » (50 avril -1589).

L'année >I588 avait été rude : la déroute des reitres rendit inutile la victoire de Contras ; l'empoisonnement du prince de Condé le laissait seul en face du roi et de la Ligue : « Ah l s'écrie-t-il , les violentes épreuves par où Ton sonde ma cervelle 1 Je ne puis faillir d'être bientôt ou fou ou habile homme. Cette année-ci sera ma pierre de touche » (Madame de Grammont, 8 mars 4588). 11 en sortit habile homme; mais il avait déjà, avant cette épreuve, la première condition de l'habileté , la confiance en soi-même. Il croyait et disait qu'il o connoissoit ce qui éloit bon , que sa tête étoit la meilleure de son conseil; qu'il ne se trompoit guère en ses jugements. » (Vivans, vers le mois de septembre IP 4585; Saint -Génies , 4 mai 1 586 ; madame de Grammont, 4 0 mars 4 588) . Il se félicitait, sans doute, du cours qu'il avait donné à ses affaires, quand les deux rois , réunis à Saint-Cloud , assiégeaient Paris et prenaient déjà les faubourgs ; la prise de la capitale lui eût fait une position redoutable; sa fortune prenait une face heureuse : mais Henri III est tué ; le nouveau roi est abandonné par une partie des catholiques et une partie des protestants; les concessions qu'il faitaux uns éloignent les autres; un motchevaleresque deGivry n'en retient que quelques débris ; il est forcé d'abandonner Paris. H regrette sincèrement Henri III, mort trop tôt pour l'avancement de son ambition; l'inquiétude succède à la confiance et s'épand en ces vives effusions qui s'ouvrent dans notre

cœur à la perte d'un parent ou d'un ami. Mais bientôt quelques troupes lui reviennent, et la confiance avec elles. A la veille des combats d'Arqués, quand Mayenne publiait que Henri allait se rendre ou se jeter à la mer, quand l'ambassadeur d'Espagne écrivait déjà à Rome qu'il était tué, quand madame de Montpensier disait partout qu'on Fallait amener garrott^, et que les fenêtres de la rue Saint-Antoine se louaient d'avance sur le passage prochain du captif; Henri IV écrivait avec une assurance tranquille à madame de Grammont : « Je me porte bien, et mes affaires vont bien au prix de ce que pensoient beaucoup de gens. J'ai pris Eu. Les ennemis qui sont forts au double de moi à cette heure m'y pensoient attraper : ayant fait mon entreprise, je me suis rapproché de Dieppe et les attends à un camp que je fortifie. Ce sera demain que je les verrai, et espère, avec l'aide de Dieu, que s'ils m'attaquent , ils s'en trouveront mauvais marchands » (9 septembre 4589).

Non-seulement il a confiance en lui-même, mais en Dieu ; et comme il s'aide comme il peut, il compte que le ciel l'aidera : « Dieu le conduit par la main sur le bel et bon étroit chemin de sauveté» (Madame de Batz, o\ mai 1580). S'il découvre « un tueur pour lui ; » si <» l'on met des gens après lui pour le tuer, sa principale assurance est en Dieu qui le gardera par sa grâce » (Madame de Grammont, -10 mars ^1588, 20 novembre 4589, 4 4 mai IP 4 590). Il y a des gens qui ne prêtent à Dieu que sous caution, qui ne lui donnent qu'à titre d'échange et de compensation, qui tiennent registre de leurs bonnes actions pour les

— no —

présenter en bonne forme au jour de l'échéance : rien pour rien. Henri IV va plus loin : il met Dieu de son parti ; mais il le traite comme un de ses partisans, attendant de sa main aide et protection, et ne le payant que de paroles. Je me trompe : il le paie de cantiques, qu'il fait chanter :« H me semble que nous devons tous rendre grâces à Dieu ; et n'y aura pas de mal de faire chanter le Te Deum, afin que, voyant que nous ne sommes pas ingrats de lui rendre grâces des faveurs qu'il nous fait, il nous les continue » (Nevers, 24 juillet >I592).

Il s'autorise même des faveurs reçues pour en obtenir de nouvelles : « tout est en la main de Dieu qui a toujours béni ses labeurs » (Madame de Grammont, 22 octobre -1588). Et plus tard : a J'espère avec l'aide de Dieu que, puisqu'il a eu ci-devant soin de moi, qu'il l'aura encore et me gardera de mes ennemis » (La Force, ^5 mai P ^602). Dieu ne peut oublier ses anciens bienfaits ; ils sont comme une obligation qu'il a contractée : pourquoi commencerait-il pour ne pas achever? Que de gens à cet égard ressemblent à Henri IV 1

Montaigne avait remarqué cette assurance de Henri IV en ses destinées, qui ressemblaitau fatalisme: «Les historiens disent que la persuasion étant populairement semée entre les Turcs de la fatale et imployable prescription de leurs jours, aide apparemment à les assurer au danger. Et je connois un grand prince qui en fait heureusement son profit, soit qu'il la croie, soit qu'il la prenne pour excuse à se hasarder extraordinaircment. Pourvu que la fortune ne se lasse trop tôt de

lui faire épaule! » (II 29). 11 est probable que Henri IV ne la croyait pas, car il n'était pas superstitieux ; quand plus tard Marthe Brossier, prétendue démoniaque, excita la crédulité publique, il écrivit de sa main au médecin Marescotqui avait surpris et prouvé la fourberie, « pour le prier et commander, comme chose qu'il affectionne, de faire un discours à vrai de ce qu'il y aura reconnu, lequel il fera imprimer, afin que par ce moyen la vérité de ce fait-là soit reconnue d'un chacun, mémement par les gens de bien, et l'imposture, si aucune y en a, avérée» (51 mai IV^ ^599). Et comme M. de la Frontière fait difficulté de sceller le privilège à l'imprimeur, il lui ordonne de le sceller « comme chose qu'il veut et commande» (^ 5 juillet). Les nombreux présages qui précédèrent sa mort, recueillis curieusement par les historiens et auteurs de mémoires, le frappèrent beaucoup moins que ses an)is; et il disait à Bassompierre {i) pour le rassurer, que tous les ans il avait vu des prodiges aussi menaçants, et que, s'ils avaient dit vrai , il serait mort depuis longtemps.

Il avait bien besoin de ce courage moral et de cette netteté de raison après son avènement. Ses partisans catholiques exigeaient qu'il abandonnât les prolestants; ses partisans protestants exigeaient qu'il abandonnât les catholiques : pour lui, fidèle à la même politique, il cherchait le salut de sa couronne dans l'union du parti réformé et du parti royal. Il prit sans hésiter les ministres de Henri III et les offi-

(1) K. ses Mémoirêâ»

ciers de la couronne; c'était consacrer du premier coup sa royauté, que de l'entourer des serviteurs du feu roi. Il s'engagea h ne confier les charges h aucune personne de la religion pendant six mois. Les protestants se plaignaient de tout; ils se plaignirent même des mots : Que Dieu absolve^, mis par Henri IV dans sa protestation derrière le nom de Henri lïl ; et il dut rejeter cette prétendue faute sur l'imprimeur. Dès le mois d'octobre ^589, il se tint un colloque à Saint- Jean « tendant à l'élection d'un nouveau protecteur des Églises, fondée sur l'incertitude de sa persévérance en la religion, sur la conservation des personnes et entremise ou direction des affaires d'icelle ; comme s'il s'étoit du tout jeté entre les bras des uns et qu'il eût quitté ou abandonné les autres. Vous savez ce que l'on brassoit sous main dans la dernière assemblée tenue à la Rochelle. Ceux-là pensent avoir trouvé l'occasion tout à propos pour la prendre au poil, et en épluchant mes actions et déportements, m'accuser d'inconstance, et sous prétexte d'icelle parvenir à leurs desseins... Ils disent que j'ai démis les officiers de la religion qui vivoient avec quelque commodité, employés en de petites charges , que les ministres ne sont plus payés, que les commissaires pour l'exécution de la trêve ont, contre le contenu en icelle, remis les offices royaux, Texercice de la religion romaine ; qu'on veut anéantir l'établissement des Chambres ; bref qu'en la religion, en la justice et aux finances, leur condition est pire qu'elle n'étoit du vivant du feu roi... Voilà ce dont ils font semence et fondement pour faire nailre ou bâtir un nouveau protec-

leur. Je ne sais qui pourroit être celui-là qui ait tant exposé sa vie aux dangers, son labeur et ses biens, pour nie priver de cet office , à présent confus avec ma dignité, et lorsque j'ai plus de moyen de le rendre plus illustre et plus assuré pour eux que jamais. De dire que c'est pour doute que je veuille changer de religion , j'ai persisté, grâce à Dieu, constamment jusqu'à cette heure : mais chacun sait les brouilleries et difficultés que j'ai eues à mon avènement, et que j'ai encore : combien de personnes farouches j'ai eu à apprivoiser, en leur ôtant de la fantaisie que je ne tâchois qu'à m'établir, puis après renverser leur dite religion ; la peine que j'ai eue de retenir la plupart de nos Suisses et beaucoup de la noblesse qui menaçoient de prendre parti avec la Ligue ; à regagner le peuple, presque partout séduit et dévoyé par les séditieux sermons des prêcheurs. Ce nonobstant, au milieu de ces travaux et au plus fort de mes affaires, une bonne parlie des nôtres m'a laissé ; et quelque prière ou remontrance dont j'aie usé, ils ont voulu retourner chez eux. Je ne les ai point pourtant oubliés, les aimant tous, autant que je fis jamais... Vous savez les exploits qui se sont passés ; je n'en dirai rien davantage, sinon que j'y ai grandement éprouvé la faveur et assistance de Dieu; et n'ai point intermis l'exercice de la religion partout où j'ai été, tellement que telle semaine sept prêches se sont faits à Dieppe par le s*" d'Amours : est-ce là donner argument ou indice de cbangement? Si je n'ai parlé si souvent ou caressé ceux de la religion comme ils désiroient, la gravité de tant d'affaires

m'en pouvoil dispenser; si je n'ai pourvu à toutes leurs nécessités, Je pouvois-je faire de moi-même en un tel changement , et ayant une telle armée sur les bras? Cependant l'impatience de telles gens qui ne voient ni considèrent mes actions, qui voudroient que je bandasse l'arc de mes affaires à la corde de leurs passions, ou bien que je leur rendisse compte de mes conseils, et qui voudroient encore me donner loi en ce qui dépend de l'administration que Dieu m'a commise, tâche de séparer de moi ceux avec lesquels j'ai si longtemps conversé, que je pense m'être doublement acquis, ceux que j'aime d'un amour paternel, et desquels la conservation ne sauroit être si chère à personne qu'à moi » (Duplessis-Mornay,7 novembre l"). Sans doute les ardentes convictions ne s'accommodent guère des tempéraments, des ménagements et des compromis. Mais les plaintes et les alarmes perpétuelles des réformés rendirent l'abjuration plus facile et plus prochaine à force de la prévoir et de la craindre. Ils éloignèrent peu à peu Henri IV de leur foi en s'éloignant peu à peu de son affection. Henri IV leur était attaché par la mémoire de sa mère, une longue fraternité de batailles, et les services rendus^ par des souvenirs et des sentiments, sans être retenu par les invincibles liens d'une croyance ferme et bien enracinée : plus les réformés lui prouvaient qu'ils combattaient pour leur Eglise et non pour lui, plus il se croyait exempt d'une reconnaissance personnelle. Lorsqu'après la victoire d'Ivry la conquête de la Normandie et de l'Ile-de-France, la prise de Chartres, le siège de Rouen, les deux sièges

de Paris,* la nation pouvait craindre qu'il ne parvînt à être souverain sans devenir catholique, il abjura ; cet acte était trop évidemment intéressé pour lui ramener immédiatement tous les catholiques ; mais la nation épuisée demandait à respirer; elle ne pouvait contester longtemps la sincérité de l'homme qui voulait être son pacificateur.

Ce fut le tour des protestants d'éprouver des scrupules religieux à servir Henri IV. Ils continuent cependant pour la plupart; mais ils y mettent une condition : c'est que Henri IV ne fera pas la paix avec l'Espagne. Henri IV contredit les bruits qui courent parmi eux sur ses desseins pacifiques; il profite même de celte exigence pour leur demander plus de modération dans les autres : il ne peut faire davantage pour eux, dit-il, et il conjure Duplessis-Mornay «de les y faire contenter, de peur qu'à faute de cela il ne soit contraint de faire la paix avec les Espagnols, chose à quoi il n'a jamais voulu entendre et n'entendra que forcé» (5 avril P ^1597). Il désire qu'ils mettent fin à leurs demandes, «afin qu'il vive en repos et qu'il n'ait plus à songer qu'aux anciens ennemis de êet état» (25 juin ^597). Cependant il ne voulait pas une guerre éternelle, et il signa l'année suivante le traité de Vervins, qui le fil reconnaître de toute l'Europe, et lui assura enfin l'exercice paisible de sa couronne.

Henri IV avait conquis la paix dans le pays ; il travailla à la conquérir dans les esprits. H prit le rôle difficile de conciliateur. Tour à tour protestant et catholique, il devait ou obtenir et garder (juelque

crédit sur les deux partis à la fois, ou être pris entre les rancunes de tous deux. Mais il n'était pas homme à se laisser dominer : « Je vous assure que je perdrai plutôt la vie, écrit-il à Elisabeth , que de tomber en mépris à l'endroit de mes ennemis et de mes sujets. C'est le conseil que vous me donnez, que je saurai, avec l'aide de Dieu, aussi bien pratiquer en paix qu'il m'a réussi, les armes à la main» (janvier ^605). On avait besoin d'ordre et de tranquillité; et, quelque ingrat que soit ce rCAe de modérateur, qui tire sa grandeur de la rareté même du succès, les circonstances étaient favorables : mais elles n'en demandaient pas moins une patience énergique, une haute raison, une grande sûreté d'esprit. Il fallait à la fois, et de tous côtés, résister et ménager : art difûcile qu'il avait pratiqué toute sa vie, et pour lequel il était merveilleusement doué. Il ne faut que de la passion pour être extrême; il faut, pour être modérateur, paraître exempt de passion : Henri IV le comprend, et «c'est l'impression du monde qu'il craint le plus qui entre dans le cœur de ses sujets, qu'il se gouverne par autre chose que la raison» (D'Epernon , 26 janvier 11^ ^605). La raison suffit chez un peuple raisonnable; mais quand les hommes sont divisés par les dissensions religieuses et les souvenirs de guerre civile, il faut, pour les gouverner, les connaître. Henri IV les connaissait; et, par celte connaissance, il mena ses contemporains. Il écrivait spirituellement à M. de Batz : « Beaucoup m'ont trahi vilainement, mais peu m'ont trompé. Celui-ci me trompera s'il ne me trahit bientôt» (2 novembre ^587). On ne le

voit pas commetlre, dans le choix des hommes qu'il emploie, de ces graves erreurs si communes chez les rois, auprès de qui Tambition s'affuble des apparences du dévouement. On ne découvre pas qu'il ait jamais été sensible à la flatterie : comme il s'en servait luimême, il savait ce qu'elle valait. Il s'irrita souvent contre Sully ; et, tout en le trouvant insupportable, il le supporta et le récompensa jusqu'à la fin. Discernant les sentiments de chacun, il est habile à les manier, à les conduire, à les exciter à propos, à en faire, comme dirait Pascal, «des coopérateurs à ses volontés. » Pour le suivre dans cette adroite direction des consciences, qui paraît sans se montrer, il faudrait assistera ses conversations, comme celle que nous conserve le journal deChamier (^ ); mais les mémoires n'en donnent guère d'aussi naïvement fidèles; ses lettres, dans une certaine mesure, nous en donnent une idée. 11 est rare que l'élude des hommes, quand l'habileté en tire parti, proflte à la verlu de celui qui s'y adonne. A regarder dans la verlu des autres, on se trouve suffisamment vertueux; à découvrir tant de faiblesses et de vices, on arrive à s'en servir. Un coté par où Henri IV manque de noblesse et de grandeur, c'est le trafic des consciences. 11 racheta ses bonnes villes à beaux deniers comptants; la paix lui fut vendue cher ; mais c'était une économie : la guerre eût coûté davantage. Il apprit ainsi que l'argent semé dans certaines poches rapporte de gros bénéfices; et il acquit un peu partout, dans le clergé et dans le

(1) Mémoire sur ce journal par M. Cli. Uuad, 180i.

parli réformé, des pensionnaires, c'est-à-dire une police. On est plus sur des dévouements qui ne sont pas libres. Mais le calcul est faux : un souverain perd toujours à corrompre ses sujets. Leur vénalité, qui est d'abord un moyen commode, est bientôt un embarras. C'est encourager la résistance que l'arrêter avec de l'or; quand on acbète, tout est à vendre; et ceux qui font commerce d'eux-mêmes remuent beaucoup pour hausser de valeur et mieux placer leur marchandise. Henri IV^ jusqu'à sa mort, eut affaire à des hommes turbulents par amour du gain; il légua aux deux régences de Marie de Médicis et d'Anne d'Autriche une génération de gentilshommes qui menacèrent la cour pour conquérir ses faveurs, et cherchèrent dans la guerre civile un métier lucratif. Une politique plus élevée eut été plus habile. Celte connaissance des hommes lui apprit à les conduire sûrement et irrésistiblement , en cachant sous les apparences de la douceur beaucoup de fermeté, de persistance et de fine habileté. H mit sur le trône la royauté familière, la bienveillance dans les mots et souvent dans les choses. Il se souvint du conseil de Montaigne : « Où les conquêtes, par leur grandeur et difficulté, ne se pouvoient bonnement parfaire par armes et par force, elles ont été parfaites par clémence et magnificence , excellents leurres à attirer les hommes (^). » Sa sévérité ressemble plutôt à la colère ; mais il ne se laisse aller à la colère que lorsque la colère ressemble à la sévérité. Il s'irritait

(1) Une lettre inédite de Montaigne, 1850.

contre son peuple, lorsque le peuple, dans quelque ville ou quelque province, abattu ou exaspéré par les malheurs du temps, se soumettait h tout le monde ou ne se soumettait à personne. Les habitants de Montrichard, peu belliqueux , à ce qu'il semble, se contentaient, suivant l'occasion, decbanjrer de vainqueurs, et de crier tour à tour f^ive le Roi I Vive la Ligue I Des partisans de Henri iV passant de leur côté, ils se rendent à Henri IV; la Ligue paraît, ils se rendent à la Ligue. Mais Henri IV ne Fentend pas ainsi : 0 Assurez ceux de Montrichard que si cette fois ils font les trompeurs, que je les ferai tous pendre; et leur envoyez la présente pour assurance de ma promesse, à laquelle je vous jure que je ne manquerai nullement » (Souvré, 25 novembre 4 589). Montrichard se rendit aussitôt.

En 4594, les paysans du Poitou, du Limousin et du Périgord se révoltèrent contre les gens de guerre et de finance. Henri IV les fit conibattre et réduire, quoique les malheureux eussent sans doute de bonnes raisons pour se plaindre. Mais nous voyons par ses lettres qu'il y mit de la douceur et de la patience. Il envoie d'abord le conseiller Boissise o avec charge et commission d'ouïr les plaintes et doléances des peuples soulevés es dits pays et d'y pourvoir par la voie de justice. » 11 leur offre de sa part « toute douceur et grâces, » et ordonne en attendant au s' de Chambaret de les « rompre etdésarmer. » Il engage le sénéchal de Périgord à « les entretenir aux meilleurs propos qu'il pourra, et en bonne espérance qu'il sera pourvu à leur soulagement. » Il ordonne de • pour-

voir à ce que ce désordre se termine par la douceur, s'il est possible. » H fait une réponse favorable à leurs députés; mais la révolte continuant, il prend quelques mesures plus énergiques. Voici sur ces troubles ses expressions personnelles : « Monsieur de Bourdeille, j'écris à mon cousin le maréchal de Matignon ce qui est de mon intention sur rassemblée des peuples en mon pays de Périgord , que je ne veux pas être supportés en leur désobéissance non plus que violemment traités, pour le péril qu'il y auroit en l'un et en l'autre » (5 août ^595). Il y avait alors dix-huit mois que les paysans étaient soulevés ; leur soumission ne s'acheva que six mois plus tard. On voit que Henri IV usa de quelque tempérament. Plus tard même, il se rendit dans le Limousin afin de pourvoir en personne à des réformes qui pussent contenter et soulager cette misère séditieuse.

Sa conduite fut la même à l'égard des particuliers. Son intérêt lui conseillait de prévenir toutes divisions entre les gentilshommes : elles auraient entretenu l'humeur querelleuse d'une noblesse turbulente; provoqué des combats singuliers et la mort de quelques braves sujets ; séparé des adversaires qu'il pouvait avoir besoin de réunir. Cette tache était souvent difficile; il n'y épargna jamais sa peine : « Il y faillit avoir hier une grande querelle entre M. d'Aiguillon et le senor don Juan (oncle de la reine), pour le rang du logis. Nous verrons aujourd'hui comme nous ac- . commoderons cela. Seulement vous dirai-je que votre oncle, quand il est en colère, est hors de toute raison » (Marie de Médicis, VI octobre V^ >I605). —

{( Le maréchal d'Orna no arrive ce jour-là. Ils me donneront bien de la peine, M. d'Épernon et lui ; car ils sont fort animés l'un contre Tautre » (Marie de Médicis, À6 octobre 4605). Et quelques jours après : « J'ai enfin accommodé M. d'Epernon et M. d'Ornano, mais avec une extrême peine. » Quelquefois il dut déployer de la fermeté. Le prince deJoinville, dans une altercation, avait frappé d'un coup d'épée le duc de Bellegarde désarmé ; il demeure deux jours «pour pourvoir à cela et commander que la justice en soit faite. Car, encore que le mal ne soit grand et que M. Le Grand (^) soit pour être aussitôt que moi à Blois, si veux-je que tout le monde connaisse comme je veux que la justice soit faite de cela, et qu'y ayant été offensé, c'est à moi de la faire faire ou pardonner l'offense n (Bellièvre , ^ 5 août W 4599). La grande querelle du comte de Soissons et de Sully fut pour le roi un véritable souci , et éprouva singulièrement sa patience. Il y entremit le comte de Saint-Paul, MM. de Brissac et de La Rochepot, qui usèrent leur peine. Il écrivait le ^19 août 4605 au comte de Saint-Paul : « Mon cousin, j'ai vu les lettres que MM. de Brissac et de la Rochepot m'ont apporté de vous; je les ai ouïs sur l'affaire qu'ils avoient en charge; en quoi je ne vois qu'une continuation de

(1) On avait coutume d'appeler le grand-écuyer monsieur le Grand. Le duc de Bellegarde était grand-écuyor. C'est le môme qui fut aimé de Gabriolle d'Estrées. Tallomant des Réaux prétend que Henri IV refusa d'abord de donner le nom d'Alexandre au premier fils do Gabi iello, de crainte que les plaisants no l'appelassent Alexandrc-fe Grond. ^ H , il|' '

désobéissance au conïle de Soissons, avec des plaintes de moi plus pleines d'animosilé que de vérité. Je ne sais quel plaisir il prend de rn'offenser chez moi. Conseillez-lui de s'en aller chez lui passer sa colère; car je ne le puis plus endurer, et si à mon retour il est revenu à soi, je serai très aise de le voir. Gros cousin, je vous aime de tout mon cœur et vous donne le bonsoir. » Quelques jours après cependant il avait pu opérer un rapprochement : « Mon cousin, écrit-il au comte de Soissons, j'ai vu par l'écrit que m'avez envoyé par les comtes de Saint-Paul, maréchal de Brissac et comte de La Roehepot, les langages qu'on vous a rapportés avoir été tenus de vous par M. deRosny, desquels vous vous plaignez, et l'offre que vous faites de prouver qu'ils ont été dits par lui. Jene doute point, puisque vous l'assurez, qu'ils n'aient été dits ; mais je n'ai jugé à propos d'entrer en telles preuves, tant pour ce que je ne révoque en doute que ce rapport ne vous ait été fait, que pour avoir été aussi bien assuré de M. de Rosny que son intention ne fut jamais de dire chose qui vous pût offenser, étant votre serviteur comme il est. Et désirant que les choses s'adoucissent et se terminent avec la satisfaction qui vous est due, je vous prie de recevoir de M. de Rosny celle qu'il offre de vous faire, et en demeurer satisfait » (vers le 26 août 1605). L'affaire s'arrangea en séance solennelle. La fréquence de ces conciliations ne décourageait pas Henri IV. C'est ainsi qu'il accommoda Carency et Mme de Caumont, les deux La Houssaye et Vitry, Montespan et Pompignan, Chambaret et Créqui. Il écrivait quelquefois de sa propre main les

paroles que devaient prononcer en sa présence les deux réconciliés, avant Tembrassade plus ou moins fraternelle qui réparait tout. L'époque n'était pas encore éloignée où à la cour d'une Médicis les duels se multipliaient à la fureur ; Henri IV cependant sut mieux les empêcher par ses paroles amicales que plus tard Richelieu par ses lois rigoureuses; il ne se fit pas juge et punisseur, mais conciliateur bienveillant et infatigable.

Il aimait à pardonner; et s'il a «tancé» quelqu'un, il se réjouit dès qu'il le trouve « résolu à être plus sage à l'avenir » (Nevers,^0 décembre 4 594). Il aime, en vrai chevalier, à présenter au choix de ses adversaires le combat ou l'amitié : « Si ces gentilshommes veulent persister en ce qu'ils vous ont fait dire, et que, se repentant de ce qu'ils ont fait, ils disent tout ce qu'ils savent, et avouent que l'on les y a voulu embarquer, et pour cet effet veulent recourir à ma clémence, vous leur pourrez promettre de vous employer j)our eux envers moi, et les assurer que j'aurai toujours les bras ouverts pour les recevoir ; car je ne veux la mort du pécheur, mais seulement qu'ils avouent leur faute, et promettent de n'y plus retourner... Je m'avancerai vers Romorantin, pour, s'ils ne veulent faire ce qui est de leur devoir , les voir Tépée en la main ; mais je veux croire qu'ils ne me donneront celle j)eine » (La Force, 26 août >IG05).

Même quand il est impérieux, il temj)ère l'âpreté du commandement par des explications et des assurances : « Vous prévoyez que quelques-uns me veulent faire des remontrances» sur lavérific^ition de mon édit

loiicliant le rétablissement de la religion catholique on mon pays de Béarn ; mais je ne veux pas que pour cela Ton diffère la vériCcalion d'icelui. Pour ce, portez-vous en cette affaire avec telle roideur que je sois obéi. Vous ne sauriez croire de quelle importance cela m'est à présent, mémement à Rome, ou cela seroit pour traverser les affaires que j'y ai, desquelles vous savezassez juger l'importance. C'est pourquoi je vous recommande cette affaire, et ne recevez aucune remontrance sur ce fait-là. Je suis très aise de ce que, passant par la Guyenne, vous avez trouvé un chacun bien disposé à la paix et à m'obéir. J'espère que Dieu me fera la grâce que je le serai des uns et des autres, si je suis bien servi de ceux que j'emploie et qui ont charge... Surtout gardez-vous bien de recevoir ceux des Etals de mon pays ni autres à me faire aucune remontrance sur la vérification de mon édit; car c'est chose que je ne veux souffrir, et faut qu'ils se réduisent à m'obéir, et considérer que j'ai fait le tout pour le bien général des uns et des autres » (La Force, A7 juillet ^599). Les Béarnais ne voulaient pas recevoir le conseiller Dupont. Henri IV écrit à M. de La Force : « Il y va en cela tellement de mon service et de mon contentement que je ne vous cèlerai point que je ne pourrai trouver bon de voir mon autorité combattue plutôt par passion que par raison ; et vous savez que mon humeur est de ne m'y laisser vaincre... Les choses en sont venues trop avant pour en demeurer là ; bref, je veux être obéi. Aussi vous pouvez vous assurer et assurer en mon nom les Etats de mon pays, et le leur jurer et promettre; que cela n'arri-

vera plus, et que je les conserverai en tout ce que je pourrai, non-seulement pour le for (J) ; mais même en tout ce qu'ils requerront de moi, je leur témoignerai comme je désire les gratiGer. Mais aussi qu'ils me donnent ce contentement-là^ et ne me fassent choisir une autre voie pour me faire obéir » (24 novembre 1UM599).

Quant à la condamnation de Biron , j'éprouve quelque embarras à parler d'une affaire qui attend et recevra bientôt de nouveaux éclaircissements : je me contenterai de faire remarquer que son amie Elisabeth, qui, dix-huit mois auparavant, avait fait tomber la tête du comte d'Essex, lui conseillait la sévérité, tout en le plaignant; et ses avis avaient quelque crédit, venant d'une reine si habile : « Madame ma bonne sœur, je vous rends grâces du meilleur de mon cœur; et véritablement je ne pouvais recevoir consolation en mon affliction présente (qui est certes la plus cuisante que j'aie oncques sentie) que de votre cordiale main, tant je prise votre prudence, et ai de créance en votre amitié. Je suivrai donc votre bon conseil et votre heureux exemple, le mieux qui me sera possible, en préférant le bien et repos public de mon royaume, comme je suis tenu de faire, à toutes considérations et affections particulières; choses que à l'aventure je ne ferois si délerminément, s'il n'y alloit que du hasard de ma vie » (\2 juillet HP >I602). Il sentait pourtant, après l'exécution de Biron, le besoin de se justifler : écrivant à M. de La Force,

( 1 ) Nom de la Coutume do Béarn.

son benii-frère, il cherclie des arguments jusque dans l'indifférence filiale et religieuse de Biron : « De peur de vous en renouveler la douleur, je ne vous en dirai que ce mot, sinon qu'il est mort, avouant qu'il la méritoil bien, mais ne m'ayant jamais voulu demander pardon, ni nommer ses complices, ni même prier Dieu : et je crois aussi qu'il ne le savoit, comme il l'a avoué à ses confesseurs, qui, lui ayant voulu parler de madame la maréchale de Biron, sa mère, il ne l'a voulu seulement ouïr nommer, pour ce qu'elle était hérétique. Ce dont il les a priés en mourant, a été de dire à tout le monde qu'il étoit mort très bon catholique, sans pouvoir dire ce que c'éloit que catholique. Je lui ai permis de faire testament et de disposer de son bien ; car, comme vous le savez, je ne me veux point enrichir du bien d'autrui, et me contente qu'il ait été puni comme il l'avoit mérité» (7 août -1602). Sillery croyait Biron coupable. On lit, dans un autographe de lui, qui a passé récemment dans une vente : « 11 est mort avec un cœur félon et endurci, » La lettre n'était pas adressée à Henri IV. Rien n'indique jusqu'à présent que la clémence, cette fois-là, n'eût pas été une faiblesse; et cette condamnation n'est pas encore devenue une preuve contre la justice de Henri IV*

Il n'en est pas moins vrai qu'il avait une répugnance naturelle contre la cruauté, et qu'il rompit avec cette politique italienne où l'assassinat, même injuste et lâche, était regardé comme légitime. Il préféra le gouvernement de l'habileté à la tyrannie , moyen facile et peu durable; et il faut lui en tenir

con)pte ; car sa douceur de commandement avait à lutter au dehors contre des hommes d'une turbulence irritante, et, en lui-même, contre un sentiment très vif, je veux dire l'orgueil de race. Non-seulement il appelle un jour des fantassins de son armée des goujats : • Meslon, j'ai avisé d'envoyer le capitaine Marrac à Sainte-Bazeille. Faites-le partir incontinent, sans amener pas un cheval et le moins de goujats qu'il pourra » (vers le ^6 novembre i580); mais à la mort de la princesse de Condé, comme on voulait lui rendre des honneurs au-dessus de son rang, il s'y oppose, trouvant que ces honneurs « sont de conséquence, préjudicient à son service, et tirent conséquence à l'avenir » (Bellièvre, 48 juin 4 604). On sait les ordonnances cruelles qu'il rendit contre les braconniers. 11 voyait dans la chasse un privilège tout royal, que le roi n'étendait à quelques-uns de ses sujets que par concession. A ses yeux le pouvoir royal est un pouvoir absolu. Il écrit à d'Épernon : « Le serviteur qui veut être aimé de son mailre lui témoigne toute obéissance » (21 mai 1" 4605). Il est vrai qu'à ce moment il est en colère ; mais souvent la colère, comme le vin, fait dire ce que l'on pense. Ailleurs : « Je ne dois rendre com|)te de mes actions à personne du monde, et moins à mes sujets » (Duplcssis, 46 février lie 4597). H affaiblit tout ce qui était fort, c'est-à-dire menaçant. Il restreignit les libertés municipales, en remplaçant les officiers électifs par des administrateurs de son choix. H voulut que 1q main du pouvoir central se fit partout sentir. Mais ce ne fut pas seulement despotisme; c^ fut aussi

amour de Tordre. Déjà, coiiïme roi de Navarre et gouverneur de Guyenne, il avait égalé l'énergie de sa résistance à la constance des désordres, à Tindiscipline maraudeuse et pilleuse de ses troupes ; « Je vous prie tenir la main à ce qu'elle (la justice) se fasse bonne et griève, et même contre les voleurs, picoreurs et traîtres ; autrement Dieu ne nous bénira point » (Scorbiac, ^5 mars Ile 4588). — « J'entends que punition exemplaire soit faite de ceux qui ont quitté et pillé Maubequin et Dieupentale, que j'avois conquis au danger de ma vie, pour les arquebusades et le basard d'une bataille : c'est ce que je vous dirai pour réponse » (le même, vers la fin de mars YI^ >i588). Il exigeait pour chaque soldat éloigné de son corps ou un congé en forme, ou une permission spéciale d'y revenir, et la signature de Saint-Génies, de sa sœur ou la sienne. Chaque capitaine doit avoir sa commission : « J'ai entendu que c'est le quinzième qu'on doit prendre les armes; JB vous prie m'envoyer le rôle de ceux à qui vous avez baillé des commissions, afin que s'il s'en trouve d'autres qui les lèvent, je leur fasse courir sus » (Matignon, vers le ^0 avril 4585). Au plus fort de la guerre, il surveille ses soldats; et, s'ils ont pris de la vaisselle dans un couvent, il en ordonne une recherche curieuse et difficile, en divers endroits à la fois, recommandant une grande diligence , regrettant que les embarras d'une guerre laborieuse le contraignent « à ne point voir ce qu'en autre temps il feroit punir très rigoureusement » (Montpensier, 24 mai 4587). 11 réussit à empêcher beaucoup de brigandages et à

donner à ses soldais le respect du bien d'niilrui : après la prise de Poissy, ii écrit à Soiivré : « Les nôtres se sont tellement gouvernés qu'ils ne sont entrés en aucune maison ; et on y fait les quartiers comme si on y fut entré en pleine paix : ce que n'ont pas fait les ennemis; car les religieuses ont été toutes pillées » (4 8 février lie ^590).

Quand il fut roi paisible, il fonda cette puissante administration qui donna tant de force à la royauté en ramenant peu à peu sous son joug les vieilles autorités féodales et les nouvelles libertés populaires. La démocratie naissante périt avec l'ancienne oligarchie. La monarchie tourna au pouvoir absolu. Mais la nation y prêta les mains. Montaigne l'avait prédit à Henri IV : «Les inclinations des peuples se mènent à ondées; si la pente est une fois prise à votre faveur, elle l'emportera de son propre branle jusques au bout (1).)) Accuser Henri IV seul d'un effet inévitable, c'est méconnaître cette loi fatale, que tout principe vainqueur tend à son excès. Du moins le sentiment national acquit plu» de force; et les plus rudes épreuves purent encore déchirer la France, mais non la diviser.

Il appuya constamment Sully dans sa guerre contre les détenteurs de la fortune publique; il l'avait même devancé : «Tenez ferme contre les financiers^ écrivaitil au connétable; car si une fois ils étaient remis, ils nous mettraient le pied sur la gorge » (25 février 459G). Et il lui fallut plus d'énergie qu'à son ministre : Sully luttait contre des gens qu'il n'aimait

(1) Une lettre inédite do Montaigne. Didron, 1850.

pas (il n'aimait personne); Henri IV luttait contre ses favoris, ses maîtresses, ses parents et ses meilleurs amis. Si Ton veut juger du soin qu'il apportait même dans les détails, il écrit à Sully : « Mon ami, j'oubliai hier a vous parler pour les deux offices de receveurs des resles de Rouen. J'ai su que l'on les avait taxés à huit mille livres chacun; ceux qui les prennent en sont d'accord avec moi qu'ils ne seront taxés que deux mille écus chacun. Si vous voulez, faites-les retaxer auxdils deux mille écus, ou les faites délivrer aux huit mille; car de l'une façon ou de l'autre, je n'en aurai point davantage. Il y a deux ans que Je suis après cette affaire ; je vous prie y faire une fin » (6 avril HP ^605.) Aussi Ta-t-on accusé d'avarice; mais ses lettres répondent à ce reproche. Sully était un payeur difficile et ombrageux, temporiseur et chicaneur: Henri IV lui ordonne souvent de laisser partir quelque argent dans des mains qui l'avaient bien gagné. C'est Sully qui est l'avare : auprès de son ministre, Henri IV était un dépensier. Avant l'administration de Sully, s'il donna peu, c'était par force: ses pourpoints étaient troués, et ses poches pouvaient l'être sans inconvénient.

Il comprit mieux que Sully tes moyens d'accroissement de la richesse publique. Sully ne voyait que le labourage et le pâturage; Henri IV encouragea l'in- , dustrie : «J'ai été bien aise d'entendre, écrit-il à « Duplessis-Mornay, l'espérance que vous me donnez que, dans l'année prochaine, il y aura quatre fontes " qui commenceront à travailler dans les montagnes Pyrénées, et que celles-là donneront commencement

à d'autres. Je recevrai à un grand contentement de savoir que vous vous employez à celte œuvre où il y va de mon service, lequel je veux croire que vous affectionnerez comme autrefois je Tai reconnu » (^6 décembre IP ^601). On sait qu'il fui Tavocat des vers à soie méprisés par Sully : «Mon ami, lui écritil, je vous prie de faire haler la charpente et couverture de mon orangerie des Tuileries, afln que cette année je m'en puisse servir à y faire élever la graine des vers à soie que j'ai fait venir de Valence en Espagne, laquelle il faudra faire éclore aussitôt que les mûriers auront jeté de quoi les pouvoir nourrir. Vous savez comme j'affectionne cela : je vous prie encore un coup d'y pourvoir et les faire hâter » (29 mars >I605). Il fil l)alir la Place Royale «devers le logis qui se fait au marché aux chevaux,» non-seulement comme lieu de promenade, mais pour y établir des manufactures de drap de soie, faisant servir les embellissements de la ville à la prospérité du commerce (Rosny, 29 mars et 29 mai >l60o). L'expropriation pour cause d'utililé publique était déjà en vigueur, mais avec ménagement. Le sieur de Monlmagny ne voulait pas céder son terrain ; le roi charge Sully de lui en parler de sa part comme d'une chose «qu'il affectionne pour l'ornement et l'embellissement de la ville de Paris; qu'on lui paierait la terre que Ton est contraint de prendre dans son jardin ; et qu'étant une oeuvre publique, on lui pourrait même contraindre à la vendre, non 5 son mot, mais comme il serait jugé juste» (27 mai l*"** >f605).

Parlerons- nous de sa politique extérieure? îl met

la France au ran^ que lui indiquent sa position géographique, le caractère de ses liahilanls, ses doctrines gallicanes, entre les peuples du nnidi et ceux du nord, entre les nations catholiques et les nations protestantes, de façon à n'être dominée par aucune et à les dominer dans l'occasion, à asseoir sa puissance sur réquilihre européen, et à devenir, comme médialrice armée, l'arbitre de TEurope.

Il rendit service à l'humanité elle-même en établissant la tolérance, entourée de garanties, et assez forte dans sa primitive vigueur pour être respectée des cardinaux ministres qui succédèrent à Henri IV. La guerre que Richelieu fit aux protestants ne fut pas religieuse, mais politique. Faisons-lui de Tédit de Nantes un éternel honneur : la tolérance est l'avenue de la liberté. Il a écarté du gouvernement des choses temporelles les passions religieuses , et inauguré la politique moderne. La lutte était entre deux théocraties, théocratie catholique et théocratie protestante : Henri IV maintint une monarchie française. Le patriotisme devint le premier devoir des Français (4).

Je sais que cette prédominance de Tintéret national sur l'intérêt religieux, il l'établit même dans sa conscience, où elle est moins légitime. Les raisons politiques de l'abjuration apparaissent d'elles-mêmes, et elles étaient si fortes que Sully lui-même lui conseil-

(1) Je ne puis m'empêcher de citer un mot de Henri IV à Daniel Charnier (F. le mémoire de M. Ch. Read). Il se plaint de ce que les réformés, à Gap, aient appelé le pape Antéchrist : « De quoi on se devait abstenir, quand il n'y aurait que cette considération qu'il était son ami » (p. 55). Que nous sommes déjà loin des guerres religieuses !

Jait, et que les hommes les plus honorables du royaume lui demandaient avec prière de changer de religion. Il y a cependant sur ce point une opinion peu accréditée en France, mais acceptée chez des peuples protestants ; c'est qu'il pouvait régner sans abjurer. Il aurait donc été forcé, pour s'imposer, non-seulement de vaincre, mais de subjuguer et de réduire la moitié au moins de la France. Outre la violence du moyen, il n'aurait pas réussi. Son armée, exclusivement protestante, eût été trop peu nombreuse, et n'aurait pu longtemps réparer ses pertes : elle n'était pas compacte et disciplinée comme les phalanges d'Alexandre ou les légions de César; plus difficile à retenir et à diriger après une victoire qu'après une défaite. Un jour Henri IV se plaint que les soldats se débandent, parce qu'ils sont payés; un autre jour, il craint qu'ils ne se mutinent à l'arrivée de l'ennemi, parce qu'ils ne sont pas payés. On peut juger des habitudes militaires de ce temps par la dispersion générale qui suivit la reprise d'Aniiens : « Ma chère sœur, il laut que les déplaisirs talonnent toujours les contentemenls. Vous pouvez penser quel je devais avoir du succès d'Amiens , et quel regret j'ai dans l'ame de voir le cours de ma boime fortune arrêté par un débandement général de mon armée, qui, l'argent à la main, n'a pu être empêché, tant la légèreté des Français est grande I Et l'exemple pernicieuse des grands a élé suivie. Je ne me plains de personne ; mais je me loue de peu. S'ils disent que je leur ui donné congé, me le devaient-ils demander? J'avais jeudi uu soir cinq mille genlilshonnnes, samedi

à midi je n'en ai pas cinq cents. De Tinianlerie le débandemeni est moindre, bien que très grand. Le conseil avait été bien tenu, les résolutions bien prises, les sujets de bien faire très beaux, les soldats ennemis étonnés, leurs villes effrayées ; mais qui, ainsi que

Dieu, peut faire quelque chose de rien? Ceux qui

n'ont pas été à Amiens doivent être bien honteux. Jugez que doivent être ceux qui m'y ont laissé » (Madame Catherine, 28 septembre ^597).

Il eût fallu que les nations protestantes l'aidassent de renforts considérables et toujours nouveaux. Et , en cas de succès, elles auraient vaincu avec lui, comme les Espagnols avec la Ligue. C'eût été la guerre de l'Europe protestante contre l'Europe catholique, avec la France pour champ de bataille et pour prix de la victoire.

Mais les généraux espagnols l'auraient sans doute em[)orlé; ils avaient une armée organisée, et leur infanterie si redoutable; ils étaient alors les seuls stralégistes. Henri IV ne l'était pas. Il n'avait jamais de dessein bien suivi, allant au hasard, et ne connaissant que les coups de main et les exploits aventureux. Il perdit un an en cavalcades inutiles après la bataille d'Ivry. Il aurait pu souvent écrire : « Certes, je fais bien du chemin, et vais comme Dieu me conduit; car je ne sais jamais ce que je dois faire au bout» (Mme de Grammont, 8 janvier >I588). Son bonheur voulut que la durée de la guerre lui fût aussi favorable que ses victoires. Même sur le champ de bataille, il se fiait moins à ses combinaisons, quoiqu'elles fussent souvent heureuses, qu'à son ardeur téméraire et

à rentrainement de son exemple. C*était toujours : Suivez mon panache blanc, et il se jetait dans la mêlée. Le duc de Parme, sans même combattre, lui faisait perdre par de simples manœuvres tout le terrain qu'il avait péniblement gagné; et quand il se retirait, Henri IV se croyait vengé s'il lui faisait « la conduite» jusqu'à la frontière. Cependant la confiance ne lui manquait pas : a Je pense vous pouvoir assurer que, dès la fin de janvier, je serai dans Paris » (Mme de Grammont, vers le 20 novembre 4 589). Il ne se trompait que de quatre ans. « J'espère que dans huit jours la Normandie sera nette de ligueurs, et qu'il n'y restera que Rouen ; et que la Bretagne sera aussi bientôt après au même état » (Mme de Montmorency, 7 janvier 4590). La Bretagne fut la dernière province qu'il marchanda , sept ans plus tard. Cependant, quand l'habileté était la résolution et la hardiesse, rien n'égalait la sûreté de ses regards. Après sa réunion avec Henri III, il le dissuade de partager son armée, et lui ra{)pelant le temps où ils étaient en * guerre : « Lorsque nous oyions dire , lui écrit-il : le roi fait diverses armées , nous louions Dieu et disions : Nous voilà hors de danger d'avoir du mal; quand nous entendions : Le roi assemble ses forces, et vient en personne, et ne fait qu'une armée, nous nous estimions, selon le monde, ruinés » (6 juin 4589). Henri lïl pensa à se retirer jusqu'en Bretagne; le roi de Navarre fait sentir vivement l'imprudence de celte conduite timide : « Si le roi va en Bretagne, il est ruiné. Les raisons : ses ennemis feront rourre le bruit qu'il fuit devant M. de Mayenne, les-

quels ont imprimé déjà au cœur de plusieurs qu'il appréhende sa venue, et que rien ne lui a fait quitter Blois que cela. Un chacun, n*ayant témoignage du contraire, pour ne pouvoir lire au cœur de Sa Majesté, et s'arrêlant aux apparences, perdra cœur, et ses ennemis le redoubleront, et augmenteront le nombre de leurs partisans, outre le tort que telle réputation fera au service de Sa Majesté, tant par toute la France qu'en pays étrangers. Voilà pour Thonneur. Pour le dommage, il est indubitable que Meung, sur cette simple nouvelle, quittera; Beaugency n'attendra la venue du duc de Mayenne ; Blois ira crier miséricorde au devant de lui; Tours se révoltera et réduira la garnison dans le château dont l'armée ligueuse aura bon marché ; Saumur portera les clefs au-devant : si durant ce temps Sa Majesté a le loisir de se sauver par les Ponts-de-Cé, ce sera tout ce qu'elle pourra faire » (Duplessis, 24 mars >l 589). Et au roi : « Le bruit courait partout qu'alliez en Bretagne; j'en étais enragé; car, pour regagner votre royaume, il faut passer sur les ponts de Paris. Qui vous conseillera de passer par ailleurs n'est pas bon guide >) (7 juin ^589).

Son impétuosité d'allures un peu désordonnée ne suffisait pas pour asservir la France. L'abjuration sauva sa couronne. On a beaucoup discuté sur la sincérité de cette démarche décisive ; et l'on pourra encore, je crois, discuter longtemps. Était-il protestant de cœur? Pourquoi, en ce cas, après son évasion de la cour en 457G, a-t-il hésité trois mois, quand le catholicisme ne l'enchaînait ni par contrainte ni par intérêt? Pourquoi aurait-il désiré la conversion de

Sully, ou du moins celle de sa propre sœur, dont Tabjuration n'eût eu rien d'éclatant? Elait-il catholique convaincu? Pourquoi alors a-t-il différé si longtemps sa conversion? On ne peut croire à un changement subit ; car il négligea de se faire instruire. Et pourquoi faisait-il dire aux Jésuites que la caque sent toujours le hareng? Élait-il sceptique? Mais il parlait volontiers de Dieu, non-seulement avec ceux que sa dévotion pouvait séduire, mais avec madame de Grammout et Gabrielle d'Estrées qui, étant catholiques, et attachées à lui par autre chose que la religion, n'avaient pas besoin d'être rassurées sur sa piété. Il écrit, par exemple, à madame de Grammont : (i Dieu m'inspira, après Tavoir prié, de les envoyer sommer... Dans mardi, nous tenterons, ce crois-je, le grand fait. Celui-ci, dirai-je comme David, qui m'a donné jusqu'ici victoire sur mes ennemis, me rendra cette affaire facile » (24 octobre 4 588). Gabrielle n'était pas sans doute bien fervente, puisqu'elle poussa d'abord le roi à rester protestant et à ne se fier qu'aux protestants, et qu'il lui écrivit le fameux mot : « Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux » (25juillet4595) : Dieu cependant est souvent en tiers dans leur correspondance. La lettre qu'il écrivit à madame de La Kocbe-Guyon n'est pas d'un sceptique : « Ma mailresse, je vous écris ce mot le jour de la veille d'une bataille. L'issue en est en la main de Dieu, qui en a déjà ordonné ce qui en doit advenir et ce qu'il connaît cire expédient pour sa gloire et pour le salut de mon peuple. Si je la perds, vous no me verrez jamais; car je ne suis pas iionuno qui fuie ou qui

recule. Bien vous puis-je assurer que, si j'y meurs, ma pénultième pensée sera pour vous, et ma dernière sera à Dieu » (54 août 4 590). Était-il indifférent? Mais entre 4585 et 4589, il paraît protestant sincère. A ce moment il ne donnait guère d'espérances de conversion, quoiqu'il fût héritier du trône et que la Ligue grossît tous les jours. Duplessis écrit en son nom à l'archevêque de Rouen qu'il ne changera pas de religion « comme de chemise » (6 mars 4585). D'Épernon et Lenoncourt, envoyés à une année de distance pour lui dernander une promesse, n'obtiennent même pas que sa réponse se fasse attendre. Il écrit à madame de Fontevraut, vers la fin de mai 4 588 : « Ma tante, il ne saurait rien venir de votre part que je ne reçoive comme de ma propre mère. Je sais que les avertissements que me donnez procèdent d'une entière et parfaite amitié que me portez ; mais vous savez quelle est ma résolution, de laquelle il me semble que je ne dois pas me départir, et que vous-même ne me le devez conseiller ; connaissant (comme je vous ai toujours dit) que ce n'est à la religion qu'on en veut, ains à l'État; ainsi que vous peut assez témoigner ce qui est naguère advenu à Paris (4), et l'entreprise que la Ligue a voulu, ces jours passés, faire sur le Roi, qui est plus catholique que pas un d'icelle. Toutefois vous voyez si on a laissé de le traiter en huguenot. Croyez, ma tante, que ceux qui ont les armes à la main ne manquent jamais de prétextes ; et quant à moi aussi, je ne m'arrête point là, mais je me remets en la bonté de Dieu, qui con-

(1) Les Barricades.

liait la justice de ma cause et qui la saura discerner des pernicieux desseins des méchants. » On voit qu'il ne parle même pas, comme à l'ordinaire, de se faire instruire plus tard. Il ne veut pas que la fille du prince de Condé soit élevée dans la reli[j[ion catholique (Mademoiselle de Bourbon, vers la fin de mars Ile 4588). A propos de l'empoisonnement de ce prince, il écrit à madame de Grammont : « Tous ces empoisonneurs sont papistes » (4 5 mars 4588), et quatre jours plus tard : « Les prêcheurs romains prêchent tout haut par les villes d'ici autour qu'il n'y en a plus qu'un à avoir, canonisent ce bel acte et celui qui l'a fait, admonestent tous bons catholiques de prendre exemple à une si chrétienne entreprise. Et vous êtes de celte religion ! Certes, mon cœur, c'est un beau sujet et notre misère pour faire paraître votre piété et votre vertu. N'attendez pas à une autre fois à jeter ce froc aux orties : mais je vous dis vrai. » La haine de la Ligue du moins et ses propres victoires l'affermissaient dans la foi réformée : a Je vous écris de Blois, où il y a cinq mois que l'on me condamnait hérétique et indigne de succéder à la couronne, et j'en suis à celte heure le principal pilier. Voyez les œuvres de Dieu envers ceux qui se sont toujours fiés en lui ! Car y avnit-il rien qui eût tant apparence de force qu'un arrêt des Étals ? Cependant j'en appelai devant Celui qui peut tout, qui a revu le procès, a cassé les arrêts des hommes, m'a remis en mon droit, et crois que ce sera aux dépens de mes ennemis. Ceux qui se lient en Dieu et le servent ne sont jamais confus » (Madauïe de Gram-

Dionl, ^8 mai /i580). Douze ans plus tard, et sept ans après son abjuration, quand Duperron battit Duplessis-Mornay dans cette fameuse conférence où r avocat du protestantisme se servit maladroitement de citations inexactes, il écrivit aussitôt à d'Épernon : « Mon ami, le diocèse d'Évreux a gagné celui de Saumur (4) ; et la douceur dont on y a procédé ôte l'occasion à quelque huguenot que ce soit de dire que rien y ait eu force que la vérité. Ce porteur y était, qui vous contera comme y j ai fait merveille. Certes, c'est un des grands coups pour l'Eglise de Dieu qui se soit fait il y a longtemps. Suivant ces erres, nous ramènerons plus de séparés de l'Eglise en un an que par une autre voie en cinquante. 11 a ouï le discours d'un chacun, qui serait trop long à discourir par écrit; il vous dira la façon que je veux que mes serviteurs tiennent pour tirer fruit de cette œuvre. Bonsoir, mon ami : sachant le plaisir que vous en aurez, vous êtes le seul à qui je l'ai mandé. De FontainebleaUj ce 5 mai ^COO. » C'est le langage d'un ardent catholique, transporté par la victoire de ses doctrines, animé d'un pieux espoir de propagande, à qui la joie fait commettre une imprudence : car d'Épernon montra la lettre partout; les protestants furent vivement ■ irrités; et cet exemple est le seul où Henri IV se soit ainsi découvert et réjoui de la déconvenue d'une partie de ses sujets. Ordinairement il tournait leur mécontentement contre les choses, en l'écartant de sa personne : ici, c'est contre lui-même qu'il attire leur

(1) Duperron était évoque d'Évreux, et Diiplessis gouverneur de Saumur.

colère. Celle letlre n'avait pas Foxciise d'une confidence intime, puisqu'il n'aimait pas d'Epernon ; elle était, malgré la forme épistolaire, un acte demi-public. Voulut-il donner une preuve éclatante de sa rupture définitive avec les protestants? Mais, à ce moment, il y avait moins de sécurité à flatter les catholiques tranquilles et satisfaits, que de danger h irriter les réformés déjà blessés et prompts à la guerre. On comprend son vif plaisir de voir triompher dans la discussion les doctrines qu'il avait embrassées; leur victoire donnait raison à sa conversion ; et il fut ravi que le chemin du trône eût été celui de la vérité. Cette joie marque au moins un certain désir de croire et de rassurer sa conscience. Il disait lui-même, selon Mézeray, que resté secrètement protestant jusqu'à cette conférence, il en était sorti bon catholique; mais là-dessus, quoi qu'il dise, nous ignorons ce qu'il a pensé; et il faut nous résigner à l'ignorance.

Singulier effet des guerres religieuses! Après tant d'horreurs, de bons esprits se demandaient si les dissidences des deux cultes valent tout le sang qu'elles font répandre. Ce qui était inhumain parut bientôt injuste; et Ton cherchait je ne sais quelle vaste religion qui pût renfermer toutes les différences d'opinions dans son sein agrandi. Sully pensait qu'on sauvait son âme en croyant à deux ou trois dogmes fondamentaux, communs aux deux religions, et que le reste n'élait que forme. Montaigne va plus loin : « De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle-là me semble avoir plus de vraisemblance et |)lu8

d^excuse qui reconnaissait Dieu comme une puissance incompréhensible, origine et conservatrice de toutes choses; toute bonté, toute perfection; recevant et prenant en bonne part l'honneur et la révérence que les humains lui rendaient, sous quelque visage, sous quelque nom et en quelque manière que ce fût. » Dès 4577, Henri IV écrivait à M. de Batz : « Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de ma religion; et moi je suis de celle de tous ceux-là qui sont braves et bons » (vers les premiers jours de l'année, T).

Henri IV a pu abjurer sans peine, se faisant une religion qui planait sur les deux religions combattantes et s'accommodait de Tune comme de l'autre. 11 répugne sans doute qu'une profession de croyances soit dictée par l'intérêt, et à moitié menteuse. Mais on ne peut nier que là l'intérêt delà France se confondit avec l'intérêt personnel : Henri IV a pu se décider à un demi-mensonge pour sauver le pays; et, qu'on l'approuve ou non^ on comprend cette façoji nouvelle de faire leDécius. Seulement, il a manqué à la décence que tout homme doit aux autres hommes, en négligeant de se faire instruire, de sauver les apparences, en donnant un air de comédie à son abjuration. H a fait un saut périlleux. Il a manqué surtout à la décence qu'on se doit à soi-même: peu importe qu'il cherchât à s'étourdir par une gasconnade; peu importe qu'il écrivit privément à une maîtresse : il a un terme de baladin pour une résolution aussi grave; Dieu me préserve de l'excuser !

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