‹ Henri IV et sa politiqueChapitre 176 sur 181 · Matthieu, ibid · texte numérisé non relu

Matthieu, ibid

45S Là fin du REGNE.

revint à elle en lui disant : c< Ma mie, irai-je? n'irai-je pas*?» Enfin, après l'avoir embrassée à plusieurs reprises, comme pour une longue séparation, il se décida.

Au moment de monter en carrosse il fit le signe de la croix ', et tout pressé de rompre avec ses incertitudes : «Mettes moy hors de céans, » dit-il à ceux qui lui demandaient oùil voulait aller. Il avait commandé, pour mieux voir les décorations de la ville, qu'on ouvrît son carrosse de tous les côtés. Arrivé devant ITiôtel de LoBgueville il renvoya son escorte, et n'ayant conservé avec lui que quelques gentilshommes et des valets de pied, il ordonna qu'on le conduisit à l'Arsenal.

Le roi avait fait placer le duc d'Epemon à sa droite, auprès de lui; de son côté, à la portière gauche, se tenaient le duc de Montbazon et le maréchal de La Force ; du côté du duc d'Epernon, le' maréchal de Lavardin et M. de Créqui ; sur le devant étaient le marquis de Mirebeau et M. de Liancourt, premier écuyer* A l'entrée de la rue de la Ferronnerie, Henri IV aperçut un de ses lieutenants, le sieur de Montigny; il le salua, en lui disant avec cette bonté qui lui était familière : « Serviteur, Montigny, serviteur ^ »

i. Lettre de Malherbe, citée par M. Poirson, t. II, p. 935. 2. Lettre de Nicolas Pasqui^t, ^fe\^ d\^ft» 3. Matthieu, p. 824.

LA DCB!aiBE J0rR5ÉE. U»

n y ayait dans cette rue un embarras de charrettes qui obligea le carros&e à ralentir sa marcbe. Les cbe- Taux allaient au pas; ks Talets de pied avaient fait un détour pour éviter Toioombrement. Le roi Tenait de remettre au duc d'Epemon un mémoire que lui avait adressé le comte de Soissons : puis, se pencbant vers la droite, appuyé d^une maîn sur le duc d^Eper* noDy deFautre sur le duc de Montba2ûn, û dit au maréchal de Lavardin : a Au retour de F Arsenal je vous feray voir le dessein que d^Escures m"a faict pour le passage de mon armée ; vous en serez content, el j^en ai reçu un grand contentement. »

Cependant un homme qui depuis quelque temps auivait le carrosse, s'était glissé le long de la rue à travers la confusion des voitures. Placé du côté du roi, il le voit se tourner vers la portière opposée ; il monte précipitamment sur les rayons d'une roue de derrière, et, se jetant sur l'infortuné prince, il le frappe de deux coups de couteau. Henri IV pousse un faible cri : c< Je suis blessé ! » — Qu'est-ce, sire? » lui demande M. de Montbazon. a Ce n'est rien, ce n'est rien, » répond le roi d'une voix mourante. Le duc d'Epernon et le maréchal de La Force le soutiennent et lui recommandent de penser à Dieu. Henri lY joint les mains et lève les yeux vers le ciel. On crie au peuple que le roi est blessé, et le carrosse, fermé en toute hâte, est ramené au Louvre,

m LA FIN DU RÈGNE.

Le roi fut porté dans son cabinet. Ce fut là, sur ce lit où quelques moments auparavant il avait inutilement cherché le repos, qu'il rendit l'esprit. La religion couvrit la tristesse de cette heure déchirante. L'archevêque d'Embrun donna l'absolution au monarque expirant *. La vie ne l'avait point encore abandonné, suivant plusieurs témoignages. Ayant entendu son premier médecin lui dire : « Sire ! souvenez-vous de Dieu! Dites en votre cœur : Jésus, fils de David, ayez pitié de moi ! » il ouvrit les yeux par trois fois *.

Du reste, pas une parole: c'est en vain qu'on voudrait approcher ce lit funèbre; c'est en vain qu'on voudrait percer la foule qui l'entoure et recueillir de celte âme prête à quitter la terre quelque grande et

t . « Il expira étaot dans le Louvre, où il fut ramené aussitôt qu'on le vît blessé^ et rendit rame entre les mains de monseigneur rarchevéque d'Embrun, ayant témoigné par signes des yeux et des mains le recours qu'il avoitàDieu. » Mémoires de Pontchartrain. Coll. Michaud et Poujoulat, t. XIX, p. 299. — Discours et soupirs de la France sur Vattentai et parricide commis en la personne de ires îieureuse mémoire Henry UII, roy de France et de Navarre. 1610. — « il rendit i'àme à Dieu (au Louvre) témoignant des yeux et des mains qu'il eslevoit en haut, qu'il mouroit vray chrestien et bon catholique. Ce fut monsieur l'archevêque d'Abrun (Embrun) qui le servit et l'exhorta en ceste dernière action, d

2. Matthieu, p. 827. — Cet historien dit tenir le fait de Petit, le premier médecin, et d'un autre gentilhomme, bien que, pour son propre compte, il semble croire que. le roi était déjà mort.

suprême pensée. Il a été saisi tout vivant par la mort, et cette bouche éloquente s'est tue soudain et pour jamais. Il existe du moins une lettre, dictée par le roi en un moment qu'il jugeait devoir être le dernier. Ecoutons le langage qu'il tenait alors : « Mon amy, écrivait Henri IV à Sully le 17 mai 1603, mon amy, je me sens si mal qu'il y a bonne apparence que le bon Dieu veut disposer de moy. Or estant obligé, après le soin de mon salut, de penser aux ordres nécessaires pour asseurer la succession âmes enfans, les faire régner heureusement à l'advantage de ma femme , de mou Estât , de mes bons serviteurs et de mes pauvres peuples que j'aime comme mes chers enfans, je désire conférer avec vous de toutes ces choses avant que d'en rien résoudre. Partant venés me trouver en diligence , sans en rien dire à personne ny donner aucune alarme *. »

Il n'eût point exprimé d'autres sentiments au jour néfaste où nous sommes parvenus. Silencieux et inanimé, les ménies sujets l'eussent encore inspiré : sa famille, ses peuples, Dieu!

Qui pourrait peindre la douleur de la France à cette lamentable nouvelle? Jamais on ne vit pareille désolation, jamais deuil plus unanime. Tout retentissait de gémissements et de sanglots : Paris, le Louvre, les

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