LA RÉPUBLIQUE CHRÉTIENNE
chose de plus? Peut être (1). En tous cas, il fallait être pratique ; et les changements advenus en Europe ne permettaient guère d'accorder davantage : il y aurait eu certainement opposition de la part des Etats protestants qui , eu égard à ces changements, devaient faire partie de la confédération.
Pour Henri IV, en effet, la religion catholique était la vraie: nous en avons eu la preuve dans les actes ([ai ont déterminé si conversion ; et postérieurement rien dans sa vie, — nous nous plaçons, pour les raisons précédemment alléguées , au point de vue dogmatique — rien ne vient autoriser le moindre doute à cet égard.
Pour lui encore, s'il avait été possible de rendre l'Europe catholique comme autrefois, il eût volontiers donné à l'œuvre son concours, mais plutôt par la diplomatie que par les armes ; et, on doit le dire, il eût même désiré un si heureux résultat ; car, parmi ses projets, nous rencontrons celui « de rechercher
(1) C'est tout ce qu'on est en. droit de conclure de ce passage des Erononii'S royales où il est question d'un désir particulier du roi pour le ■ siège romain, » à savoir » que, si bien les papas de Rome n'estoient " absolument reconnus pour chefs de l'Eglise par les protestants et « réformez, au moins y auroit-il moyen, voyant leurs animositez M cess<!es et ces tempérameiis pour faire subsister ensemble les trois « religions pacifiquement par eux approuvez, de faire estimer les « liomains comme de grands et puissants rois et princes qui avoient " toutes les qualitez et conditions nécessaires pour estre reputez les « sourerains arbitres de tous les différents qui pourroient intervenir « entre les potentats et peuples d'une d'icelles religions... •» (Tom. II, ch. cxcix, p. !ibO). Dans l'esprit de Henri comme par la nature des choses, cette estime devait demeurer à l'étal spéculatif.
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« les moyens propres pour l'établissement d'une seule profes^ « sion de religion dans l'Europe chrétienne (1). »
Mais, parce qu'il n'était pas permis de se livrer à de pareilles espérances, parce que Dieu ne pouvait pas demander l'impossible aux rois ou aux gouvernements, il fallait s'en tenir à l'état actuel des choses, en tirer le meilleur parti pour la paix sociale et laisser l'arbitre suprême juge des consciences. Dès là, la possibilité pour les chrétiens de professer extérielirement leur religion, orthodoxe ou hétérodoxe, en d'autres termes, la liberté des cultes qui reconnaissaient le même principe, l'Evangile, devenait une nécessité autrement, c'eût été renouveler ces guerres civiles qui , dans le passé, avaient ensanglanté tant d'Etats. Toutefois, il fallait se garder d'étendre trop cette liberté, qui devait, au contraire, se limiter aux trois religions principales, c'est-à-dire le catholicisme, le luthéranisme et le calvinisme.
Cette appréciation est-elle bien celle de Henri IV ? A-t-elle été constante dans son esprit? qu'on en juge. Les vœux religieux du roi se plaçant à côté de ses vœux poliiiques, nous avons à suivre le môme ordre et à inscrire les mêmes dates qu'il y a un instant.
Nous sommes donc en l'année 1600. Il s'agit des deux « magnifiques desseins, » antérieurs de quatre années, dont l'un a été placé sous les yeux du lecteur et dont l'autre reste
(1) Mémoires de Sully, tom. 1, cli. c, p. 355.
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h transcrire, ce que nous faisons immédiatement : « Disposer « tous les potentats de la chrétienté à choisir trois des diverses « sortes de religions (1) d'entre plusieurs qui ont quelques « cours en icelle, lesquelles paraissent tellement établies qu'il « est hors d'apparence que l'une d'icelles puisse entreprendic (( la destruction des deux autres sans se mettre au même hasard « pour elle-même, afin d'excogiter après des expédiens con- (? venables... pour les concilier tant équitablement qu'elles « puissent être capables de subsister en l'état auquel elles se « retrouvent au siècle présent, sans haine, envie, ni guerre « les unes contre les autres (2). »
Si les expressions sont moins absolues, la seconde lois qu'on reproduit le désir royal, c'est plus poui- rendre hommage à la bonne volonté de son auteur que par un changement de conviction. Nous venons de le voir, le roi serait heureux qu'il n'y eût qu'une seule religion chrétienne en Europe, et naturellement la plus ancienne, celle qu'il estime la vraie, la catholiijue. Voilà ce qu'il fallait dire. La chose constatée, il y avait à se placer en face de l'impossibilité, mais de l'irapossibiliié que l'ordre et la logique du discours devaient présenter comme hypothétique.. De là ces mots qui suivent : <» En cas d'impos- (( sibilité, se contenter de faire en sorte que les princes et (( peuples se voulussent résoudre à en choisir seulement trois «de celles qui sont déjà le plus universellement établies. »
(1) Elles sont nommées pius loin, tom. Il, ch. ccxv, p. ^30.
(2) Mémoires de Sully, toni. I, j». libo.
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l't pourquoi? c'est, comme tout à l'heure, parce qu'elles « ont (- apparemment une tant égale étendue de pays et puissance, <« que l'une d'icelles ne saurait entreprendre de ruiner les deux « autres, sans se détruire elle-même (1). »
[.a troisième fois que le projet se formule, il n'y a plus d'atténuation de langage; et Sully ajoute que les « assaisonnements )/ pour une tolérance commune « étaient absolument nécessaires, » assaisonnements dont on n'avait parlé aux souverains-pontifes, sans les voir « entièrement réprouvés » par eux ("2).
Dans le chapitre du Développement du projetée pacification générale, nous lisons : a Or, est-il facile maintenant de juger « que celui qui voudrait entreprendre de régler les créances « religieuses et les réduire en une semblable, se jetterait dans « des labyrinthes sans issue et s'exposerait à des peines et tract vaux innumérables (3)... »
Enfin , le conseiller devenu historien continue d'attribuer les mêmes conceptions à son royal maître {h).
L'application du principe de la liberté des trois cultes était indiquée, du moins par Sully : c'eût été de « fjiire déclarer à chacun des associés »> les professions de foi admises ou impérieusement réclamées dans leurs Etats, ainsi que les conditions
(1) Mcinoiics de Sully, p. 355, 356.
(2) Ibid., tom. IF, p. 15/1.
(3) Ibid., p. 21G.
(Zl) Ibid, p. 628, /i29, Ù30.
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imposées ou à imposer; et, la déclaration approuvée en commun, les autres Etats eussent garanti l'observation des clauses qu elle contenait (1). Toutefois, dans les contrées où le catholicisme régnait exclusivement, comme en Italie et en Espagne, le protestantisme n'aurait pu être désormais introduit; et, quant aux dissidents, on leui' eût donné « an et jour pour aller ailleurs (2). »
Ainsi donc, aux yeux de Henri IV, de même que la confédération des Etats chrétiens de l'Europe était commandée par l'intérêt politique de l'ordre le plus élevé, de même la tolérance religieuse dans les Umites marquées s'imposait comme une nécessité sociale ; et la conviction royale sur le second point a été aussi ferme, aussi permanente que sur le premier.
Heureusement eu paix de cette façon, l'Europe chi'étienne aurait pu réunir ses armées ou eu entretenir une particulière pour combattre victorieusement les infidèles ou les mahomélans qui ne cessaient d'être un danger pour elle (3) , et qui, par leur morale religieuse aussi bien que par leurs brigandages, s'étaient mis au ban de la civilisation.
Mais le grand obstacle au grand projet était la maison d'Autriche. Les deux couronnes d'Allemagne et d'Elspagne ne se trouvaient i)lus, il est vrai , réunies sur la même tôte comme au temps de Charles-Quint. Mais elles n'étaient pas sorties de
(1) Mémoires de Sully, p. 21G.
(2) rtid., p. 430.
(3) Ilnd., toiii. I, p.'35'j, tom. H, p. 217.
la famille de cet empereur, l'élection continuant en Allemagne ce que le di'oit de succession établissait en Espagne. Cet état de choses rendait intime l'alliance entre les deux pays. Il y avait plus. Avec le successeur immédiat de Charles-Quint, Ferdinand 1", les royaumes de Bohême et de Hongrie étaient devenus, parle fait, un apanage du sceptre impérial. L'Elspagne, de son côté, possédait en Europe, en dehors de ses limites naturelles, les Deux-Siciles, la Sardaigne, la Franche-Comté, les Pays-Bas. Il ressort de cet exposé que c'était la maison d'Autriche qui eût été principalement frappée dans la réalisation du projet. Pouvait-on espérer qu'elle consentirait volontiers au sacrifice? Evidemment non : le dépouillement volontaire de la puissance est un acte peu ordinaire à la volonté humaine.
Comment donc s'y prendre? C'était de donner à la parole diplomatique un appui efficace, celui de la force, à laquelle on saurait, au besoin, en appeler (1). Seule, après tant de malheurs, la France était faible pour une pareille entreprise: il lui fallait des alliances.
Mais où chercher ces alliances nécessaires ?
Henri IV se plaça encore au point de vue de la situation de l'Europe. Comme, en ce qui concernait le protestantisme, il était devenu nécessaire de concéder aux particuliers le droit
(1) Il sera essayé premièrement par les prières et douces sollicitations..., secondement par instances formelles, exemples et raisons; et finalement par nécessaires résolutions et concordances. {Mémoires, toni. If, p. 630).
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(le citoyen dans l'Etat, ainsi il fallait reconnaître aux Etats un droit politique. Cette seconde nécessité ne s'affirmait pas moins que la première. Si on pouvait entrer en relation avec ces Etats, pourquoi ne pourrait-on pas s'en faire des amis?
Fils dévoué de l'Eglise, Henri IV ne se serait jamais déclaré contre elle. Mais il n'estimait pas que cette qualité de fds lui interdît de se poser l'adversaire d'une puissance catholique, surtout quand il y allait de l'intérêt de son propre royaume. 11 n'estimait pas, non plus, qu'il lui fût défendu, au même titre, de chercher des alliés dans les Etats protestants pour menacer ou combattre cette même puissance.
Conséquemment, se ménager des alliances partout, aussi bien chez les hérétiques que parmi les orthodoxes, en vue d'une lutte contre la maison d'Autriche représentée en premier lieu par l'Espagne, uniquement pai'ce que cette maison était dangereusement prépondérante en Europe, voilà, à nos yeux, le secret des négociations diplomatiques pendant le règne de Henri IV.
Nous formulons ainsi une première thèse dont nous allons exposer les preuves.
C'est prendre la contre-partie du système de M. Poirson fini veut voir dans le roi de France le chef du parti [)rolestant. « Dans le parti catholique, écrit-i! (1), la place de chef est « prise, occupée par le roi d'Espagne, et il y aurait folie à la
(1) Jh'iloiicda tci/ite de IJitiiii IV, *2'"ù(.lit., lum. IV, p. IG.
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« lui disputer. Henri, partiellement depuis 1598, générale- « ment à partir de 1602, se porte pour chef du parti protes- « tant dans toute l'Europe. Il travaille donc douze ans et par- « vient enfin à rapprocher et à réunir en faisceau les diverses « principautés réformées qu'il opposera au parti catholique « pris en général et dans son ensemble. Il gagnera dans ce « dernier parti un certain nombre d'alliés : mais il ne pré- « senteront qu'un appoint à la masse des confédérés que do- <i mine, dirige et conduit le roi de France. »
Est-ce à dire, cependant, que nous irons jusqu'à l'assertion de M. Mercier de Lacombe qui, rappelant le désir de Henri IV « de rechercher les moyens propres pour l'établissement d'ur.e « seule profession de religion dans l'Europe chrétienne (1),» ne se borne pas à écrire : « C'était là le terme de son ambition, » mais ajouta dans une note, pour accentuer mieux sa pensée, que « la coexistence possible des trois grandes religions » était un u dessein que le roi ne formait que pour arriver à la réalisation du premier souhait (2). » Cette assertion nous paraît exagérée, car on ne saurait invoquer à son appui d'assez sérieuses données historiques.
Pour nous, la vérité se présente ainsi : Henri IV travaillait pacifiquement, sincèrement dans l'intérêt du catholicisme, mais sans s'en promettre ni poursuivre le triomphe exclusit.
(!) Mémoires dc Sully, toni. I, p. 355.
(J) Henri IV et sapulitiijwj. iioiiv. édit. in-l'J, p. ii09.