ENGAGEMENT CONTRACTÉ
« opulence, splendeur, richesse et félicités de peuples que je « vous en ai vu souvent faire le projet (1). »
Si tel était le langage de la politique, la religion savait aussi faire entendre le sien.
Du Perron continuait dans l'intimité les entretiens religieux qu'il avait adroitement amenés pendant le siège de Rouen et qui semblaient maintenant goûtés et presque recherchés, ainsi que nous pouvons le recueillir de cette phrase de du Perron lui-même : « Au plus fort de ses affaires, (le 0 roi) me faisait l'honneur de conférer en secret avec moi pour « se préparer à sa conversion (2). » Les circonstances ménagèrent à l'un un triomphe qui ne fut pas sans influence sur Tesprit de l'autre.
La cour était à Mantes. Les protestants avaient envoyé de diverses provinces de France des députés parmi lesquels on comptait quatorze ministres. Du Perron, se trouvant un jour chez le roi, vint à lier conversation avec le maréchal de Bouillon. Celui-ci exprima cette pensée : c'était une bonne occasion pour tenir une conférence sur les points controversés, ainsi que l'interlocuteur lui-môme en avait tant de fois manifesté le désir; et là il serait permis de montrer tout son savoir. Ces derniers mots, dans l'esprit de celui qui les prononçait, étaient une allusion à la présence de Rotan , ministre à la Rochelle et tenu parmi les réformés en grande estime de
(1) Ibid., chap. xxxviii, p. 10'.», 110. (•J) Divers, n.uv., p. 036.
PAR HENRI IV Ai
science. L'assentiment de du Perron ne se fit pas attendre (1). L'autorisation du roi fut sollicitée et obtenue.
Le lieu, le jour, l'heure et les conditions furent arrêtés au conseil du roi : la conférence devait se tenir chez le gouverneur de Mantes, Salomon de Béthune, frère de Sully ; on procéderait par arguments syllogistiques; on ne raisonnerait qu'en s' appuyant sur la parole de Dieu pour tout résoudre par elle ; des secrétaires, nommés par les deux partis, recueilleraient les paroles qui seraient transmises à Sa Majesté; enfin le gouverneur serait chargé de maintenir l'ordre et de laire observer le règlement. Tout cela, selon les usages et les convenances, avait été communiqué à l'archevêque de Bourges et aux autres prélats (2). La discussion devait porter sur cette proposition : Toufe la doctrine clirétienne se trouve-t-elle contenue dans les saijites Ecntures? ou, pour parler avec la brièveté de Gayet, sur la suffisance de la parole de Dieu.
Du Perron acccepta la lutte contre les quatorze ministres
( l . Discours somiii. , p. 11.
Cayet rapporte la chose un peu diftéremnient. Ce serait un brave capitaine, du nom de Favas. qui aurait fait naître la conférence. Un soir, ce capitaine, rencontrant du Perron au cabinet de Madame sœur du roi dans le château de Mantes, « le défia de telle façon « que ce que les ministres disoient de luy, il hiy imputa, comme s'il « se fust vanté que les Ministres n'eussent osé comparoistre devant « luy. Ledit sieur du Perron s'en excusa modestement ; et luy dit • qu'au contraire il estoit prest d'entrer avec lesdits Ministres en con- M férence amiable, pourveu qu'il pleust bien ainsi à Sa Majesté. » (Chruiiol. noven., liv. V, p. 526). Peut-être les deux entretiens ont-ils eu lieu.
(2) Chronol. noven., liv. \ . p. ô25.
\'2 ENCiAGEMBHT CONTRACTÉ
ensemble. Il leur laissa même le choix des armes : ils préférèrent pour eux les offensives, A la conférence qui dura plusieurs jours, assistèrent les principaux personnages des deux partis et, entre autres, du Plessis-.Mornay lui-même. Les ministres s'étaient ainsi partagés les rôles : les quatre plus habiles porteraient la parole, et les dix autres se tiendraient dans le voisinage pour se consulter et procurer, au besoin, le secours de leurs conseils (1) .
Rotan se présenta avec le texte des 16* et- 17" versets du iir chap. de la II" épître à Timothée, desquels la traduction littérale, sur le grec, est celle-ci : Toute écriture inspirée et utile pour instruire, pour convaincre, pour corriger, pour former à la justice, afin que r homme de Dieu soit parfait et prêt à toute œuvre bonne. Mais il les rendit de cette façon, prétendant en résumer la pensée : que toute l'Ecriture sainte est divinement inspùre, est suffisante pour rendre l'homme sage, afin qu'il soit parfait en toutes bonnes œuvres. Donc, et telle fut bien sa conclusion, l'Ecriture suffit au salut. Montrer que ce texte ne prouve rien, fut chose lacile à du Perron : car il se rapporte surtout à l'Ancien-Testament dont l'insulTîsance ne saurait être mise en doute par les chrétiens ; et encore faudrait-il exclure du Nouveau les écrits qui n'avaient pas paru à l'époque de la lettre de saint Paul à Timothée, comme quelques épltres de saint Paul lui-même, l'Évangile de Saint Jean, l'Apocalypse... Mais le texte devait être exami-
(1) Discours snmni., ibid.
né en lui-même et d'après l'original, c'est-à-dire le grec. Or, le mot oj'jî'/jaoçne peut se traduire par sufiisant, car il n*a jamais eu la signification de .'xavoç. Quand Rotan se fut rejeté sur le verset 17^ pour inférer de la proposition, afin que r homme de Dieu soit parfait, du Perron n'eut pas de peine à établir que la perfection ne dépend pas de l'Ecriture, autrement celui qui la lirait, serait parfait ipso facto. Au contraire, on abuse souvent de l'Écriture. Et même, pour que l'Écriture soit vraiment utile, il faut qu'elle soit interprétée et proposée par une autorité extérieure et légitime ; ce que ne peut revendirquer le protestantisme. Devant ces arguments qui furent développés avec science et logique, Rotan se trouva déconcerté, adressa quelques mots d'éloges à son adversaire, et ainsi se termina la première séance (1).
Cayet nous raconte que Rotan ne reparut plus et que ce fut Berault, ministre à Montauban, qui soutint la lutte dans les six jours suivants (2). Le récit de l'auteur du Discours sommaire nous présente les choses différemment. La conférence aurait bien duré sept jours, et Rotan serait bien entré le premier en lice. Mais, continuellement battu, il aurait allégué, le cinquième jour, un violent mal de tête et prié un de ses confrères de prendre sa place. C'est alors seulement que Berault se fût montré sur la scène (3),
(1) Chronol. noven., ibid.
(2) Ibtd.
iS)IOid.,p. 12.
ii KNtiAGEMENT CONTBACTÉ
Mais ces deux historiens, qui se sont appliqués à consigner les détails de cette conférence, s'accordent pour nous en marquer l'issue ainsi que le brillant succès de du Perron. Le premier, rapporte que pendant six jours Hérault n fut pourmené « par ledit sieur du Perron per omîtes locos dialecticœ , sur le (( mot o-ocptaat, faire sage ; » qu'il « s'escrima à droit et à re- « vers, » mais que «r à tout ce qu'il fit pour prouver que ce « mot signifiait ou comprenait suflisance, il ne le put prou- « ver; » et que d après avoir loué ledit sieur du Perron, il « dit en paroles couvertes qu'il n'était venu préparé pour « disputer (l). » C'était assez clairement s'avouer vaincu, et, la conférence ainsi rompue, les ministres s'en retournèrent dans leurs provinces. « De raconter, écrit à son tour le se- (i cond historien en parlant de du Perron, les avantages qu'il « y eut, les afîronts qu'il leur fit recevoir, et la honte et la « dérision où il les fit tornber, et envers les leurs mêmes, ce « serait chose trop longue. Plusieurs personnes de mérite et a de qualité qui y étaient et qui vivent encore, le peuvent « témoigner ; aussi bien que les actes qui en furent re- « cueillis de notre côté par monsieur l'archevêque d'Aix, « alors niaître des requêtes, et par le sieur de la Brosse, périt sonnage assez connu par l'excellencfe de sa plume et de son « esprit, et lesquels actes sont encore entre leurs mains (2).»
(1) Cfironol, noretUy p. 52G.
(2) Discours soinm.
Bien qu'il semble qu'on doive donner la préférence à Cayet, en sa
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Selon le même historien, Bérault n'ayant pas pu tenir plus de deux jours, les autres ministres firent savoir que leur retour chez eux était urgent et que, parla, il leur devenait impossible de prendre part plus longtemps à la conférence.
Le triomphe de l'athlète catholique ne fut pas sans résultats. Palma Cayet, un des quatre assaillants désignés et qui allait bientôt se faire un nom comme historien, « demeura « pour prix de la victoire ; » et parmi les assistants il y eut plusieurs personnes, entre autres, le baron de Salignac, qui en recueillirent les premiers germes d'une future conversion (l).
Le roi n'avait pas été présent à la lutte. Certaines opérations militaires lui firent même quitter Mantes pendant que les conférences se tenaient. Mais un semblable triomphe ne put ne pas impressionner son esprit ; et, joint aux difficultés que les re-
qualité de témoin, lorsqu'il y a divergence par rapport à ce qui s'est passé dans la discussion, les sources qui viennent d'être indiquées, ne nous ont pas permis de passer sous silence la relation du Discours sommaire. Du re:?te, la divergence ne porte que sur le nombre de jours que les deux champions protestants auraient personnellement occupé la scène.
(1) Discours summ. p. 12.
Madame du Plessis-Mornay semble avoir voulu se consoler en disant que la conférence « se passa en subtilités et épines inutiles à « l'Église, parce que la question était si l'Écriture sainte était suffi- « santé à salut, les ministres l'affirmant et du Perron le niant, ce « qu'il convint prouver par passages de l'Ecriture, lesquels ledit du « Perron tachait d'éluder par des pointillés de grammaire et distinc- « tions des scolastiques. » {Mémoires de Madame du Plessis-Mornay, tom. I. p. 275.
il. ENGAGEMENT (XINTEACTÉ PAR HENRI IV
prcseDlaiits du paru royaliste rencontraient aux conférences de Suresnes, parce que les députés de la Ligue demandaient jHJsitivement si, oui ou non, Henri de Navarre a^'ait la volonté de rentrer dans le giron de l'Église, ou, du moins, défaire ce qu'il devait pour s'en ouvrir l'entrée, ce triomphe allait inspirer une détermination qui serait. un premier pas dans la voie delà conversion.
La conférence théologique de Mantes avait lieu au mois d'avril 1593 (1) ; et les conférences politiques de Suresnes s'étaient ouvertes le 27 du même mois.
(1) Mémoires de Sully, Lom. I. cUap. xl., p. 115 : « Le Roy « s'en estant retourné à Mantes commença d'approcher de sa per- « sonne des Docteurs, pour luy parler des différents de la religion, et M fit faire ensuite une conférence entre iceux et quelques Ministres, « pendant laquelle le Roy, à vostre instante poursuite, afin de ne pas « laisser ses troupes oisives, s'en alla assiéger Dreux, vous employant a à rassembler toutes les pièces et munitions nécessaires pour cet « effet, et à trouver quelque argent par le moyen d'un emprunt sur « les principaux habitants de Mantes, tant que finalement, il partit « de cette ville en avril 1503. « C'est évidemment le simple projet du siège de Dreux, car, en réalité, le siège n'a été commencé que le 7 juin par Biron et, le 9, le roi était encore à Mantes, puisqu'il datait ses lettres de cette ville. {Lettres missives, toni. III, p. 792, 795, 799.)
GH.iPlTKE III
Il valait mieux se ranger à cette Eglise dans laquelle tous demeuraient d'accord qu'il pouvait faire son salut, que dans celle où la moindre partie l'assurait. (Conclusion de Henri IV après la seconde conférence de Mantes.)
Voici : Je mets aujourdhui mon âme entre vos mains ; je vous prie, prenez-y garde ; car là où vous me faites entrer, je n'en sortirai que par la mort. (Paroles de Henri IV dans sa conférence avec les prélats à Saint-Denis).
i. Seconde conférence de Mantes.
[I. Ce que devint la double convocation royale des catholiques et des protestants.