‹ Henri IV, considéré comme écrivain. Par Eugène JungChapitre 6 sur 10 · DES SENTIMENTS · texte numérisé non relu

DES SENTIMENTS

Henri IV devait plaire à ses contemporains à la fois rudes et raffinés. La tournure un peu gauloise de son esprit, son goût pour les plaisirs sensuels, sa vigueur infatigable aux exercices du corps, sa témérité aventureuse dans les combats s'alliaient à la finesse pénétrante, à la galanterie de cour, aux grâces de Timagination, à Tamourdes lettres et des arts. Une bonne humeur moqueuse égayait ces qualités et ces défauts. S'il n'avait dû toute sa vie qu'être roi de Navarre ou prince du sang, il se serait peut-être contenté d'être gai, brave, spirituel et amoureux. Mais il était conquérant et souverain ; ses sujets furent d'abord ou d'intraitables ennemis ou des serviteurs peu serviles: pour assurer leur soumission, mêmeaprèsla victoire, c'était peu qu'être aimable, il fallait s'en faire aimer. Il eut la volonté et le talent de les séduire. « Je ne veux point vous celer, écrit-il à Sully, que j'ai plus de confiance en vous qu'à tout ce que j'ai laissé par delà. Je le dis comme je le crois, mais ne montrez cette \clirc, car je ne veux offenser personne 9 (8 juillet IP 4597). Il n'est pas de gentilhomme dont il ne veuille se faire un ami. Nous le voyons prendre la plume et écrire de sa main à un simple bourgeois qui vient d'être élu maire de Poitiers (Grugel, 5 août

4G00). Filial nvec les vieillards, palorneî avec les jeunes gens, llalteur envers tous, son ton ordinaire marquait raffeclion et la bonté. Avec quelle respectueuse soumission il écrit à Théodore de Bèze : « Je vous prie m'aimer toujours, vous assurant que vous ne sauriez départir de votre amitié à prince qui en soit moins ingrat, et continuer vos bonnes admonitions comme si vous étiez mon père » (4" janvier P 4584 . P. 5.). Les jeunes gens ne sont pas dédaignés, et il envoie aux parents de bons témoignages sur leurs enfants : c( Encore que vous soyez le père, écrit-il au maréchal de Biron, vous n'aimez pas tant votre fils que moi qui puis dire de lui et de moi : Tel le maître, tel le valet » (27 novembre 4590). Quand le jeune Nevers vient prendre rang dans son armée, il écrit à la mère « tout le contentement qu'il a reçu de la venue de son fils, et de la résolution qu'elle a prise de le tenir un bon espace de temps près de lui, où il séjournera avec beaucoup de fruit, ne pouvant s'exercer en meilleure école, ni être instruit et conduit avec plus de soin que celui qu'il aura de lui, aussi grand que s'il était son propre fils » (25 décembre 4595). Et si le jeune Nevers quitte l'armée pour retourner près de sa mère, il apprend avec regret et déplaisir qu'elle l'ait retiré, « ce qui ne se pouvait aussi faire plus mal à propos que maintenant que de toutes parts ses bons serviteurs accourent pour assister aux occasions qui ne se sont point présentées plus belles, et plus importantes que toutes celles qui se sont passées ci-devant; s'en allant droit aux ennemis, en intention de ne les perdre point de vue qu'il ne lésait combattus. Ce sont

des occasions qu^ildevoit venir chercher de deux cents lieues, tant s'en faut qu'il soit honnête de s'en éloigner maintenant, li en parle avec plus de passion qu'il neferoit d'un autre, parce qu'il n'en a guère qui lui soient plus proches, ni point qu'il aime davantage, ayant fait dessein de le former et dresser de sa main, pour lui faire un jour tenir le rang digne du lieu dont il est »(^7 mai4 59G). 11 adresse une douce réprimande à un jeune homme turbulent , le comte d'Auvergne; « il se plaint qu'il soit entré en quelques soupçons et défiances de lui ; ce qu'il trouve autant étrange comme il est éloigné de toute vérité. 11 l'a toujours aimé comme son fils; il veut croire que telles impressions ne procèdent pas de son instinct, ains des artifices d'aucuns qui sont près de lui, qui ont l'ame et la volonté très mauvaises. Tels conseils sont pernicieux; il ne doit pas endurer près de lui ceux qui les lui donnent, qui n'ont but que de profiter de sa ruine. Rien ne lui acquerra plus d'honneur, d'avancement et de contentement que de se conserver en ses bonnes grâces, auxquelles il aura toujours bonne part. Qu'il juge avec prudence les conseils et avis de ceux qui sont près de lui, pour observer ceux qui lui conseillent ce qui est vertueux et de son devoir, et éloigner les mauvais serviteurs » (25 mars 1" '1592). 11 possédait l'art de louer, avec grâce et sobriété : « Brave Grillon, vous savez comme étant roi de Navarre je vous aimoisetfaisois cas de vous. Depuis que je suis roi de France, je n'en fais pas moins, et vous honore autant que gentilhomme de mon royaume; ce que je vous prie de croire et en faire état, et qu'il ne

se présentera jamais occasion où je vous le puisse ténioi(jncr, que vous ne m'y trouviez très disposé. Je suis bien marri de ce que votre santé ne vous permet pas d'être près de moi ^ pour le besoin que j'ai de telles gens que vous. Lorsqu'elle vous le permettra, vous me ferez un singulier plaisir de me venir trouver. Je ne vous dirai point que vous serez le très bien venu ; je m'assure que vous n'en doutez nullement » (Grillon, 29 juio ^59^). — « M. de Batz, je vous veux bien faire savoir que vous êtes sur l'état de la défunte reine ma mère, de ceux-là à elle appartenants, et de de tout temps bons amis et serviteurs des siens. Par quoi, faisant état de votre bonne volonté, je vous prie défaire et croire ce que vous dira M. d'Arros de ma part. Et serai bientôt à même de connaître les véritables gens de cœur qui se voudront acquérir honneur pour bien faire avec moi; entre lesquels je fais état de vous trouver toujours » (entre le 29 juin et le 4 juillet ^576). Et de quel ton il récompense quand il lui arrive de récompenser : « M. de Batz, pour ce que je ne puis songer à ma ville d'Eause sans qu'il ne me souvienne de vous, ni penser à vous qu'il ne me souvienne d'elle (1), je me suis délibéré de vous établir en ieelle et pays d'Eausan. Adonc aussi me souviendra quand et quand d'y avoir un bien sûr ami et serviteur sur lequel me tiendrai reposé de sa sûreté et conservation )) (vers la fin de ^576).

Si Saint-Geniès faif des difficultés pour l'exécu tion de ses ordres, il ne s'irrite pas, mais il fait appel

(1) M. de Batz avait sauvé la vie de Henri IV, attaqué par trahison à Eause.

à la confiance réciproque : « Je remets toujours à votre jugement de considérer et peser les inconvénients. Vous savez la confiance que j'ai en vous et Tamitié que je vous porte; c'est pourquoi vous devez prendre en bonne part les commandements que je vous fais, tout ainsi que je suis toujours prêt de recevoir vos bons conseils et avis » (^5 octobre 4586).

Quelquefois la réprimande n'est qu'un mot jeté en passant, et sans appuyer : « Meslon, je viens de recevoir la lettre de Lartigue que m'avez envoyée, où il me mande que marchez, Ste-Terre, Lambertie et vous; de quoi je suis très aise. Si vous eussiez été plus diligents, je ne fusse en la peine où je suis. Assemblezvous à Montségur, et quand serez assemblés, etc. » (vers le 4 0 juin 4 580).

Si l'ami est absent, comme il lui tarde de le revoir ! « Vous nesauriez croire l'envie que j'ai de vous voir. » — a Surtout je vous prie vous hâter de me

a Je brûle d'un extrême désir de vous voir pour vous témoigner comme je vous aime» (Le Connétable, 24 et 24 novembre 4 595, 24 octobre 4 598) .

Si l'ami reçoit quelque faveur de la fortune, il s'empresse de lui faire compliment : « Antoine de Valori, mon ami, j'ai occasion de vous faire connaître que le s' de Cadinet ayant été tué, le roi est bien aise que vous fassiez votre service dans les Quarante- Cinq. Je vous prie faire état de mon contentement de vous voir traiter selon vos mérites ; et vous viendrez offrir votre bonne volonté en notre endroit. Bonjour, Antoine de Valori, mon ami » (45 avril 4589).

Il intercède avec prière pour les prisonniers : a Monsieur, écrit-il au duc de Savoie, si vous m'aimez, je vous prie vous employer pour la délivrance des sieurs de Lanoue et de Turenne, desquels je désire la liberté comme de mes propres frères » (5 septembre 1" ^582. P. S,)

Si Tami est malade, il est plein de sollicitude. C'est le moment de prouver son amitié à bon marché, en demandant des nouvelles de la santé, en exprimant des vœux. Il a des attentions délicates. Saint-Geniès est souffrant: il le prie de ne se point forcer à venir à Pau; il aurait trop de déplaisir d'être occasion d'accroître son mal ou de relarder sa guérison. Il Tira voir lui-même pour l'aider à revenir en santé ; il viendra dîner chez lui, et ne mènera que deux ou trois de leurs bons amis. Mais qu'il se repose pour être trouvé en bon état (i4 janvier 4585). M. de Ségur a la fièvre: il lui offre son propre médecin; il regrette

1 j ,^i^ Ai^vxov,». ^uâjv. iijuiuvl\>. S'il n'était a la

tête de M. deNevers, il irait le voir, l'assister avec autant d'affection que si M. de Ségur était son père (20 décembre IIIM 588). Le connétable est indisposé : il le ragaillardit et le presse de guérir : « Hâtez-vous de vousmédeciner; car j'ai besoin de vous, et quand vous êtes près de moi, je me trouve plus soulagé» (4 5 novembre 4 596). — «Prenez peine de vous bien purger, afin que vous reveniez au plus tôt pour me soulager » (4 6 novembre I" 4 596).

Non-seulement il demande à tous leur amitié et leur dit souvent: «Aimez-moi;» mais, ce qui est ingénieux et spirituellement habile, il leur persuade

quMIs Taiment : «D'autant que vous m'aimez, » dit il à Matignon (vers le 8 juin ^585) ; et à Duplessis : o Vous devriez être plus affamé de me voir, sachant combien je vous aime... Je sais que vous m'aimez » (vers le mois de septembre 4 584). Il avait compris de bonne heure que les services lient plus encore l'homme qui les rend que l'homme qui les reçoit, et il le dit à Batz avec une sorte de naïveté : « En quel autre que vous pourrais-je tenir ma confiance pour la conservation de ma ville d'Eause, là où je ne puis donner d'autre modèle que le brave exemple de vousmême? Et tant qu'il me souviendra du miracle de ma conservation que daigna Dieu y opérer principalement par votre valeur et bonne résolution, ne pouvez oublier votre devoir » (vers les premiers jours de Tannée >< 577, IP).

Vouloir plaire à tout le monde, c'est là un désir qui développe singulièrement les qualités brillantes ou agréables de Tesprit. Mais cette vaste amabilité, que d'autres ont eue comme Henri IV, a pour première règle de se conformer au goût, au caractère des contemporains. Dans Fénelon, c'est la grâce tempérée; dans le prince de Conti, la politesse affectueuse: mais nous sommes à la cour de Louis XIV. Dans Henri IV, quelle est-elle? Demandez-le à luimême. Il parle souvent de sa rondeur; la rondeur, c'est-à-dire cette brusquerie amicale qui ressemble à la franchise. Cette rondeur eût paru un peu campagnarde à la cour de Catherine de Médicis, où régnaient l'étiquette, établie par Henri III, l'afféterie italienne et le masque de velours; mais, parmi ces

{rentilshommes de province, orgueilleux et batailleurs, aventuriers et pauvres, qui gardaient sous leurs essais d'élégance un vieux fonds de rudesse féodale, elle sut maintenir sous le même drapeau des protestants et des catholiques aussi querelleurs et aussi irritables les uns que les autres.

Il y a des gens dont la rondeur est vulgaire et fastidieuse ; rien n'arrête, rien ne surprend : mais celle de Henri IV (qu'on me pardonne le mot) était pleine de saillies, et, rendue piquante par un esprit fin et vif, elle était charmante. «Je crois que vous vous moquez de moi, quand d'ici vous voulez que je pourvoie aux vivres de mon armée » (Le Connétable. 24 août 4596). — « Rosny, toutes les nouvelles que j'ai de Mantes sont que vous êtes harassé et amaigri. Si vous avez envie de vous rafraîchir et rengraisser, je suis d'avis que vous vous en veniez ici » (4 5 février r^ 4591). — «Mon compère, vous avez été assez longtemps chez vous; c'est pourquoi je vous fais ce mot pour vous prier de me venir trouver, pour m'aider à passer ce carnaval, assuré que vous serez le bien venu et vu de moi , de qui vous apprendrez ce qui s'est passé ici depuis votre partement; mais surtout je vous dis encore un coup que vous serez le bien venu et vu de moi » (Le Connétable, 6 février 4605). — « Brave Crillon, vous avez oublié votre maître et vos amis ; je n'en fais pas de même; aussi ainié-je mieux que vous ne faites. Vous saurez de mes nouvelles par le sieur dePilles; mais par ce mot vous serez assuré do la continuation de mon amitié. Il y a fort longtemps que Ton dit que vous venez ,• mais

je n'en croirai rien que je ne vous voie. Adieu, brave Crillon » (10 octobre 11' >I598). — « M. de Batz, ils m'ont entouré comme la béte, et croient qu'on me prend aux filets. Moi, je leur veux passer à travers ou dessus le ventre. J'ai élu mes bons; et mon faucbeur en est. Grand damné, je te veux bien garder le secret de ton cotillon d'Auch à ma cousine ; mais que mon faucheur ne me faille en si bonne partie, et ne s'aille amuser à la paille, quand je l'attends sur le pré » (\\ mars ^586). — «Le Pin m'a parlé pour vous de quelque chose. Vous êtes une bête : ne savezvous pas que nous n'avons rien à départir ? Ayez l'œil ouvert sur les troupes de M. du Maine. Je vais dormir à Castel-Jaloux. Nous ne tenterons rien follement. C'est de vous de qui j'attends des nouvelles. Adieu. Celui qui vous aime plus que ne valez» (février W >I586). Cependant le charme des paroles n'a pas un pouvoir éternel ; il faut que les elfets répondent quelquefois. C'est quelque chose de remercier, et de dire : « Vous êtes le plus honnête homme du monde de m'avoir envoyé ceux de vos quartiers » (Saint-Geniès, vers la fin de ^585 111'') ; ou bien : «Vous m'avez fait plaisir de vous être gouverné comme vous avez fait » (Souvré, 47 février 1" 95) : mais ce n'est pas assez; et le plus sûr, c'est de tenir les hommes par leur propre intérêt. Henri IV le comprenait; et comme il savait que rien n'est plus durable ni plus facile à réveiller que l'espérance, c'est par là qu'il les soutient et même qu'il prétend les récompenser. Il prodigue les promesses vagues et sans échéance . « Assurezvous que je reconnoitrai vos services et qu'il vous

regrettera toute votre vie de ce que vous n'aurez pas été plus tôt mon serviteur » (Duplessis de Cosme, ^7 avril ^595). — «J'ai eu, par votre lettre datée de Venise du mois dernier, tel contentement que jour de ma vie ne l'oublierai, et rendrai témoignage que je n'en suis pas ingrat. Persévérez à voir vos amis et me servir. De mon côté, je ne rabattrai rien de ma bonne volonté et reconnoissance à votre endroit et au leur » (Saint-Julien, vers la fin de janvier >l 601). — «N'ayez peur que pour m'avoir fidèlement servi, comme vous avez fait, votre maison tombe en ruine. Je suis trop bon maître^ et sais très bien reconnaître mes serviteurs et leurs services » (Duplessis, 6 novembre ir ^589). — «Continuez à me bien servir, assuré que je le reconnoîtrai, et que si vous ne recevez de moi tout le contentement que vous désirez, croyez que vous en serez seul la cause; car je vous aime » (Le méme^ 46 février IP 4 597). — « Tout fera toujours paroitre les effets, Coccasion s offrant » (Vérac, -1" février 4580). Mais cette occasion que Henri IV attendoit toujours ne s'offrait jamais : raison de plus pour en parler. » Je vous assure que l'occasion de vous témoigner que je vous aime ne se présentera jamais que je ne l'embrasse avec toute l'affection que vous sauriez désirer de moi. Adieu, brave Grillon » (28 janvier P 4 598). — «Je vous aime plus que vous ne le sauriez imaginer. Crois, mon ami, que je désire fort qu'il se présente une bonne occasion pour te le faire paroître » (Souvré^ 8 octobre V^ 4592). — « La Gode, je vous aime trop et m'avez trop bien servi pour vous refuser quelque chose qui dépende

de moi, et jamais occasion ne s'offrira , de le vous témoigner que je n'embrasse de tout mon cœur... » Et, à ce propos, il parle d'autre chose, du duc de Savoie, de l'archiduc et du roi d'Espagne (Le même, ^4 juillet I" ^600). Il est vrai que la fortune s'en mêle, et contrarie ses intentions généreuses. Le frère de M. Duplessis meurt au moment précis où il était sur le point de le récompenser. Il allait le récompenser, rien de plus certain : qui pourrait affirmer le contraire? Et quel triste contretemps! «Je le regrette encore davantage de ce qu'il nous a été ravi quand j'étois sur le point de lui donner quelque particulière preuve de l'estime que je faisois de sa valeur et fidélité» (Duplessis, \S janvier ^598).

Mais ceux que la mort ne venait pas frustrer des bontés promises, s'étonnaient de les espérer si longtemps. Parfois même ils se fâchaient. Il s'agissait alors pour Henri IV de se réconcilier avec les mécontents, sans que la réconciliation fut coûteuse. Il s'en tire avec esprit et rondeur : « On m'a dit que vous ne m'aimez point, et lé sieur d'Emery, présent porteur, m'a confirmé cela. S'il est ainsi, je vous désavoue, et la première fois que je vous verrai, je vous couperai la gorge. Adieu, La Gode, mamie » (Souvré, 8 juillet V* >I59^). Mais il ne veut pas croire à ce mécontentement qui sérail un manque d'affection et de fidélité : « Mr de Balz, c'est vrai qu'un gros vilain homme m'a voulu mettre en suspicion voire fidélité et affection. Or à tel qu'il me faut entendre est bien mon oreille ouverte, mais lui sont bouchés mon cœur et ma croyance, comme en telle occasion. Et n'en faites

plus de compte que moi » (vers les premiers jours de l'année >I577, 11^). Ces plaintes sont sans raison : comment peuvent-ils douter de son cœur? « Vous pensez avoir occasion de vous douloir de moi, ce que vous ne pourriez faire qu'à tort, vous aimant et vous estimant comme un des plus fidèles et utiles serviteurs que j'aie... Vous avez pris la mouche en homme de la race des Gontaut... Vivez conteftt, si cela vous a porté contentement, de penser que votre maître vous aime autant qu'il aima jamais serviteur w (St-Geniès, 4 mai 4586). A quoi hon se quereller quand on a devant soi de plus utiles occupations? « Mon cousin, il me semble que le temps et l'opportunité n'est point maintenant de s'amuser à dresser des querelles d'Allemagne. J'appelle querelles d'Allemagne ce qu'avez dit à Lambert touchant les plaintes et les propos que je tenais de vous. Je ne sais qui vous peut avoir écrit ni fait tels rapports ; mais je sais que je ne me suis pas plaint de vous à personne, pour ce qu'il n'eût su m'en faire raison. Or à présent laissant toutes ces choses en arrière, et voyant l'ennemi si librement et sans opposition continuer ses desseins, c'est à nous de regarder ensemble à ce qui est besoin pour le service du roi, et, d'une commune main, y apporter le remède » (Matignon, vers le -iO avril 4585). Il gronde même au besoin : « Je n'épouse point les passions de personne. J'ai à me plaindre plus que nul, et ne saurois me contenter qu'on vive de la sorte avec moi. Je suis votre ami, je vous estime, et sais assez la preuve que vous avez rendu à ce parti » (Vi vans, 4 juin 4586). Et c'est lui qui pardonne : « Borgne, j'ai bien reçu

ce que Loménie m'a dit de votre part et yos excuses... Venez me trouver au plus tôt;, assuré que vous serez toujours le très-bien venu et vu de moi qui vous aime... Venez me trouver; car je veux ne pas croire que vous soyez jamais autre que mon serviteur » (Harambure, ^2 novembre 4596).

Quand il s'agit d'une réconciliation importante, il appelle le mécx)ntent près de lui, bien sûr de Tenvelopper dans les séductions de sa parole. On sait que Duplessis était le pape des huguenots; il représente tout un parti. Aussi, avec quelle infatigable insistance Henri IV Tinvite à venir le voir et causer avec lui ! « Si j-avois parlé un mot à vous, je suis sûr que vous perdriez ro})inion que vous avez » (6 novembre W 4589). '— • Je suis las de vous écrire toujours une même chose. Je désire infiniment de vous voir. Venez ; j'ai tant de besoin de voire présence que je ne m'en puis passer. Venez encore un coup ; votre séjour près de moi ne sera que de peu de jours.... Venez, venez, venez, si vous m'aimez » (28 août 4 592). — « Je vous ai par tant de lois écrit que vous me veniez trouver, et vous n'en avez rien fait ; je ne vous le veu^ plus écrire que cette fois pour voir si je serai obéi. Venez donc incontinent... Venez, venez ; vous ne séjournerez. Venez ici » (5 août 4 595). — «J'ai toujours parlé avec vous si librement, que si vous aviez quelque sujet de plainte, vous me le deviez mander ou venir dire vous-même, sans le dire à autrui. Je vous «i écrit plusieurs fois de me venir trouver, mais en vain .. Donnez-moi ce contentement que je vous voie, Boitcn poste ou autrement , et oe cber^^lie^ plus d'excuëe

pour cela » (7 août ^595). — « Je vous fais ce mot à tous hasards pour vous dire que, sans attendre les dépulés que j'ai mandés, vous veniez me trouver en toute diligence; car j'ai nécessairement affaire de vous... Mais venez en toute diligence, car j'ai besoin de vous. Venez, venez, venez » (^5 août IIM 593). — « Hâtez-vous, hâtez-vous ; et je m'assure qu'à votre arrivée, vous ne me trouverez point changé de bonne volonté pour vous, etsy vous n'ajouterez foi à tous les bruits que l'on va semant de moi partout » (A4 septembre >l 595).

Mais cette chaleur habile n'arrive pas toujours à son effet ; et il s'en plaint avec un dépit mélancolique : c( J'ai à me plaindre de beaucoup de choses et de plusieurs personnes » (Duplessis, 6 novembre 4 589). «Vous me verrez tout amaigri, non de maladie, car je ne me portai jamais mieux , mais de fâcherie , et de voir que tout le monde fait si mal son devoir» (La Force, -15 septembre 4595). — «Sans doute, nous sommes à la veille de beaucoup de maux, si Dieu n'a pitié de nous. Je fais de ma part tout ce que je puis; mais vous me plaindriez si vous voyiez Tétat auquel je suis » (Duplessis, 4 avriM597) . — Si vous voyiez ma condition, vous la trouveriez pire que du roi de Navarre ; car je ne suis assisté de personne » ( Le même, 5 avril T* 4597). — « Les bons amis sont rares» (Mme de Grammont, 22 décembre 4588).

Ailleurs, c'est de l'irritation: « J'ai vu la lettre que m'avez écrite touchant M. d'Ornano. Envoyez quérir Viçoze; il vous dira ce qui se passa entre nous deux. A la vérité, je n'ai jamais vu tant d'ignorance et

d'opiniâtreté ensemble, mais je dis très dangereuse. Il fait le Corse à toute outrance. S'il fait ce qu'il vous a dit, il m'offensera si aigrement que je m'en ressentirai. Comme son ami, faites-le lui sentir; qu'il ne me donne point de sujet de le faire reconnoître pour ce qu'il est. Bonsoir » (Rosny, 'i 9 juin ^604). Il y a même de la hauteur dans la lettre qu'il écrit à La Force après la prise de Sedan : « J'espère que ce voyage ne m'aura pas peu servi, quand ce ne seroit que pour apprendre à ceux de mes sujets qui veulent faire les mauvais que je sais me faire obéir. Vous ferez part de ceci à ceux que vous jugerez à propos » (5 avril PM806).

Jusqu'à quel point Henri IV fut-il sincère? C'est là une question bien difficile. L'était-il du moins sur tel point et en telle occasion ? On craint toujours de se laisser prendre, comme d'autres, à sa fine bonhomie, et d'élre dupe de son air de franchise. On a devant les yeux sa bouche railleuse, qui semble se moquer même de ceux qui prétendent le juger. Il n*y a pas de sécurité avec un homme si spirituel.

Dirons-nous que ses qualités étaient feintes, et qu'il n'avait pas au cœur ce qu'il avait aux lèvres? que Henri IV n'était qu'un comédien, habile à feindre les sentiments généreux, les jouant avec tant d'adresse, que deux siècles s'y sont trompés , le proposant aux rois comme un modèle , aux peuples conjme un père, et qu'il a fallu deux cents ans pour que des gens plus perspicaces lui ôtossent ce masque de bonté et de franchise qui cachait l'égoisme et la ruse? On l'accuse de n'avoir eu qu'une fausse bonté; mais le men-

songe s'allie-t-il aisément à la gaieté, àja vivacité? Se peut-il qu'un homme , sec de cœur et froid d'esprit, dans une vie si agitée, pleine de crises inattendues et de subites épreuves, ait su si bien composer son visage, colorer ses paroles, se tenir dans son personnage et se souvenir du costume qu'il avait pris, qu'il ait paru toujours vif dans un langage étudié, expansif en calculant , et toujours de joyeuse humeur dansles soucis d'un rôle difficile qu'il aurait soutenu sans repos et à toutes les minutes pendant plus de trente ans? Il ne faut pas, en courant après le vrai, outrepasser le vraisemblable. Henri IV se défend par le naturel, la simplicité , l'aisance de son style, et par deux qualités dont l'alliance est la marque des sentiments vrais, le mouvement et la mesure.

Sans doute il a feint plus d'une fois. H déclare luimême qu'il faut être dissimulé en affaires d'État, et que la dissimulation doit être bien accompagnée de prudence (Mme de Grammont, 45 mars 4 588). Le style même quelquefois peut nous servir d'indication.

Nous savons par tous les mémoires du temps qu'il haïssait d'Epernon, et leur accord à cet égard apporte la certitude. D'ailleurs Henri IV ne pouvait l'aimer : d'Epernon l'avait servi avant de passer à Henri III et aux ligueurs. Mais d'Epernon était un homme habile, d'un caractère décidé et insolent, encore redoutable après la chute de son parti. Henri IV ne lui ménage pas les affectueuses protestations. Il l'appelle mon ami y titre qu'il ne donne que rarement à Sully même. « Mon ami , croyez et soyez assuré que je vous aime bien. » Il y a des princes et sei-

gneurs qui lui ont voulu bailler leurs enfants pour être à son fils le dauphin ; mais il a fait réponse que le premier serviteur qu'aurait le dauphin serait le fils du ducd Épernon (^6 octobre VP >I60^). — «Je serai très aise de vous voir et mes cousins vos enfants que j'aimerai bien et pour l'amour de vous et pour l'amour d'eux , et vo s permettrai et à eux de venir voir mon fils qui les aimera» (8 décembre 11^601). Il y eut des révoltes dans le Limousin ; d'Epernon apprit que le roi l'accusait de les avoir excitées ; il s'en plaignit : o Vous savez, répond Henri IV, ce que je vous ai dit moi-même et écrit plusieurs fois ; qui est que si on me disait quelque chose de vous, avant que de le voir, je vous en avertirais. Puis donc que cela n'a point été, je ne sais pourquoi vous avez cru à de faux rapports que l'on vous peut avoir faits... Vivez donc en repos de ce côté- là et avec cette créance que si l'on me dit quelque chose de vous, je le vous écrirai et n'en croirai que ce que je dois d'un fidèle et affectionné serviteur... Je me promets que vous me viendrez trouver, et amènerez mes petits cousins avec vous, comme vous me l'avez promis, et encore je vous en conjure , en vous faisant ressouvenir de votre promesse, assuré que vous et eux serez les bienvenus et vus de moi qui vous aime» (27 décembre IIM 604). — «Souvenez - vous que vous m'avez promis de m'amener mes petits cousins lorsque je serois à lilois ; aussi ai-je un extrême désir de les voirj et que je vous tiendrai ce que je vous ai promis, de ne rien croire au préjudice de voire affeclion à mon service ; mais aussi, si l'on vous 4i(,auel que chose, ne^ crp|j^

pas, sinon lorsque l'on vous assurera de mon amitié de laquelle vous devriez toujours faire élat assuré. Adieu , mon ami (26 juin 4604). — « (Je) finirai par vous dire encore une fois que toutes et quantes fois vous voudrez venir, vous serez le bienvenu , et que vous me trouverez toujours tellement disposé d'embrasser tout ce qui vous concernera et vos affaires, que vous connoîtrez par effet que je vous aime» (6 juin 4 605). — «Vous vous pouvez assurer que vous êtes aimé de moi autant que vous le sauriez souhaiter être d'un bon maître, et que je me souviendrai de ce qui vous touche, vous aimant comme je fais » (4 6 juin 4605).

Et même à propos des troubles de Metz, il lui dit : « Je vous en écris comme à un fils » (26 janvier II' 4603). Or le duc d'Epernon était du même âge que le roi ; et bien qu'à cette époque Temploi des termes de parenté seconformât à la distancedu rangaussisouvent qu'à celle de l'âge, ne sent-on pas là et dans toutes ces lettres , dans ces assurances multipliées, quelque complaisance doucereuse et quelque cajolerie? Ce n'est pas le ton ordinaire de Henri IV.

Ce qui fait entrer en défiance, c'est qu'il aime à se vanter de ses sentiments généreux. Il n'en veut pas perdre le profit, et, de peur qu'ils échappent à des yeux inattentifs, il en fait étalage. Nous nous mettons en garde contre ceux qui disent : J'ai telles et telles bonnes qualités : quand elles sont véritables et naturelles, on n'en a pas, ce semble, une conscience aussi nette ; et c'est les rendre un peu suspectes que d'en faire une affiche. Voyez, dit Henri IV : « Mes enne-

mis me peuvent bien passer en artifice et dissimulation, mais non en franchise et candeur » (Le pape, 9 août 11^ ^ 593). — « J'ai un naturel que je peux dire plutôt trop bon que autrement » (D'Entragues, 2^ avril UN 600). — «Mon âme abhorre l'usage de la sévérité et rigueur des lois, etest nourrie etaccoutumée 5 la clémence» (Elisabeth, ^12 juillet IIIM 602).— « Ce n'est faute, d'user de confiance avec les gens d'honneur quand bien ils seroient égarés. J'ai plus de place en mon cœur pour la miséricorde que pour la haine; je vous sais gré de l'avoir ainsi compris » (Houdetot, vers la mi-juin ^1586). — « La meilleure place m'est trop chère du sang d'un de mes amis » (Balz, entre \e M et le 28 octobre >I578). — « Fais état que je suis le meilleur de tes amis, et le meilleur maître que tu auras jamais )i (Souvré, 20 septembre ^595). — « Me faisant paraître que vous m'êtes ami, comme je le désire, vous n'en trouverez au monde un meilleur ni plus sincère que moi , ni qui use moins de déguisements » (Matignon, vers fin janvier ^584). II affirme particulièrement l'éternité de ses affections : « Jamais nuls accidents bons ni mauvais ne changeront mes bonnes inclinations » (Le même, ^0 mai UV 4584). — «Je suis celui qui ne change point, qui ne puis haïr sans grande occasion ce que j'ai une fois aimé » (Chateauneuf, vers juin IP -1587). Il déclare à tout propos qu'il est véritable dans ses promesses. Parfois n)eme il s'élève jusqu'à la sentence : « Nous ne sommes pas seulement nés pour nous, mais pour servir surtout la patrie »(Beaufort, 2\ mars 4589). Belle maxiuje assurément ; mais les maximes

ont un défaut : elles semblent faites plutôt pour ceux qui les écoutent que |)our celui qui les débite; elles sentent le moralisle plutôt que Tbomnie vertueux.

Un jour même, Henri IV^ Tbommedu bon send et de la justesse, tombe dans la déclamation : c'est le flagrant délit du mensonge. Comme ce passage est le seul où apparaisse ce défaut, il mérite de nous arrêter. Catherine de Navarre, sœur de Henri IV, était arrivée à l'âge de trente-huit ans sans être mariée. Longtemps amoureuse du comte de Soissons, à qui Henri ÏV refusa opiniâtrement de l'unir, pour ne pas augmenter la puissance d'un sujet ûer et orgueilleux, elle se résignait enfln à accepter un autre mari, et l'attendait. Henri IV, qui voulait tirer de son mariage quelque grand avantage politique, la promit successivement à plusieurs princes, mais, espérant toujours mieux, ne se décidait pas , et la laissait lan'guir dans les ennuis du célibat. Triste et mécontente, elle écrivit une longue lettre à son frère. En voici des extraits, d'après l'autographe conservé à la Bibliothèque impériale :

« Je reconnois bien, Monsieur, que votre dessein est de

ne me marier jamais, ne m'offrant que ce que vous avez su de certain que je ne pouvois aimer. Eh bien ! s'il ne vous reste que cette dernière preuve à tirer de mon obéissance, je ne vous demandeplus de mari, et ne vous nommerai plus ce nom de mariage qui vous est si désagréable: mais je vous requiers les mains jointes et de tout mon cœur de me permettre et donner congé de me retirer en quelque lieu le plus éloigné de la cour, et choisir laquelle de vos maisons il vous plaira que ce soit Accordez-moi,

Monsieur, cette demeure qui me sera agréable en ce que je ne vous importunerai plus de ma vue, qui ne vous est, comme je reconnois par vos actions, qu'une charge .. Ne CToyez pas. Monsieur, que le congé que je demande soit désiré depuis peu :

car je vous jure qu*il y a déjà longtemps que je tous l'eusse requis, si je ne me fusse repue de vos belles paroles, et aussi que je croyois que mes obéissance et soumission vous pourroient rendre plus doux : mais, reconnoissant que l'absolu pouvoir que je vous ai donné sur mes volontés ne vous peut faire changer, et que, n'ayant mis rien en réserve pour vous plaire soit aux dépens de mon âme et de mon contentement, soit au péril de ma vie; vous suivant par toute sotte de temps, pressée de maladies qui eussent été à une plus fortunée que moi mortelles, comme celle avec laquelle je partis de Paris, chacun me représentant la mort et moi votre volonté qui me guidoit. Bref, Monsieur, tout ce que j'ai pu imaginer ou savoir de vos serviteurs les plus privés qui me pouvoit rendre aimée et agréable à vous, je l'ai fait, et en appelle Dieu à témoin et votre conscience, ayant la mienne fort déchargée devant Dieu et les hommes du devoir que je vous ai rendu, et fort contente d'avoir souffert tous mes ennuis sans sujet et avec toute sorte de patience, n'ayant, pour désespoir où vous m'ayez pu mettre depuis trois ans que je vous suis venu trouver, jamais manqué à l'honneur et au respect que je vous dois comme à mon roi, ni à l'amitié à quoi le nom de sœur m'obligeoit. Cette lettre vous sera , s'ai-je peur, ennuyeuse à lire : de m'est uh extrême déplaisir. Monsieur, de vous être importune, ne désirant partir en votre mauvaise grâce : mais ma juste douleur et un cœur que j'avois et aurai toute ma vie plus disposé à vous servir fidèlement qu'à recevoir des rigueurs et des dédains, m'a guidé la main, que j'arrêterai vous suppliant très humblement de croire que mon malheur m'arrache de votre vue avec tant de regret que la mort me seroit plus douce que cet éloignement; mais, Monsieur, il le faut, puisque je ne puis, avec votre honneur et le mien, être toujours vue en l'état où vous avez agréable que je demeure. Faites-moi l'honneur de m^' mander bientôt si vous m'accordez mon congé et un lieu à faire une vie de religieuse, puisque désormais celle du monde me sera si désagréable. Quant à ma volonté, elle sera jusques au tombeau guidée de la révérence et obéissance que je veux vous rendre éternellement (l). •

Ces paroles sont touchantes et les reproches ont plus de tristesse que d'amertume. Qui avait tort dans

(1) Cetto lettre est inédite.

celte querelle de frère et sœur? Évidemment, c'est Henri IV; car voici comme il parle de celte lettre : « Je vous dirai que j'ai reçu ces jours passés une lettre de ma sœur qui m'offense fort, où, après une grande quantité d'injures fort humbles^ elle méfait connoitre son mauvais naturel ; car elle se plaint de moi le plus cruellement qu'il est possible, avec douces paroles en apparence, mais toutes autres, comme je vous ferai voir par sa lettre, que je vous montrerai. Avec tant de déplaisirs qui me traversent maintenant, je n'en ai senti un plus sensible que, désirant son bien, m'en savoir si peu de gré. Les ingratitudes seront punies du ciel, et là je la remets. Quoi qu'elle fasse et die , je ne laisserai d'être son père, son frère et son roi , et de faire mon devoir, encore quelle ne fasse le sien : ce que tout le monde ne fait pas aussi à cette heure ; mais Dieu me fera la grâce que je ferai le mien » (La Force, 45 septembre 4595).

Mais si Ton peut reconnaître quelquefois, par le ton et la forme, que Henri IV n'est pas sincère, il est juste sans doute, quand nous trouvons un mot qui paraît venir du cœur, d'en faire honneur à ses vrais sentiments. Le sentiment paraît vrai, quand il est simple, naturel, je dirais presque ordinaire : l'homme qui se déguise y met toujours quelque recherche. 11 écrit à Mme de Grammont : « Je ne vous saurais dire le regret que m'a porté la nouvelle de la mort de M. de La Barre. Je vous jure que je n'eusse pas cru l'aimer tant >» (vers la lin du mois d'août 4586); celle vivacité soudaine d'affection, que la

nïort fait sentir en la brisant, n'a-t-elle pas ce réveil subit chez tous ceux qui regrettent? et qui ne Ta éprouvé? Il écrit à M. de Batz : « Je suis bien marri que vous ne soyez encore rétabli de votre blessure de Coutras, laquelle me fait véritablement plaie au cœur (i), et aussi de ne vous avoir pas trouvé à Nérac, d'où je pars demain, bien fâché que ce ne soit avec vous : et bien me manquera mon faucheur par le chemin où je vas » (2 novembre ^587). Je m'occupe peut-être d'une vétille; mais cette inversion: et bien me manquera mon faucheur^ a quelque chose de triste; et il semble que Henri IV n'eût pas trouvé un artifice de langage aussi délicat, s'il n'avait été guidé que par son esprit.

Ce comte de Soissons, contre lequel il avait des répugnances naturelles et des déOances politiques, fut pris par les ligueurs peu de temps après qu'ils se fussent brouillés et séparés. Henri IV intercède pour lui auprès de Henri 111, d'un ton de sincère bonté: « Mon maître, vous savez comme le comte de Soissons s'étoit gouverné en mon endroit; si n'ai-je pour cela laissé de porter un regret infini du désastre qui lui est arrivé; que je puis appeler ainsi tant pour la façon de sa prise que pour celui qui Ta pris. Dieu Ta puni justement pour sa présomption : si son maître punissoit sa jeunesse, ce seroit trop. Ayez donc pitié de lui ; et à cette heure qu'il sera sage à ses dépens , retirez-le; vous en avez plusieurs moyens en votre

(1) On connaît le mot de madame de Sévigné : Vax mal à votre poitrine. 11 faut avouer que l'expression la plus naturelle est celle de Henri IV. - . * ' . .;

rn«iin. Il a cet honneur de vous appartenir : vous obligerez toute sa race, non à vous servir, car ils le vous doivent, mais à vous ainner, qui est une chose à quoi les obligations forcent» (6 juin 4589). Et le lendemain ; « Mon maître! ayez pitié du comte de Soissons ; qu'il ne soit privé par une longue prison de vous faire service, et de s'en rendre capable en Texerçant. Bien que ce porteur désirât de vous porter les fruits de son labeur, si l'ai -je expressément dépéché pour le sujet de mon cousin, le comte, à qui je veux rendre ce que je crois qu'il ne pense pas. Mon maitre, vous répondrez pour moi de mon bon naturel. »

Henri ÏV n'aimait pas en Duplessis-Mornay les convictions religieuses ; mais il aimait ses sentiments patriotiques. On connaît l'admirable lettre qu'il lui écrivit après l'insulte de Saint-Phal : « J'ai un extrême déplaisir de l'outrage que vous avez reçu, auquel je participe et comme roi et comme votre ami. Comme le premier, je vous en ferai justice et me la ferai aussi ; si je ne portais que le second titre, vous n'en avez nul de qui l'épée fut plus prèle à dégainer que la mienne, ni qui vous portât sa vie plus gaîment que moi » (8 octobre 1597). Henri IV serait -il le seul qui fît mentir le vieil adage : Pectus est quod disertos facit ?

Il faut l'avouer : Henri IV n'a jamais hésité à sacrifier ses affections à l'intérêt. 11 n'y a qu'un sentiment qui lui inspire l'abnégation ; l'abnégation ne se trouve que là ; elle n'en est pas moins regrettable. L'amour était pour lui « une passion à laquelle toutes les avi(|res

doivent obéissnnce » (Elisabeth, 26 octobre IP ^596). Mme de Granimont lui fut dévouée ; elle lui envoyait des soldats à ses frais; elle aida Saint-Geniès et Catherine dans l'administration du Béarn ; mais on sait qu'après Coutras il abandonna, pour aller aux Pyrénées déposer à ses pieds les drapeaux conquis , son armée et sa victoire. On a beau dire que l'armée se serait dispersée d'elle-même : il pouvait s'occuper plus utilement ; et en Béarn il perdait son temps. Ce ne fut pas la seule fois qu'il déserta la guerre pour l'amour, ni surtout qu'il en eut envie : a Si les ennemis, écritil à Mme de Grammont, ne nous pressent après cette assemblée, je veux dérober un mois; » et ailleurs : «Je me porte bien, n'ayant rien sur le cœur qu'un violent désir de vous voir. Je ne sais quand je serai si heureux. S'il s'en présente occasion, je lui montrerai que je sais bien qu'elle est chauve. » Gabrielle lui fut utile, tant que son intérêt se trouva conforme à celui du roi ; quoique d'un caractère faible, elle se laissait Jjabilement conseiller par sa tante, Mme de Sourdis ; elle concourut aux décisions les plus importantes, à l'abjuration, à l'entrée de Sully aux affaires, au traité de M. de Mercœur : mais le roi voulut l'épouser et prendre pour héritier du trône un bâtard reconnu ; double inconvenance fort iniprudente , et qui eîit compromis l'avenir, si Gabrielle ne l'avait prévenue par l'opportunité de sa mort. Henriette d'Entragues lui coûta fort cher, exigea une promesse de mariage, contrecarra les réformes de Sully, forma parti avec les gens de cour les plus turbulents, fomenta des intrigues et^ des rébellions, et arracha ù la faiblesse royale dci» pai^

dons dangereux (^). Ces trois femmes (2) occupèrent successivement le cœur de Henri IV et le remplirent d'un véritable amour : je ne parle |)as de celles qui n'ont servi qu'à ses débauches, ses voluptés ou ses caprices. Chacun de ces amours a sa physionomie particulière. Mme de Grammont lui inspire un sentiment vif, qui tient plus de la reconnaissance et de l'estime que de la passion violente, et que n'aiguillonne pas la jalousie : « Je ne vous prierai point de m'aimer ; vous l'avez fait que vous n'en aviez pas tant d'occasion. Il y a deux choses de quoi je ne douterai jamais : de vous, de votre amour et de sa fidélité. » Et comme c'est de son côté que viennent les risques d'infidélité, il proteste sans cesse qu'il est fidèle, au point qu'il s'en étonne : a Mon cœur, souvenez-vous toujours de Petiot. Certes sa fidélité est un miracle. 11 vous souhaite mille fois le jour dans ces allées de Lyranuse. — Croyez ma fidélité être blanche et hors de tache ; il n'en fut jamais sa pareille. — Vivez assurée de ma fidélité : si elle peut , elle s'affermit. — Assurez-vous toujours de ma fidélité qui sera inviolable. — Je suis plus homme de bien que vous. — Je n'aime rien que vous et en cette résolution je mourrai. — N'entrez jamais en doute de ma fidélité. — Assurezvous de la fidélité de votre esclave ; il ne vous man-

(1) On attribue aussi à la passion de Henri IV pour mademoiselle Paulet rétablissement de l'impôt injuste et impolitique appelé la Paulette,

(2) La princesse de Gondé est en dehors de mon sujet, puisque la correspondance s'arrête à l'année 1606. Aucune lettre n'a trait à madame de Sauve.

quera jamais. — Croyez que rien qu'un manquement d'amitié ne me peut faire changer la résolution que j'ai d'élre éternellement à vous. » Mais Corisande savait ce qu'il fallait rabattre de ces paroles; et quand elle avait à se plaindre, elle le faisait paraître : « Plus je vais en avant, et plus il semble que vous tâchiez à faire paroître combien peu je suis, non-seulement en voire bonne grâce, mais encore en votre mémoire. Par ce laquais vous avez écrit à votre fils et non à moi. Si je ne m'en suis rendu digne, j'y ai fait tout ce que j'ai pu. Vous ne trouvez pas les chemins dangereux pour faire plaisir au moindre de vos amis : mais s'il me faut écrire pour me donner du contentement, les chemins sont dangereux. Voilà les témoignages de la part que je possède en votre bonne grâce... Je finis, croyant certainement que ne m'aimez point. — J'ai reçu votre lettre : il n'a fallu guère de temps à la lire. — Vous n'avez daigné m'écrire parViçose. Pensez-vous qu'il soit bien d'user de ces froideurs? Je vous en laisse à vous-même le jugement. — J'ai reçu une lettre de vous, ma maîtresse, par laquelle vous me mandez que vous ne me voulez mai, mais que vous ne vous pouvez assurer en chose si mobile que moi. Ce m'a été un extrême déplaisir de savoir le premier, et vous avez grand tort de demeurer au doute qu'êtes. Quelle action des miennes avezvous connu muable? Je dis pour votre regard. Votre soupçon tournait, et vous pensiez que ce fut moi. J'ai toujours demeuré fixe en Tamour et service que je vous ai voué : Dieu m'en est témoin. » Sur une lettre de Henri IV on trouve des corrections ironiques de

Mme de Grammont. Où le roi met : « Vous jurant avec vérité que je n'aime ni honore rien au monde comme vous, et vous garderai fidélité jusques au tombeau;» Corisande ajoute : «Il n'y a rien qui n'y paroisse; » et change ainsi la dernière partie, par l'addition d'une syllabe : « Je vous garderai Tinfidélilé; » après quoi elle met : « Je le crois » (^8 mai ^589). Cependant Henri IV continue ses protestations : « Mon cœur, j'enrage quand je vois que vous doutez de moi, et de dépit je ne tâche point de vous ôter cette opinion. Vous avez tort ; car je vous jure que jamais je ne vous ai aimée plus que je fais; et aimerois mieux mourir que de manquer à rien que je vous aie promis. Ayez cette créance, et vivez assurée de ma foi. » 11 lui en fait encore après qu'il a pris Gabriel le d'Estrées pour nouvelle maîtresse; Mme de Grammont, irritée, cherche sa vengeance en poussant Catherine à épouser le comte de Soissons malgré son frère. Henri IV lui écrit : « Madame, j'avais donné charge à la reine de parler à vous touchant ce qu'à mon regret était passé entre ma sœur et moi. Tant s'en faut qu'il vous ait trouvée capable de me croire, que tous VQS discours ne tendaient qu'à me blâmer et fomenter ma sœur en ce qu'elle ne doit pas. Je n'eusse pas pensé cela de vous, à qui je ne dirai que ce mot : que toutes personnes qui voudront brouiller ma sœur avec moi, je ne leur pardonnerai jamais » (vers le mois de mars ^59i). Sur cette lettre un peu sèche et dure se termine cette amoureuse correspondance. Mais Henri IV conserva une durable estime pour Mme de Grammont. Quatre ans plus tard (24 septem-

bre >I597), il la prie d'user de son crédit pour faire recevoir à Bayonne le sieur Deschaux en qualité d'évéque, et la remercie de s'être employée à son service. Avec Gabrielle, c'est Tamour heureux et content. Il a même quelque chose de poétique, de charmant et de gracieux, comme le visage de celle qu'il appelait son bel ange. Le bel ange cependant se permettait des infldélités, et, même étant la maîtresse du roi, elle se souvenait qu'avant le roi elle avait aimé le duc de Bel* legarde. Mais elle savait démontrer à Henri IV son innocence; Henri IV se fiait plus volontiers à ses affirmations qu'au témoignage de ses yeux ; et les nuages passagers faisaient place à une douce sérénité. Henri IV n'a jamais trouvé des expressions plus heureuses pour peindre son bonheur : « Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture, que j'adore seulement pour ce qu'elle est faite pour vous , non qu'elle vous ressemble. J'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en toute perfection dans mon ame, dans mon cœur, dans mes yegx. — Mon bel ange, si à toutes heures m'étoit permis de vous importuner de la mémoire de votre sujet, je crois que la fin de chaque lettre seroit le commencement d'unti autre... Je ne suis vêtu que de noir : aussi suis-je veuf de ce qui me peut porter de la joie et du contentement. — Je ne sais de quel charme vous avez usé, mais je ne supportois les autres absences avec tant d'impatience que celle-ci ; i| me semble qu'il y a déjà un siècle que je suis éloigné de vous. Vous n'aurez que faire de solliciter mon amour; je n'ai artère ni muscle qui à chaque luuuieiU ii§ i$)e repréfiei.U^

rbeurde vous voir et ne me fasse sentir du déplaisir de votre absence. Croyez, ma chère souveraine, que Tamourne me violenta jamais tant qu'il fait. J'avoue avoir tout sujet de m'y laisser mener : aussi le fais-je avec une naïveté qui témoigne la réalité de mon affection, parce je m*assure que vous n'en doutez pas. — Je n'ai failli un seul jour de vous dépêcher un laquais. Mon amour me rend aussi jaloux de mon devoir que de votre bonne grâce, qui est mon unique trésor. Croyez, mon bel ange, que j'en estime autant la possession que Thonneur d'une dizaine de batailles. Soyez glorieuse de m'avoir vaincu, moi qui ne le fus jamais tout à fait que de vous. » C'est maintenant le tour de Henri IV à se plaindre des infidélités ou à les craindre; et c'est Gabrielle qui proteste qu'elle est fidèle. Mais les faits la démentent souvent; Henri IV se plaint, se tait, se plaint encore ; il a beau vouloir se résigner : a Vous savez bien la résolution que j'ai prise de ne me plaindre plus; j'en prends une autre : de ne me fâcher plus. La première me fait n'importuner plus personne ; la seconde soulagera fort mon esprit. — La moindre chose me distrait de votre mémoire. Si je n'avois fait serment de ne me plaindre jamais, je sais que je crierais justement. » Il finit par crier justement, mais modérément. Aucune lettre ne nous fait mieux lire dans son âme que celle qu'il lui adresse vers la fin de 4 594. Il ne peut plus contenir ses chagrins ; il a besoin d'ouvrir son cœur : « Il n'y a rien qui me continue plus mes soupçons ni qui me les puisse plus augmenter que la façon dont vous procédez en mon endroit. Puisqu'il vous plait me com-

mander de les bannir tous, je le veux ; mais vous ne trouverez mauvais qu'à cœur ouvert je vous en dise les moyens, puisque, quelques attaques que je vous ai données assez décou vertement, vous avez fait sembler de ne les point entendre. » Mais il a peur tout aussitôt de lui déplaire, et s'abrite derrière une précaution oratoire : « Je protesterai pour comniencement devant vous, ma chère maîtresse, que ce que j'alléguerai des offenses que j'ai reçues n'est pour en avoir nul reste d'aigreur dans Tame, me sentant trop satisfait de la peine qu'avez prise de m'en contenter, mais seulement pour vous montrer mes justes occasions de soupçon. » Et après s'être déclaré satisfait, il indique pourquoi il nelestpas : « Vous savez combien j'arrivai offensé en votre présence du voyage de mon compétiteur (le duc de Bellegarde). La force que vos yeux eurent sur moi vous sauva la moitié de mes plaintes : vous me satisfîtes de bouche, non de cœur, comme il y parut; mais si j'eusse su ce que j'ai appris, depuis être à Saint -Denis, dudit voyage, je ne vous eusse vu et eusse rompu tout à plat. » Après un mot aussi ferme, il s'enhardit : « Que me pouvezvous promettre que ce que vous avez fait? Quelle foi me pouvez-vous jurer que celle que vous avez faussée deux fois? 11 faut donc des effets... Il ne faut plus parler de je ferai- il faut direy> fais. Résolvez-vous donc, ma maîtresse, de n'avoir qu'un serviteur. » 11 lance en passant un trait de satire contre son rival : « Feuille morte (4) a bien faitconnoître, en craignant

(1) Le duc de Bellegarde était sans doute surnommù ainsi ù

les li^Tueurs, qu'il n'éloit ni amoureux ni à moi. » 11 s'attendrit tout à coup par une vive protestation d'amour ; mais la blessure n'a pas perdu son aiguillon; et il finit par un reproche à la fois triste, aimable et tendre : « J'ai telle envie de vous voir que je voudrois pour l'abréviation de quatre ans de mon âge, le pouvoir faire aussitôt que cette lettre, que je finis par vous baiser un million de fois les mains. Eh bien! vous ne méjugez pas digne de votre peinture I ! » Il lui dit ailleurs : « Mon amour ne peut recevoir d'altération par quoi que ce soit, fors d'un rival, » Mais Gabrielle, par quelques douces paroles, lui rendait sans peine la confiance et la joie : « Ah I que je fus affligé hier soir quand je ne trouvai plus le sujet qui me faisoit trouver le veiller si doux! Mille sortes de délices se présentoient devant moi, tant de singulières raretés !.. Certes, mes belles amours, vous êtes admirable; mais pourquoi vous loué-je? Cette gloire vous a rendu infidèle jusqu'ici, et la connoissance de ma passion. Que la vérité de ces belles paroles proférées avec tant de douceur au pied de votre lit, mardi, la nuit fermante, m'ôte toutes mes vieilles et invétérées opinions! » Gabrielle soutenait que son amour était mille fois plus grand que celui de Henri IV; Henri IV répondait qu'elle en avait menti; et la paix brillait de nouveau: «Certes, mes chères amours, vous devez plutôt craindre que je vous aime trop que trop peu. Cette faute vous est agréable et à moi aussi, puiscause de son teint un peu jaune (voyez son portrait à Versailles). On l'accusait de manquer de courage. Le duc d'Angoulême, dans ses Mémoires, cherche à le justifier de ce reproche.

qu'elle le vous est. Voilà comme je me transforme eh toutes vos volontés. N'est-ce pas pour être aimé? Aussi crois-je que vous le faites; et Tâme contente de ce côté-là, je finis, etc. — J'ai patienté un jour de n'avoir point de vos nouvelles : car, mesurant le temps, cela devoit être. Mais le second, je n'en vois raison que la paresse de vos laquais, ou que les ennemis les aient pris ; car de vous en attribuer la coulpe, jà n'advienne, mon bel ange; j'ai trop de certitude de votre affection, qui m'est certes bien due; car jamais mon amour ne fut plus grande ni ma passion plus violente, qui me fait user de cette redite par toutes mes lettres : Venez, venez, venez, mes chères amours, honorer de votre présence celui qui , s'il étoit libre, irait de mille lieues se jeter à vos pieds pour n'en bouger.— Mes chères amours, il faut dire vrai, nous nous aimons bien; certes, pour femme, il n'en est point de pareille à vous; pour homme, rien ne m'égale à savoir aimer. Ma passion est toute telle que quand je commençois à vous aimer; mon désir devons revoir encore plus violent que alors : bref je vous chéris, adore et honore miraculeusement. » Aussi que ne fait -il pas pour casser son premier mariage et Tépouser 1 11 se persuade que le repos do la France l'oblige à contenter sa passion : « Maintenant qu'il a plu à Dieu nous donner une bonne paix en mon royaume, je dois affectionner cela plus que chose du monde, pour avoir ce contentement de me voir l'esprit en repos de ce côté-là, et des héritiers, et à nmn peuple des princes sous lesquels il puisse vivre^ et leur conserver celui que je leur ai procuré » (Sillery, octobre T" 4 598).

Il écrit au pape, « non-seulemenl de sa propre main, mais aussi du meilleur et du plus profond de son cœur; suppliant sa Sainteté le plusalfeclueusement qu'il lui est possible de lui octroyer la grâce qu'il demande. Il ne l'estimera pas moins que si Elle lui donnoit de rechef la vie et à son royaume aussi. Il promet d'en user de façon que Dieu en sera glorifié, à l'accroissement de son Eglise très sainte; sa Sainteté acquerra sur lui et les siens une si étroite obligation qu'il bénira à jamais son saint nom et chérira éternellement ceux qu'Elle aime aussi soigneusement que ceux qui le touchent de plus près » ( vers le 20 janvier II*

Il y a bien de la différence entre cet amour et celui qu'il ressentit pour Mlle d'Entragues. 11 avait écrit autrefois à Mme de Grammont^ un peu à la façon de Molière : « C'est une dangereuse bête qu'une mauvaise femme » (45 n)ar8 4588). Il l'éprouva. Mlle d'Entragues s'entendit avec son père pour le faire tomber dans un piège; elle feignit l'amour, et son père la vertu : la surveillance de l'un eut l'air de réprimer les sentiments de l'autre; et ils enflammèrent le roi par une résistance calculée et d'habiles attermoiemenls. Il fallut donner cent mille écus, promettre par écrit le mariage, et ce n'était pas tout : Henri IV est obligé de limiter lui-même les conditions toujours plus exigeantes de ce honteux marché : « Vous commandez de surmonter, si je vous aime , toutes les difficultés que l'on pourra apporter à notre contentement. J'ai assez montré la force de mon amour aux propositions que j'ai faites, pour que, du

côté des vôtres, ils n'y apportent plus de difficultés. Ce que j'ai dit devant vous , je n^y manquerai point ; mais rien de plus » (6 octobre III* ^699). Il voulut plus tard retirer la promesse de mariage : « Mademoisellc;, l'amour, Thonneur et les bienfaits que vous avez reçus de moi eussent arrêté la plus légère âme du monde, si elle n'eût point été accompagnée de mauvais naturel comme la vôtre. Je ne vous piquerai davantage , bien que je le pusse et dusse faire; vous le savez. Je vous prie de me renvoyer la promesse que savez ; et ne me donnez point la peine de la ravoir par autre voie. Renvoyez-moi aussi la bague que je vous rendis l'autre jour. Voilà le sujet de cette lettre, de laquelle je veux avoir réponse en nuit (cette nuit). » Le même jour il écrivit à M. d'Entragues sur le même sujet. Mais ce fut une grosse affaire, à laquelle prirent part les principaux ministres du roi et où Sully avait déjà fait preuve de dévouement; et, bien que les conditions contenues dans la promesse n'eussent pas été remplies, elle ne fut terminée que quatre ans plus tard, trois ans après le mariage du roi. Henri IV retombait toujours dans sa folie et ne pouvait s'arracher à cette funeste passion ; toujours amoureux et toujours asservi ou trompé : « Mon cher cœur, vous m'aviez tant promis d'être sage que vous ne pouvez douter que le style de votre autre lettre ne m'ait offensé. Je vous la porterai , et vous jugerez qu« je n'en pouvais attribuer la cause au jubilé. C'a été la crainte que j'ai toujours eue de votre manque d'amour, qui m'a rendu plus facile à y rapporter vos promptitudes. Je vous l'ai dit souvent, non

comme pôiritilleux, mais comitie le craignant pliis que la perte de ma vie. Rapportez donc ôela à mon exlrêriie passion, non h avoir envie de Vous manquer; Dieu m'envoie plutôt la mort! » Quelquefois il i'etroave de Iti fètmeté et rerttre eh possession de soimême : « Si vos effets èuiVaietit vos paroles, je he serais pds mal satisfait de Vous cdmme je suk. Yos lettres ne parlent qu'affection; votre procédé envers moi qù'ingralitiide. Il J a bitiq ^iis et J)lus que vous continuez cette façon de vivre, trouvée étrange de tout le monde. Jugez de moi, à qui elle touche tsint, ce qu'elle doit être. Il vous est utile que l'on petise que je vous aime, et à moi honteux que Ton voit que je souffre que vous ne m'ainiiez pas. C'est pourijuoi vous m'écrivez et pourquoi je vous paie de silence. Si vous me voulez traiter comme vous devez, je serai plus à vous que jamais : sinon, gardez cette lettre pdUr la dernière qUe vous recevrez jamais de moi. »• Mais sa dignité offensée ne tient pas contre la perfide coquetterie de sa maîtresse. Elle finit par conspirer avec son père contre lui. Tous deux condamnés, il leur fît grâce à tous deux, et la cour, le parlement, le pays virent le scatidale de leur rentrée en faveur. « h trouve bon que partiez: pour St-Germaiti voir nos enfants. Je vous enverrai là Guesie : car je veux aussi que voyiez le pète, qui vous aime et chérit trop. L'on n'a rien su du tout de votre voyage. Aimez-moi, ttion rtienon ; car je te jure que tout le resté du monde ne m'est rien auprès de toi » (vers la fin de l'année ^604). Rien de plus triste que de voir ce roi à cheveux gris, glorieux par la guerre et plus encore par la paix , joué impu-

detnmeht par un trafiqueur indigne et une fille intrigante : luttant toujours et toujours vaincu, et ne faisant de ses révoltes que le préludedè nouvelles lâchetés. Le souverain tranquille enfin d'un royaume apaisé fut un amant tourmenté et moqué; exemple déplorablement éclatant de la justesse de cette parole : « Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours » (Joubert).

Henri IV avait raison d'écrire à Mlle d'Entragues : «( Je vous chérirai comme ce que j'aime le plus au monde; je dis mille fois plus que moi-même. Il avait déjà dit à Gabriel le d'Eslrées : «Je chéris votre bonne grâce plus que ma vie ; encore que je m'aime bien » (>I2 septembre 11^ 4 598). Son amour l'emporte toujours sur l'intérêt; mais partout ailleurs l'intérêt domine les sentiments. Il ne récompense que les amitiés douteuses et oublie les dévouements assurés. Ses bienfaits sont toujours placés à usure. La reconnaissance est chose inutile; elle ne crée pas de nouveaux amis, et les anciens nous sont attachés par le lien des longs services; mais une libéralité opportune attire ceux que séparait une vieille inimitié. La rancune, au contraire, nuit souvent ; il n'en a pas ; son affection varie et tourne, abandonnant de vieux amis importuns ou gênants pour se porter vers d'anciens ennemis devenus bons à quelque chose. Ce n'est pas surprenant. Henri IV voulait et demandait qu'on lut dévoué à sa personne. Avant même qu'il songeât à quitter lés protestants, il leur faisait ce singulier reproche, qu'ils ne défendaient pas sa personne, niais leur foi. Il écrit quelque part ù Marie de Médicis : « Ne

doutez pas que je vous aime bien ; car vous faites tout ce que je veux : c'est le vrai moyen de me gouverner. » Sous celte forme plaisante se montre la simple vérité ; et j'y verrais volontiers plus de naïveté que de bel esprit. On comprend ainsi qu'il soit sincère en accordant ses cbangemenls d'affection avec ceux de sa fortune.

L^ esprit, dit-on, est souvent la dupeducœur: mais le cœur n'est-il jamais la dupe de l'esprit? On a besoin de quelqu'un qu'on n'aime guère; on lui demande un service ; il le rend : on lui en sait gré ; on lui trouve du mérite, et c'est un honnête homme, puisqu'il nous a été utile; de là naît un peu de reconnaissance; et de la reconnaissance nait un peu d'affection que de nouveaux services feront croître et grandir. Si c'est un ancien ennemi , la reconnaissance et l'affection n'en seront que plus fortes ; pour venir près de nous, il est parti de plus loin. Et même sommes-nous surs que le moment où nous aimons le plus un fidèle ami , n'est jamais celui où nous lui demandons une preuve d'amitié? Henri IV, le jour de la mort de Henri lll, écrit à Souvré : « L'avis que j'ai eu de la disposition du roi depuis la présente écrite, me fait maintenant de style, étant les chirurgiens en grand doute de sa guérison. S'il en avient faute (que Dieu ne veuille!), je te prie, mon ami , de me vouloir être tel que je me suis toujours promis. Je m'assure qu'un bon cœur n'aimera jamais la Ligue , avant fait un si malheureux acte. Croyez Lambert de ce qu'il vous dira de ma part, et que n'aurez jamais un meilleur ami que moi » (4" août 4589, P. S.), J'ignore de quelle profondeur était l'amour de Henri IV pour M, de Souvré, mais je

suis sur que ce jour-là, à ce moment décisif de sa des tinée, il Taimait fort parce qu*il avait besoin de lui. Et en cela, Henri IV n'est pas pire que tout le monde. En nous tous Tesprit et le cœur se disputent, se partagent ou usurpent tour à tour le gouvernement; souvent ils sont de connivence à leur insu ; et nous sommes guidés par deux sophistes qui s'entendent pour se tromper mutuellement.

Henri IV ne pouvait du premier coup cacher ses émotions ; il pâlissait et était agité ; mais elles s'effaçaient presque aussitôt. Ses sentiments comme ses émotions étaient vifs et passagers. Quel sentiment fut plus réel chez lui que l'amour? Qui peut nier qu'il n'ait aimé Gabrielle d'Estrées? 11 était fou au point de vouloir l'épouser. Cependant, si Gabrielle est malade, pour peu que son état s'améliore, le voilà parti pour la chasse, à la recherche du plaisir : « Mon compère, j'ai trouvé à mon arrivée ici ma maîtresse encore mal; toutefois depuis l'on y reconnaît quelque amendement. Je m'en retournerai demain sans faute par delà. Je vous prie de le dire à tous ceux qui y sont, et à Frontenac, que vendredi je veux courre ces loups au parc qu'il sait ; et qu'il y pourvoie, afin que nous y ayons du plaisir» (Le Connétable, 25 novembre ^597). Il la regretta fort; les mémoires du temps parlent d'un violent désespoir ; cependant six semaines après, il courtisait Henriette d'Entragues. En conclurons-nous qu'il mentait quand il écrivait à sa sœur : « Ma chère sœur, j'ai reçu à beaucoup de consolation votre visite; j'en ai bien besoin; car mon affliction est aussi incomparable comme l'était le sujet

qui me le Jonpp; les regrets et les plaintes m'accompagneront jmques au tombeau. Ceppndant, puisqu/3 Dieu m'a fait naitre pour ce royaumje, et non pour moi, tous mes sens et ipes soins ne seront plus employés qu'à i'avancem,ent et conservation d'icelui. La racine de mon amour est morte, elle ne rejettera plus; mais celle de mon amitié sera toujours verte pour vous, ma chère sœur » (La duchesse de Bar, 4 5 ayril

Les circonstances éveillaient et endormaient successivement ses affections. 11 avait les sentiments du moment. Et quand il voulait être affectueux, ses propres paroles le trompaient; les mots tendres dpnt il usait faisaient éclore en lui la tendresse. Il était gascon, et Ton prétend que les Gascons se dupent les premiers et mentent sincèrement. De même qu'il s'irritait vite et pardonnait le lendemain^ il passait aisément d'une effusion sincère à Toubli, d'une promesse sincère à l'ingratitude. Quand il écrivait à Duplessis-Mornay, l'amitié reprenait ses droits; quand il avait écrit, l'intérêt reprenait son pouvoir.

Dans toutes les parties où la politique n'avait rien à voir, sa bonté a été véritable et continue. Pascal dit qu'il faut juger un homme « d'après ce qu'il fait d'ordinaire. » Nous le trouvons toujours, en dehors delà politique, affectueux sans intérêt, sans nécessité, sans caprice. Sa clémence alors ne peut s'appeler un calcul. Quand le prince de Joinville blesse son cœur par une intrigue galante avec sa maitresse, il s'irrite d'abord jusqu'à d'absurdes exigences; mais bientpt il se contente de l'envoyer à la guerre, et veut faire

précéder son départ d'une réconciliation publique : a Mon peyeu, vous avez raison d'avouer votre faute ; car elle ne pourrait être plus grande eu égard à moi et à celle à qui elle importait. Puisque vous avez regrej de ir)' a voir offensé et me suppliez de vous pardonner, je le veux, à la charge que vous serez plus sage à l'avenir ; et pour vous le témoigner, préparezvous pour aller ep Hongrie avec M. le duc de Mercœur lorsqu'il y retournera. Et quand il sera prêt à partir pour le dit voyage, je trouve bon que vous me veniez trouver, pour être près de moi trois ou quatre jours, aCnqu'avant votre parlement, je fasse reconnaître à tout lerpopde jet à vous aussi, que mon natul^el est d'girper mes parents, quand ils sont gens de bien et sages » (dernier février ^602).

On sait que l'an^pur paternel fut une de ses qualités. On pe^t voir par ses lettres à Mme de Monlglat et à M. de Sogyré, coi^nie il aime ses enfants, les fait veoir, les va voir, les admire; sa joie d'apprendre que l'un a une dent, qu'un autre grossit ; ses inquiétudes pour leur santé. On trouve même un mot naïf : 0 ^. d'EnlragUjes a vu mon fils (le dauphin), écrit-il à Mlle d Entragues, il le trouve fort beau » (8 octobre ^GOI). Il ne réfléchit pas que M. d'Entragues ne pouvait le trouver laid tout haut, et qu'il n*a pu s'extasj^r bien sincèrement devant le fruit du mariage du r<9J avec IVfarie de Médicis, lui qui avajt commis les plus lûclies bassesses pour faire de sa fille la reine de Frqnce. U lut donc un père tendre : et l'Iiomme qui e^t capable d'une spr^e d'affectiou ^e ^aurait élre inaccessible ù toutes les autres.

Il met lui-même des restrictions à sa franchise dans cette phrase qui mérite Tattenlion : « Vous savez quelle est ma franchise et comme je ne puis ni ne veux tromper ceux que J'affectionne y de ce qui les concerne » (Le duc d'Elbeuf, \A décembre ^594). C'est se donner d'assez grandes libertés de tromperie. Il écrit un jour au maréchal de Matignon : « Je ne me suis plaint de vous à personne » (vers le ^0 avril >I585). Et quelques jours avant il faisait écrire à M. de Chassincourt : «Il se lève plusieurs compagnies par commission et autorité de M. le maréchal de Matignon. J'en oy aussi peu parler que si je n'étais point gouverneur; et en somme n'ai de sa part aucune communication des affaires de la Guyenne » (fin de mars W ^585). H parait que Matignon n'était pas de ceux qu'il affectionnait. Cependant il lui prodigue ses assurances d'affection. Il faut reconnaître que les sentiments ont été pour lui des instruments de politique. Comprenant combien ils lui servaient, il apprit vite à s'en servir. Il en tira parti, comme de son courage et de son esprit, pour réussir. C'est ce qui l'amena à les montrer, à en faire protestation, à en exagérer l'expression, et, par une conséquence à laquelle il céda sans peine, à les feindre quelquefois. Il vit dans l'affection un moyen plus efficace que la gloire des armes et l'habileté des mesures. On a toujours dit aux rois que l'amour des sujets était leur plus sûre garantie : il y chercha du moins une garantie de plus. Avant ^589, il se battit quelquefois avec le maréchal de Matignon ; mais comme il l'assura toujours de son amitié, Matignon fut un des premiers qui

se rallièrent au nouveau roi. Rien n'égale sa courtoisie à l'égard des seigneurs du parti royal : « M. de Sagonne, j'avais retenu votre trompette, pensant vous mettre en peine de monter à cheval, comme M. le maréchal m'avait fait, retenant le mien. Mais a^ant su qu'en avez un autre, je vous le renvoie » (28 juillet ^ 586). Quelques soldats huguenots de la compagnie de M. de Sagonne avaient passé dans le camp du roi de Navarre. Mais le roi de Navarre ne veut pas qu'ils restent ses débiteurs. Il pense leur avoir ouï dire qu'ils ont payé la moitié de leurs casaques; l'autre moitié se peut compenser sur la part du butin de tout le bétail qu'ils ont aidé à prendre. Toutefois, si M. de Sagonne veut faire renvoyer ledit bétail, qui n'est aucunement de bonne prise, il lui fera remettre lesdites casaques, combien que ce soit contre toute forme de guerre (Ibid.). Après 4589, M. de Sagonne se rangea du parti de Henri IV. A la mort de Henri IH, il écrit des lettres affectueuses aux catholiques indécis, les priant de faire état de la bonne volonté qu'il leur porte. Ils reconnaîtront les effets de sa bonne volonté en tout ce qu'il pourra pour leur contentement. Il désire les voir pour, avec leur prudent avis, donner ordre aux affaires de son État. Il les prie de lui faire paraître en cette occasion leur affection, et s'assurer de sa bonne volonté (Nevers, 2 août IV" >I589). « La mutation de règne ne diminuera point à mon cousin le maréchal l'envie de bien faire ; car il sait bien que je l'aime mieux que ne faisait pas l'autre » (Duchesse de Montmorency, août V >I589). — « Parmi la presse de mille et mille affaires, sy aurez-

vous ce mot de ma main pour vous assurer combien je prise raffection que vous m'avez toujours gardée. Vous aurez beaucoup de regret à notre commune perte; vous avez perdu un bon maître; mais vous éprouverez que j'ai succédé en la bonne volonté qu'il vous portait. Adieu » (Grillon, août IV 4589). — (( Croyez que vous trouverez en moi ce qpe vous avez perdu au feu roi, mon seigneur et maître » (Le môme, 6 septembre 4586) (i). Quand il découvre que le duc de Bouillon n'est pas étranger à la conspiration de Biron, il le mande auprès de lui ; c'était s'assurer de sa personne, et l'empêcher de rien entreprendre : et il espère obtenir sa venue par des protestations d'amitié et de conGance : « Mon ami, cejourd'hui seulement les gens de mon conseil ont achevé de recevoir les dépositions de ceux qui ont été ouïs sur la conspiration du duc de Biron, par lesquelles ayant su être fait mention de vous, j'ai voulu , pour l'affection que je vous porte, et pour le soin que j'ai toujours eu de votre bien et honneur, vous en avertij:* incontinent par ce porteur, que je vous envoie exprès pour cet effet, et sur ce, vous faire savoir, encore que je n'ajoute foi à telle accusation (spécialement quand je me représente combien je vous ai chéri et favorisé, et de quelle sorte je me suis toujours lié en vous et ai souvent aussi éprouvé votre fldélité) néanmoins importer tant au bien de mon royaume et au vôtre même que la chose soit promptement vérifiée, que je veux et vous ordonne par la présente, que vous me veniez trouver

(1) Placé par erreur dans les Lettres missives au 6 novembre de la même année.

en ce lieu, soi^clajn qiiç vpii^ l\î|HrÇz reçue, pour vpi^s justifier; et j'ajouterpi encore qpe je vous conseille et prie comme votx'e bon maître et vrai ami (vous ressentant et tenant innoc^ent comme je crois que vous êtes) de n'y faire faute et n'y user d'aucune remise et longueur j car ce faisant vous préviendrez et étoufferez la mauvaise opinion que les bruits de ce qui se passe pourraient imprimer de votre intégrité; vous iDettrez aussi tant plus mq^ esprit et le vôtre en repos selon n^pn désir, et je vous assqre que je favpriserai très volontiers votre justification et innocence, comme votre bon rpaître et arpi » (1 8 novembre ^ 602) . Le duc de Bouillon, si doucement appelé, se hâta de quitter sa retraite pour s'éloigner davantage, à Orange, puis à Genève, de là à Heidelberg. Henri IV écrit à Duplessis-Mornay que c'était le pire conseil qu'il eût su prendre au lieu de le venir trouver pour se justifier (Ç décembre ^602). Il le dit encore jun an après au cpnnétable (7 décembre ^603).

Trois ans plus tard , Henri IV voulut dpnner à Créqui la charge de maître-de-camp (}u régin^ent de ^es gardes. Celte charge était eptriç les mains de Crillop 'y jjfïals Crillgn était trop attaché au duc d'Epernon, colonel de Finfanterie française; Henri IV résolut de retirera ce colopel qu il redoutait l'appui d'un niaître -de-camp comme Grillon. Fidè|e à sçs habitudes amicales et persuasives, il cherche 9 oj^tjenir par de douces paroles le consentement de d'Epernon ; « Mon ami, vous entendrez par d'Escures ce qui s'est passé entre les sieurs de Grillon et de Créqui pour la charge de n)aUre-de-camp dif régiment de

mes gardes , et comme je n'ai voulu que les provisions en aient été expédiées que je n'eusse, suivant ma promesse, parlé à vous, ce que je fais par ce porteur. Peut-être si ledit sieur de Grillon se fût adressé à vous pour lui donner un successeur, que vous lui en eussiez choisi un qui vous eût été plus agréable, mais non si utile à mon service. Car je lire de ce fait un tel bien en mes affaires, que si vous étiez auprès de moi , vous me le conseilleriez. Je vous prie donc et conjure par l'amitié que je crois que vous me portez, que je reconnaisse qu'en cette occasion vous préférez mon contentement et le bien de mes affaires à toutes autres considérations, et que vous le faites volontiers, puisque je le veux ainsi : cela sera aussi cause que j'aurai à l'avenir encore plus de soin de ce qui vous touche que jamais » (^ 5 mai P i 605) .

C'est toujours pour leur bien : Croyez que vous aimant comme je fais et que vous en devez faire état, que je ne conseille en cela que ce que je vois et connais être de votre bien. C'est pourquoi je me promets que vous vous y conformerez , et me témoignerez en cela que vous m'aimez » (Duchesse deNevers, 22 mars 4 597).

Il n'aimait pas le comte de Soissons ; mais il voulait conserver près de lui un prince du sang, dévoué à la couronne, quoique peu traitable, exigeant et hautain. Il cache une aversion qu'il vainquait par intérêt sous les dehors de l'affection, et combat ses plaintes par des protestations : « Vous êtes vous-même la cause de vos plaintes, et je n'en suis que la butte ; dont je reçois les atteintes avec autant de regret qu'il me semble que vous prenez du plaisir à les continuer.

Vous interprétez à faute d*affection ou art ce qui procède d'abondance de bonne volonté et de la rencontre et nature des cboses... Venez, mon cousin; et vous me trouverez très disposé à vous témoigner que nul ne peut plus faire pour vous que moi » (47 juin 1'% et 40 août P'4595).

il use de la même ressource envers les princes étrangers; et la diplomatie, sous sa plume, devient sensible, affectueuse, et même amoureuse. « Monsieur mon cousin, écrit-il au duc de Ferra re, j'ai été trop aise d'avoir entendu de vos nouvelles par le sieur comte de Landy; c'est le premier fruit que j'ai reçu des bonnes grâces du roi, mon seigneur; la vue duquel me donne ce bien de me mettre en la souvenance de mes amis. Je vous ai toujours, monsieur mon cousin, cru de ce nombre ; ce que vous me faites encore plus paraître par cette nouvelle obligation que j'ai delà peinequevousavez prise de m'envoyer visiter» (4 7 mai 4589). Il est aussi amical avec le grand-duc deToscane etle landgrave deFIesse. Le duc de Savoie avec qui il fut forcé d'en finir par une guerre, prince rusé et plein de cette habileté dans les petites choses, qui réussit rarement tout en faisant grande dépense d'expédients, recevait de Henri IV les lettres les plus amicales : « Mon frère, je manquerai plutôt à ma vie qu'à l'observation de ma parole, même (surtout) en voire endroit, de qui j'ai embrassé l'amitié aussitôt que j'ai connu que vous avez désiré la mienne, porté d'une inclination naturelle. — Je suis contraint de donner tout ce mois à ma santé, et sans cela je n'aurais pas difléré plus longuement le plaisir que ce me sera

devotisVôir ici près de moi; mais vous n'en êtes pas quitte pour cela; et voUs saurai bien faire ressouvenir de la promesse, cjuand la commodité y sera pour l'un et pour l'ôdtre. Cependant ce qui reste de nos affaires se terminera et n'aurons plus qii'à passer le temps et faire bonne obère. — C est à ce coup que je ne douterai plus du contentement que je m'étais promis de vous voir il y a longtemps... Je ne vous dirai Jjoint comme vous serez le bien venu et vu de moi, cbhime les effets vous le feront connaitre, ni de quelle affection je vous embrasserai et cbérirai » (25 octobre ^ 596, 4 septembre IP et 9 décembre ^ 599).

Mais il déploie toutes les grâces de la galanterie avec Elisabeth ; ses secrétaires lui écrivent en son nom comme à une reine; il lui écrit comme à une femme, je dirais presque comme à une maîtresse. 11 l'assure de sa perpétuelle servitude; il estimera sa vie plus heureuse quand elle sera employée pour son service et honorée de ses commandements. Il voudrait avoir moyen, pour le comble de ses désirs, de le lui pouvoir représenter de bouche, et par même moyen lui baiser les mains, et voir de ses yeux la princesse du monde qu'il honore, aime, estime et admire par dessus toutes. Il entre en jalousie de M. de Ségur, son ambassadeur, quia été gagné et corrompu par l'honnéiir et lâ faveur qu'elle lui a donnés. Il ne peut finir sa lettre pensant parler à elle-même. Il était résolu de l'aller voir; mais un malheur général s'oppose toujours à son heur particulier. Il se figure qu'il combat pour elle. Avec sa faveur toutes choses lui sont possibles, voire faciles. Il ne se réserve que pour elle ; il se voue

tout entier à elle pour lui rendre toute sa vie tout le plus fidèle service qu'il pourra ; c'est à elle, de droit, de conserver ce qui est sien. Elle n'a plus fidèle serviteur que lui, ce qu'il aurait extrême désir de lui témoigner en personne ; et à peine son esprit aura de repos qu'il ne lui ait donné ce contentement. Mais son malheur veut que ce bien liii soit encore retardé pat les affaires, contre lesquelles il se délibère de lutter avec tant de constance qu'il dérobera ce loisir à ses continuels travaux. Il ne reste plus rien en luimême qu'il ne doive dire être sien ; ce que sans difûculté il confesse volontiers : son affection lui a voué tout ce qu'il est et peut, sans aucune réserve. 11 a l'image de ses bienfaits tellement empreinte au cœur qu'ils lui sont un objet perpétuel, et ses sens plus continuellement occupés en la considération de sa magnanimité et grande bonté envers lui, avec souhait ordinaire, outre ses plus ardentes prières , de lui pouvoir un jour témoigner, par quelque bon service, qu'il n'en veut laisser le fruit enseveli au tombeau d'ingratitude. Il s'est réjoui d'entendre qu'elle faisait état de venir à Portsmoulh, quand il sera vers la côte de Normandie : ce qu'advenant, il la suj)plie trouver bon qu'il lui aille baiser les mains, et être auprès d'elle deux heures, afin qu'il ait ce bien d'avoir vu une fois en sa vie celle à qui il a consacré et corps et tout ce qu'il aura jamais, et qu'il aime et révère plus que chose qui soit en ce monde. Leur amitié sera jugée de tous si parfaite qu'elle servira d'exemple à la postérité, comme de consolation à eux et à leurs bons sujets, et à leurs ennemis de terreur tant qu'ils vivront.

Sa conservation serlcomnnede riiarque ou pour mieux dire, de trophée de sa bonté. Il ne se lasse pas, en un mot, de a baiser humblement les mains belles et heureuses qui tiennent les clefs de sa bonne et mauvaise fortune. »

Toute la vie de Henri IV est une merveille d'habileté. Le petit prince huguenot parvient au trône à travers la plus vaste et la plus terrible levée que Finsurrection ait jamais ameutée. Son royaume conquis, il éteint toutes les étincelles, et endort dans le pays l'agitation politique. Condamné autrefois, puis absous par la papauté, il flnit par faire deux papes, Léon XI et Paul V; il eut Fart de s'appuyer sur Rome même, pour opposer les nations protestantes de TEurope à la domination autrichienne et espagnole. Et, quand il fut mort, ses minisires, quels que fussent leur talent et leur» expérience , ne purent gouverner sans lui, et se séparèrent par impuissance.

Qu'un homme ait un éclair de génie, une haute inspiration, on comprend que la force de sa volonté égale la beauté de son œuvre. Mais une habileté , pour ainsi dire, perpétuelle, toujours en exercice et toujours prête, toujours en éveil et toujours sûre, dans les moindres choses comme dans les grandes , serait bien étonnante, si elle ne tirait quelque secours des sentiments du cœur. Qui pourrait mesurer ce quMl faut de fermeté et d'énergie contre soi-même pour obéir avec suite à des idées abstraites? la volonté est-elle capable d'un effort si patient, quand elle est soutenue par la seule intelligence? Bien peu d'hommes dans toute l'humanité auraient pu accom-

plir la lâche qu'accomplit Henri IV; peut-on croire que dans ce laborieux accomplissement il n'ait pas même été servi par toutes les facultés de Tâme? La persévérance est la plus rare des qualités : Henri IV la portait à un degré qui nous étonne : o Par patience et cheminer droit, je vaincs les enfants de ce siècle » (Saint-Geniès, 4 mai 158G). Mais elle devient facile, si nos sentiments nous mènent du même côté que nos idées, parce qu'ils nous poussent d'eux-mêmes, presque à notre insu, d'un mouvement continu et agréable ; ils soulagent notre énergie au lieu de l'exercer, et nous n'avons besoin de force que pour leur résister.

L'égoïsme, l'ambition ne suffisent pas : que de gens à ce compte seraient persévérants ! D'ailleurs, à eux seuls, ils ne peuvent donner que le petit savoir-faire et non la grande habileté. Rien ne raccourcit plus la vue que de l'arrêter sur ses intérêts propres, et de la borner par cet étroit horizon. Cependant Henri ÏV a eu de grandes idées. Il fallait donc ou qu'il ne fut pas égoïste, ou que son égoïsme fût généreux par quelque endroit. Aux yeux de Henri IV, son intérêt était celui de la France. Il le dit : donc il le croil. Il lui était trop utile de le faire croire, pour ne pas le croire lui-même. Les ligueurs ne sont pas seulement ses ennemis personnels; ce sont des Espagnols. La réunion du parti royal et du parti huguenot forme le parti français. En annonçant au duc de Ferrare son alliance avec Henri 111, il lui écrit : « On vous a toujours vu si bon Français, mons' mon cousin^ que vous vous réjouirez autant de cela que je

m^en assure , comme je sais que les misères de la France vous doivent avoir ennuyé >^ (47 mai 4589). Aussi sa conscience est-elle tranquille : a Bien qlie nous soyons jour et nuit à cheval, sy est-ce que nous trouvons cette guerre bien plus douce : ^esprit y est plus content » (Mme de Grammont, 4 4 juillet 4 589) . Il convie le duc de Nevers à la bataille des bons Français contre ceux qui ont quitté ce beau nom pour se faire Espagnols (25 août II* 1590). 11 recouvre sa ville de Vienne par « la fidélité du gouverneur que le duc de Nemours y avait logé, lequel , comme bon Français, n'a voulu se signaler comme lui d'une marque contraire à son honneur et devoir envers son souverain et sa patrie » (Elisabeth , 28 avril 11" 4599).

Si la Ligue avait, je ne dis pas réussi (elle a réussi puisque Henri IV s'est fait catholique), mais triomphé, et donné à la France un souverain de son choix, que fût-il advenu? 11 est sans doute téméraire et ridicule de faire de Thistoire avec ce qui n'est pas arrivé, et d'affirmer au conditionnel. Mais je vois une dizaine de prétendants allonger les mains vers la royauté de la Ligue; la papauté, l'Espagne la prendre en tutelle; chacun en tirera lui un lambeau ; les gouverneurs indépendants; les prolestants, les politiques assez forts pour séparer du pays une partie du pays : j'entends les hommes sensés du temps gémir de ce que la France s'en aille par morceaux t Henri IV a pu sauver, il a pu croire qu'il sauvait sa patrie : le premier intérêt français , c'est sans doute l'unité et l'indépendance de la France.

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Henri IV aimait certainement, ne fut-ce que comme alliée, cette France dont la cause était la sienne. Tout homme a besoin de rattacher son intérêt personnel à quelque intérêt plus élevé ^ non-seulem'eut pour gagner des partisans , mais pour se convaincre et s'affermir. Etre persuadé qu'on a raison, c'est doubler son courage et sa vigueur. Aussi chacun met-il la justice de son côté, et de bonne foi : fit-on d'abord un sophisme volontaire , tôt ou tard on y croit ; et Ton arrive à se duper soi-même, par une sorte d'habileté instinctive de la nature humaine.

Il s'apitoie souvent sur les misères du peuple : « La charge de cheval de blé en Champagne et en Bourgogne vaut cinquante livres , à Paris , trente. C'est pitié de voir comme le peuple meurt de faim » (Mme de Grammont , ^7 juin ^586). 11 songe aux malades que la contagion multiplie aux environs de son château de Monceaux : « Envoyez-moi, par ce laquais, la recette que vous avez pour la peste, d'autant que je la veux faire éprouver aux villages circonvoisins de ce lieu où elle est » (Mme de Monglat , 42 juillet >! 605). Il ne veut pas établir de trop lourds impôts: a Je pourrai aller jusques à Poitiers, où je ne ferai point de citadelle ; et, en lieu d'y établir la gabelle^ j'oirai les plaintes de mon peuple, pour le soulager en tout ce qu'il me sera possible» (La Force, 4 5 avril l"* A G02) . Il écrit quelque part : « J'ai su les pilleries et butins que font les soldats. Vive Dieu 1 donnez-y ordre ; vous m'en répondez sur Pamilié que je vous porte ; et qu'il ne paraisse que le maître n'est en sa maison. Mons' de Saint-Geniès, qui

s'en prend à mon peuple s'en prend à moi » (fin de février IIP 4580).

Sans doute on a exagéré la bonté traditionnelle de Henri IV. Tout le monde sait que l'anecdote sur l'entrée des vivres dans Paris est une traduction fort infidèle d'un fait beaucoup moins admirable. Givry, l'un des lieutenants du roi, amoureux de Mlle de Guise, laissa passer, pour lui complaire, des convois de vivres par Cbarenton. Il désobéit par amour à Henri IV; et il ne faut pas lui en faire un crime, car il mourut de cet amour. Mais aussi n'en faut-il pas faire honneur à Henri IV. Il n'avait pas l'air de songer à la nourriture des Parisiens, quand il écrivait à Mme de Grammont : « J'ai pris les ponts Cbarenton et Saint-Maur à coups de canon, et pendu tout ce qui était dedans. Hier je pris le faubourg de Paris, de force; je fis brûler tous leurs moulins, comme j'ai fait de tous les autres côtés » (^ 4 mai IP i 590). Je me trompe cependant : il a laissé entrer des vivres dans Paris : mais pour qui? faut-il le dire? pour une femme d'amour : « Monsieur de Marivaux, j'ai accordé à la demoiselle de la Raverie un passeport pour faire mener à Paris quelque blé, vin et bois pour sa provision. Je vous prie ne faire difficulté de le laisser passer. Vous êtes de vous-même assez courtois aux belles dames comme elle, sans vous y convier davantage » (4" octobre '1592). Et c'est peut-être cette complaisance de la luxure qui s'est travestie en héroïsme de la bonté.

L'imagination populaire se moque des invraisemblances : ellen'apas pris garde à cette singularité, que

Henri IV, voulant réduire une ville par la famine, aurait laissé passer des vivres un jour, pour resserrer le lendemain le blocus entr'ouvert, prolongeant ainsi la résistance et rendant lui-même sa propre bonté inutile. Mais cette espèce de légende moderne a une part de vérité ; Henri IV évita les horreurs d'un assaut général, et préféra entrer par surprise, d'une façon moins triomphante, mais plus humaine.

« C'est un mal bien douloureux que le domestique ! » (Mme de Grammont, 8 mars ^588). Personne ne peut contester la tristesse sincère de cette réflexion. II a tout fait, dès qu'il l'a pu, pour terminer les anciennes discordes et prévenir les nouvelles : il voulut sans doute assurer son autorité péniblement conquise; quelquefois cependant il en eût été quitte par une petite expédition comme celle de Sedan ; et il évita tant qu'il put toute prise d'armes. Il en donne la raison à Elisabeth en style un peu fleuri : « Je suis né et élevé dedans les travaux et périls de la guerre : là aussi se cueille la gloire, vraie pâture de toute âme vraiment royale, comme la rose dedans les épines. Mais je me puis bien lasser des calamités et misères que mon peuple endure par icelle » (^5 noven)bre >I597).

Dès qu'il fut en sécurité pour lui-même, il se consacra sans intervalle et sans fatigue, il employa, comme il dit, tousses sens et tous ses soins à l'avancement et à la conservation du pays. Aucun roi n'a eu plus que lui le droit d'écrire : «La France m'est bien obligée; car je travaille bien pour elle» (Mlle d'Entraguesy^^l octobre I" 4G00J. Il croyait du fond du cœur

que les Français lui devaient quelque reconnaissance; et ce sentiment paraît sans préméditation, sans calcul, dans la lettre qu'il écrit au roi d'Angleterre, à propos de la conspiration des poudres et d'une autre qui se découvrit peu après : « Jugeant de votre naturel par le mien, je ne doute point que tels manquements de foi et de gratitude ne vous déplaisent, soit qu'ils procèdent de vos sujets ou d'autres, lesquels vous avez, par votre bonté et sincérité, obligés de se comporter tout autrement à votre endroit )> (30 juillet II* ^606).

Mais ce qui prouve de toute évidence qu'il a aimé la France, c'est qu'il a compris admirablement les intérêts français, o Les grandes pensées viennent du cœur. » Le patriotisme éclaira son intelligence. Henri IV a préparé, à l'intérieur, à l'extérieur, sur les champs de bataille, dans la littérature, partout, les splendeurs du XVIP siècle ; et si Louis XIV a été un grand roi, il le doit plus à son aïeul qu'à lui-même.

« IJ est resté populaire, dit M. Villemain, parce qu'il était profondément national de cœur et de pensée. »

On peut, dans les détails de sa conduite, trouver des ruses, des tromperies, parfois même de la duplicité; sa finesse n'a pas toujours choisi les voies les plus légitimes. On a raison de rechercher ces secrètes révélations; la moindre parcelle de la vérité a son prix. Mais il ne faut pas que l'érudition historique, en s'agrandissant, se rapetisse aux curiosités des mémoires, et prennent ses petites découvertes pour de grandes vérités. Henri IV n'est pas sans reproche : il a poussé ses qualités jusqu'aux défauts; mais, considéré tout

entier, par les côtés qu'admire la raison et par ceux que condamne la morale; regardé, en un mot, des hauteurs de l'histoire , et non par les dessous d'une chronique méticuleuse, Henri IV ne sera jamais haïssable.

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