I. — Mariage
La paix de 1570, fut-elle de la -part de la cour de France , sincère et sans arrière-pensée ? Les partis s'y reposèrent-ils avec confiance ? Non. Les catholiques très-mécontents , semblaient n'attendre que l'occasion de faire main basse sur les huguenots ; les huguenots , étonnés peut-être des avantages qui leur étaient faits, se tenaient sur leurs gardes, et se renfermaient dans la Rochelle. Quelques historiens ont pensé même que la cour de France ne pouvant avoir raison des réformés par les armes , avait dès lors mis tout son espoir dans un affreux guet-apens. Il est sûr que , dès ce moment , elle prit à l'égard des réformés un langage et des façons d'agir tout nouveaux ; ce furent des prévenances de toute sortes, et des cajoleries tout à fait inusitées.
L'édit de paix trouvait dans son application de fréquentes difficultés et les huguenots se plaignaient hautement. La cour de France envoya à la Rochelle le maréchal de Cossé , avec mission de tout aplanir. Le
maréchal apportait, en même temps, d'excellentes paroles de la part du roi et de la reine-mère ; il était chargé d'inviter la reine de Navarre , son fils et son neveu, à venir assister à rentrée du roi dans sa capitale , à l'occasion de son mariage ; tous déclinèrent cet honneur. Cossé était porteur , en plus , de propositions officielles de mariage entre le prince de Navarre et la princesse Marguerite , sœur du roi ; ces propositions, communiquées à Jeanne d'Albret et au jeune prince, ne rencontrèrent que froideur. Cossé devait enfin faire miroiter aux yeux de tous , aux yeux de Coligny surtout qui appelait autant la guerre contre les Espagnols qu'il détestait la guerre civile , certain projet d'in\'asion de la Flandre. Mais les conférences de la Rochelle, prolongées pendant tout Thiver , |>ortèrent peu de fruit , et Cossé , s'éloigna , disant que du tout il ferait rapport au roi * .
Là-dessus les députés que les huguenots avaient à diverses reprises envoyés à la cour de France revinrent à la Rochelle. Us avaient été accueillis avec toutes sortes d'égards et de faveurs : le roi , sa mère , son frère d'Aiy ou , mais le roi surtout , les avait [séduits. Us racontèrent tout ce qui leur avait été dit sur le mariage et sur la guerre de Flandre ; ils témoignèrent des dispositions favorables dans lesqueUes ils avaient toujours trouvé Charles IX à l'égard de leurs co-reUgionnaires .
Enfin peu après vint Biron, qui parla comme Cossé,
• Vorei sur loui cda le promîcr chapitre des Economies d^iat de :^Ui^^Oii peut lire aussi sur les motîîs de ce mariaire, maïs mTec âeâaDoe.» qirâd a écrit Michel de la Uuguerje,publi ation de la Société de rHistom de Prance, 1. 1^ p. 31 eisuiv.
comme les députés huguenots. Le roi voulait absolument se lier d'amitié avec la reine de Navarre et son fils , et c'était comme gage de cette amitié qu'il désirait faire épouser au prince sa sœur Marguerite ; d'autre part, il avait plusieurs motifs de haine contre le roi d'Espagne, surtout l'empoisonnement de sa sœur Elisabeth , et il était bien résolu à lui faire la guerre en Flandre, et à y employer ceux de la relijgion, notamment l'amiral de Coligny, auquel il destinait le commandement général de l'armée française, avec le titre de vice-roi des Pays-Bas*. Les Espagnols devaient même être attaqués en Navarre, dans l'intérêt de Jeanne et de son fils. Le négociateur ne cachait pas, du reste, quel ressentiment pourrait entraîner le refus de l'alliance oflTerte. Quant à la diversité de religion, ajoutait-il, le roi s'en était entendu avec le légat du Pape.
La reine de Navarre écouta tout cela froidement : Elle répondit qu'elle se trouvait très-honorée , sans doute, de l'offre qui lui était faite, mais qu'elle voulait en délibérer avec ses théologiens, ce qu'elle fit en effet ^ Coligny se laissa plus facilement convaincre: l'idée d'aller porter la guerre à l'Espagnol , et l'espérance de mettre fin par là aux guerres civiles de France , le séduisaient. Rien cependant ne fut encore décidé.
Sur la fin de l'été de 1571 , le roi s'avança jusqu'à Blois, espérant y attirer la reine de Navarre, les
* Sully, Économies d'Éial, Iroisième chapitre préliminaire, 1. 1. p. 5 et 6.
* D'Aubigné, fiisloire Universelle, t. II, 1. 1, chap. i, p. 5.
jeunes princes et Tamiral. Il les pressa de venir près de lui ; la reine et les princes firent la sourde oreille ; quant à Coligny , rassuré par des lettres de Montmorency , son ami et son parent , lui disant qu'il pouvait certainement compter sur l'amitié du roi , rassuré de même, par une ordonnance royale qui lui permettait d'avoir près de lui à la cour cinquante gentilshommes armés pour la sûreté de sa personne , Coligny partit.
Il fut reçu à Blois avec tous les honneurs et tous les témoignages d'affection imaginables ; comme il se jetait aux pieds du roi , celui-ci le releva , l'appela son père, l'embrassa par trois fois, et, tenant sa joue collée contre celle de l'amiral , il lui dit du ton le plus affectueux et lui serrant la main : Nous vous tenons maintenant, vous ne nous échapperez pas quand vous voudrez. La reine-mère , le duc d'Anjou , le duc d'Alençon ( et chez ce dernier ces démonstrations paraissent avoir été sincères ) imitèrent le roi et comblèrent Coligny de prévenances et de caresses. L'amiral parut dès lors avoir toute influence sur l'esprit du roi ; en toutes choses le roi prenait ses avis ; jamais il ne refusait rien à ses demandes ; « -il ne se passait jour, dit d'Aubigné , que les dons et les offices, refusés à tous autres , ne lui fussent accordés gaîment à la moindre parole qu'il voulait prononcera » De Thou ajoute que , pour mettre le comble à tant de grâces et pour donner à l'amiral et à tous les protestants des gages de sincérité, le roi voulut qu'on déli-
* D'Aubigné, Histoire Universelle, t. II, 1. I. chap. I, p. 5 ; 1. II, chap. 11. p. 6. — De Thou, 1. 50.
bérât avant tout sur les moyens de porter la guerre en Flandre , qu'on renouvelât Talliance avec la reine d'Angleterre , et qu'on s'unît avec les princes de la confession d'Augsbourg. Tout le mois de septembre fut employé ainsi.
Les protestants avaient encore des commissaires près du roi ; Charles IX se fit lire leurs demandes , leur accorda ce qu'ils réclamaient, et envoya sur le champ par tout le royaume l'ordre d'exécuter l'édit conformément à leurs réclamations.
Enfin la reine de Navarre , pressée plus que jamais par le roi, par Coligny, par les députés huguenots, par ses plus fidèles serviteurs qui commençaient même à blâmer ses résistances, la reine de Navarre se résigna. Mais comme les lois de Navarre et de Béarn interdisaient à leurs souverains de se marier sans leur consentement, Jeanne soumit la question aux États de Navarre et au grand conseil de Béarn qui , à la majorité des voix , déclarèrent le mariage sage et politique. La reine ne fit plus d'objections ; elle se disposa à partir, mais seule, ne voulant pas exposer son fils, en même temps qu'elle, aux chances d'un séjour prématuré à la cour de France.
Jeanne d'Albret arriva à Blois suivie d'un nombreux cortège ; elle y reçut les plus grandes marques de considération et de tendresse; le roi ne la quittait pour ainsi dire pas ; il ne l'appelait que sa bonne tante ; la reine-mère , le duc d'Anjou la comblèrent de même de caresses. Mais quand on en vint à parler mariage, le prince de Navarre absent, on s'entendit moins bien. Il faut ouïr sa mère lui raconter toutes les
misères qu'on lui fit alors. « Il me faut négocier tout au rebours de ce que j'avais espéré et que Ton m'avait promis, dit-elle , car je n'ai nulle liberté de parler au roi ni à Madame (à Marguerite), seulement à la reine-mère qui me traite à la fourche ^ » Jeanne était à Blois depuis plusieurs jours qu'elle n'avait encore vu Marguerite que chez la reine-mère, d'où elle ne bougeait presque pas , n'allant dans son appartement qu'à des heures incommodes pour l'y visiter , et toujours accompagnée d'une gouvernante. « Elle est fort discrète , disait Jeanne , et me répond toujours en termes généraux d'obéissance et de révérence à vous et à moi, si elle est votre femme. » Si la reine de Navarre se plaignait que rien n'avançait, Catherine se moquait d'elle , et ensuite lui prêtait un langage tout autre que celui qu'elle avait tenu, en sorte que ses amis mêmes la blâmaient. Reprochaitelle ces procédés à Catherine , celle-ci niait tout et lui riait au nez, ce sont ses expressions. S'adressait-elle au roi, il ne voulait traiter que par écrit, ce qui fut revenu à traiter encore avec Catherine, car les réponses du roi eussent été certainement dictées par sa mère. La fière Jeanne s'étonne elle-même de sa longanimité : « Si vous saviez la peine en quoi je suis, écrit-elle, vous auriez pitié de moi. Je crains fort de tomber malade , car je ne me trouve guère bien. » Jeanne d'Albret dit ailleurs : « S'il me fallait être encore un mois comme je suis, je serais malade ; et ne sais si je le suis , car je ne me trouve point à
* Expression usitée en ce temps là pour dire : Avec dureté, avec mépris.
VIE DE HENRI lY. 45
mon aise. » Du reste, la reine de Navarre voyait parfaitement où tout cela tendait : « notez, je vous prie, dit-elle à son fils, que Ton ne cherche qu'à vous avoir... Je demeure en ma première opinion qu'il faut que vous retourniez en Béarn. » Puis revenant à Marguerite : « Quant à la beauté de Madame , disait-elle , j'avoue qu'elle est de belle taille, mais aussi elle se serre extrêmement. Quant au visage , c'est avec tant d'aide que cela me fâche , car elle s'en gâtera ; mais en cette cour^ le fard est presque commun comme en Espagne. » Jeanne disait encore de Marguerite : « Elle est belle , bien avisée et de bonne grâce , mais nourrie en la plus maudite et corrompue compagnie qui fut jamais. Ce porteur vous dira comme le roi s'émancipe; c'est pitié. Je ne voudrais pas pour chose du monde que vous y fussiez pour y demeurer. Voilà pourquoi je désire vous marier, et que vous et votre femme vous retiriez de corruption, car encore que je la croyais bien grande, je la vois davantage. Ce ne sont pas les hommes ici qui prient les femmes, ce sont les femmes qui prient les hommes; si vous y étiez, vous n'en échapperiez jamais sans une grande grâce de Dieu '. » Un post-scriptum ajoute :« Mon fils, depuis ma lettre écrite, n'ayant nul moyen encore de montrer la vôtre à Madame, je lui ai dit ce qu'il y avait. Elle m'a répondu que quand ces propos se sont commencés, on savait bien quelle était sa religion, et combien elle y était affectionnée. Je lui ai observé que ceux qui avaient proposé l'affaire n'en
• Lettre du 11 mars 1571 à M. de Beauvoir. — Lellrea missives aux notes, 1. 1, p. 32 à 34.
parlaient pas ainsi, qu'on me faisait le fait de religion très-aisé, et que, sans cela je ne fusse entrée si avant. Je Tai suppliée d'y penser. Les autres fois que je lui en avais parlé , elle ne m'avait répondu ni si absolument, ni si rudement. Je crois qu'elle ne dit que ce qu*on lui fait dire , et que les propos qu'on nous avait rapportés , touchant son affection pour la pure parole , n'étaient que pour nous y faire entendre. Je ne perds nulle occasion de tirer d'elle quelque chose qui puisse me contenter. Je lui demandai hier au soir si elle ne voulait vous rien mander ; elle ne me sonna mot ; et la pressant, elle me chargea de vous faire ses recommandations, et qu'il faut que vous veniez ; mais je vous dis le contraire ^ . »
Fatiguée à la fin de tant dé mécomptes et d'ennuis, la reine de Navarre menaça de tout laisser là et de s'en retourner. Mais alors, son fils fût resté éloigné, et ce n'était pas le compte de Catherine, laquelle comprit qu'il fallait changer ses batteries, ce qui, du reste , lui coûtait peu y étant parfaitement habituée. Au lieu donc de continuer à soulever des difficultés, elle se fit facile et en passa par tout ce que Jeanne voulut. Le U avril 1572, le contrat fut signé.
La reine de Navg-rre quitta Blois le 15 mai pour se rendre à Paris, où, comme on sait, elle s'occupait des préparatifs des noces, lorsque, le 4 juin, elle fut
^ Voyez ce post-scriptum datns VHistoire de la maison de Bourbon par Desonneaux, t. V, p. 461 . Jeanne d'Albret expose lesmênies idées dans plusieurs autres lettres. Voyez Bulletin de la Société de P Histoire deFrancej t. II, 2« partie, p. 169 ; Lettres d'Antoine de Bourbon et de Jeanne d'Atbret publiées par cette Société, p. 339, 343, 350, 351 et suivantes.
atteinte d'une maladie qui l'enleva. On a dit qu'elle mourut empoisonnée ; l'Estoile et d'Aubigné n'en doutent pas ; les autres écrivains se bornent à constater que ce fut un bruit général. * Sans doute ceux qui devaient ordonner la Saint-Barthélémy pouvaient très-bien se faire empoisonneurs, pour peu qu'ils y eussent intérêt ; mais non-seulement Catherine et ses fils n'avaient aucun intérêt à empoisonner Jeanne d'Albret, mais tout devait les en détourner au contraire; car l'empoisonnement avéré éloignait de la cour les principaux huguenots, en tenait certainement éloigné le prince de Navarre, et ainsi avortaient des projets caressés depuis si longtemps et préparés avec tant de persistance. Mon Dieu, ne cherchons pas si loin les causes de cette mort prématurée; les fatigues, les angoisses, les douleurs morales ne suffisent-elles donc pas pour épuiser les forces et miner la vie d'une femme, surtout quand cette femme a dit elle-même : Je crains fort de tomber malade, car je ne suis guère bien , je ne sais si je le suis, car je ne me trouve point à mon aise.
Le roi de Navarre (tel est son titre maintenant) était arrivé à Chaunai en Poitou lorsqu'il reçut la triste nouvelle; il en fut atterré, la fièvre le prit et le tint au lit pendant plusieurs jours. Le i3 juin, il écrivait au baron d'Arros, lieutenant géiéral de ses États souverains î « J'ai reçu en ce lieu la plus triste nouvelle qui m'eut su advenir en ce monde, qui est la perte de la
ï D'Aubigné était un ardent huguenot très-disposé aux suppositions extrêmes, surtout aux pires, et TEstoiie un collectionneur de bruits souvent hasardés.
reine ma mère, que Dieu a appelé à soi ces jours passés , étant morte d'un mal de pleurésie , qui lui a duré cinq jours et quatre heures. Je ne vous saurais dire, Monsieur d'Arros, en quel deuil et angoisse je suis réduit, qui est si extrême que m'est bien mal aisé de le supporter. Toutefois je loue Dieu du tout *. » Le roi de Navarre confirme à d'Arros la charge de lieutenant général de Navarre et de Béarn, et lui recommande de tenir surtout la main à ce que les édits et ordonnances ecclésiastiques y soient gardés et observés inviolablemeiît, « car, dit-il, la feue reine ma mère m'en a chargé particulièrement par son testament. »
Le roi de Navarre resta quelque temps encore à Chaunai. Reviendra-t-il sur ses pas ? poursuivra-t-il sa route ? La cour de France put craindre un moment d'échouer au port. Elle fit presser le prince par Coligny et par tous ceux qu'elle put croire capables d'influer sur ses résolutions. Enfin il se remit en route, et il arriva à Paris, le 20 juillet avec son cousin de Condé et avec toute sa suite, composée d'au moins huit cents gentilshommes *.
Moins d'un mois après eut lieu le mariage et ses fêtes néfastes % dont les derniers échos allèrent se perdre dans le tun^i^ des égorgements. Sur cette nuit horrible de Sfatot^fctrthélemy, un voile noir et passons vite.
* Lettres missives, t. VIII, p. 78.
2 Marguerite de Valois, Mémoires. Édit. de la Société de PHistoire de France, p. 25.
^ Dans ce mariage tout fut surprise et perfidie. La cour de France trompa jusqu'au prêtre qui le célébra : elle supposa, tant eUe avait hâle d'en finir, une dispense du pape qui n'existait pas.