III. — ÉDUCATION MILITAIRE
Nous sommes à la seconde moitié de 1568, dans un de ces intervalles équivoques qu'on décorait du nom de paix, mais qui n'étaient en réalité qu'un temps de répit, nécessaire aux partis pour reprendre haleine , à la cour pour nouer des intrigues.
Les chefs des huguenots vivaient chacun chez soi, Condé avec sa famille à Noyers , en Bourgogne ; Coligny à Chatillon-sur-Loing , dans l'une de ses terres ; d'Andelot en Bretagne; d'autres sur d'autres points. Coligny étant venu visiter Condé , la réunion en un même lieu des deux principaux chefs des réformés parut à Catherine une occasion providentielle: elle ordonna donc à Tavannes, gouverneur de la province, d'investir Noyers , pendant que de son côté elle faisait arriver des troupes qui prirent leurs quartiers aux environs de la ville.
Les chefs huguenots n'avaient d'autre parti à prendre que celui de la fuite : Condé sortit de Noyers au point du jour, suivi de sa femme et de ses enfants , dont trois étaient encore en bas âge ; Coligny le suivit, entouré aussi de sa famille composée d'une petite fille
et d'enfants au berceau portés par leurs nourrices ; puis enfin venait Mme d'Andeiot avec un enfant de deux ans. Cent cinquante soldats seulement formaient leur escorte. Ils arrivèrent ainsi sans accident jusqu'à la Loire, qu'ils passèrent à gué près de Sancerre. Au delà étaient sur pied Monluc , gouverneur de Guierme, et les gouverneurs du Périgord et du Limousin, et cependant les fugitifs purent, le 18 septembre, après vingt-sept jours de marche, entrer à la Rochelle, qui était le but où ils tendaient, et où accourut bientôt la noblesse protestante.
Au nombre des huguenots menacés étaient aussi Jeanne d'Albret et son fils. Jeanne le savait, et elle se tenait sur ses gardes, lorsque arriva près d'elle un envoyé de Charles IX , lequel chercha à lui persuader de se rendre avec son fils à la cour de France, où, lui disait-il, le roi et la reine-mère les désiraient fort, pensant que leur présence auprès d'eux ferait beaucoup pour rapprocher les partis. La reins de Navarre n'osa refuser ouvertement; mais elle s'arrangea de manière à gagner du temps et permettre aux huguenots des environs d'accourir à Nérac, et à ellemême de se préparer à aller joindre Condé et Coligny. Elle partit en effet avec ses enfants , le 6 décembre , à la tête de dix enseignes d'infanterie, et traversa la Garonne à trois doigts du nez de Monluc, selon l'expression d'Olhagaray. A Tonneins, l'envoyé du roi fît de nouveaux efforts pour la détourner de sa résolution, mais inutilement. Elle acquit à Bergerac un renfort de vingt-trois compagnies d'infanteries, levées dans le Périgord, l'Auvergne et le Quercy ; elle en
reçut encore neuf autres ; en tout quarante-deux compagnies formant trois régiments. A Mussidan, on lui amena aussi une compagnie de gens d'armes. Enfin vingt-trois jours après son départ de Nérac, elle fit à Cognac sa jonction, avec Condé.
Là, Jeanne d'Albret remit son fils entre les mains du prince son oncle. Le jeune béarnais fut déclaré généralissime de l'armée, mais pour la forme, Condé devant diriger les opérations militaires pendant que , retirée à la Rochelle, la reine de Navarre présiderait aux intérêts du parti.
On sait quels furent les premiers événements de cette guerre ; on sait que les deux armées s'étant rencontrées à Jarnac , dans les conditions les plus défavorables pour les réformés , le prince de Condé , un bras en écharpe, une jambe cassée d'un coup de pied de cheval, n'ayant que le temps d'écarter du péril le jeune prince de Navarre et son propre fils, fut entraîné à fondre sur l'ennemi à la tête de ses gentilshommes. D'abord il rompit tout ce qui s'offrit à lui, mais enfin accablé par le nombre, renversé sous son cheval, resté presque seul, il ne put que se mettre sous la foi de deux officiers catholiques et rendre ses armes. Il venait d'ôter son casque pour respirer plus à l'aise , lorsqu'un capitaine de la garde suisse du duc d'Anjou, le baron de Montesquiou, — parricide exécrable, a dit Mézeray, — moins guerrier qu'assassin, a dit Voltaire, — accourut en criant : tue ! tue ! et lui tira par derrière un coup de pistolet dans la tête.
Les débris des combattants huguenots se retirèrent
OÙ ils purent , à Saint-Jean-d'Angely , à Cognac. Mais peu de jours suffirent à Coligny pour reconstituer l'armée, que bientôt il put passer en reviie à Tonnay- Charente. Là vint Jeanne d'Albret avec le prince de Navarre et le jeune Condé. Les troupes formèrent un cercle autour d'elle. Elle leur présenta le jeune Henri, leur jura de ne jamais abandonner la cause commune, et finit par rendre grâce à Dieu de lui avoir donné un fils « nourri comme elle de la pure parole, et prêt à se sacrifier pour le service de Christ et le salut de tous les bons français. » Le jeune prince ajouta : « Je suis tout à vous ; votre cause est la mienne, vos intérêts sont les miens ; je ne les abandonnerai jamais, j'en jure ma vie et mon honneur. » Les cœurs étaient fortement émus, l'armée proclama à grands cris Henri de Navarre chef du parti, et, après une immense salve d'applaudissements, elle se sépara *.
Les forces des deux partis étaient aux environs de la Roche-l'Abeille le 25 juin 1569 ; un combat violent s'engagea ; les catholiques y perdirent trente-deux chefs de vieilles bandes et de sept à huit cents hommes. Les protestants n'y laissèrent que quarante des leurs.
Moins de trois mois plus tard, les deux armées se trouvèrent encore en présence près de Moncontour, le duc d'Anjou à la tête de trente mille hommes, les huguenots n'en ayant que vingt-trois mille avec une artillerie moins forte et moins bien servie que celle des catholiques. L'impatience de ses troupes poussa Coligny à livrer bataille. L'amiral, pour ne pas exposer
^ D'Aubigné, Histoire universelle, édition originale, 1. 1, 1. V, chap. IX, p. 282.
les princes à un trop grand danger, les plaça à Técart sous Tescorte de cinq cents chevaux. Au fort de la mêlée le prince de Navarre voulait se précipiter sur Tennemi, mais on le retint, et il ne lui fut possible que de comprendre et de proclamer une faute : Ah 1 s'écria-t-il, (cela est écrit partout) nous perdons notre avantage et la victoire. La défaite des huguenots fut complète.
Toutefois leur constance ne faiblit pas ; elle était toujours au-dessus des événements. Les chefs, rassemblés à Parthenay, déclarèrent que ce dernier revers n'était pas assez grand pour les réduire au désespoir : ils ont déjà perdu trois grandes batailles, et ils se sont relevés ; ils se relèveront bien encore. De Parthenay ils se retirèrent à Niort, où Jeanne d'Albret vint les joindre. Les discours de la reine achevèrent de les ranimer ; elle fit décider que les princes et l'amiral, avec la cavalerie, gagneraient le Languedoc ; elle-même se chargea de défendre lap Rochelle déjà bloquée par la flotte royale.
CoUgny et les princes arrivèrent sur la Dordogne en très-mauvais état. Mais là ils reçurent quelques renforts et parvinrent à Montauban où ils purent respirer, et où ils trouvèrent des vivres et de l'argent. Des provinces appartenant à Jeanne, la noblesse accourut en foule au devant du prince de Navarre ; les forces des Huguenots s'accrurent ainsi de plus de trois mille hommes. Ils purent s'emparer d'Aiguillon sur la Garonne et ils achevèrent de s'y refaire.
C'est là que Coligny conçut ce plan hardi d'aller porter le fer et le feu aux portes de Paris. On marcha
.% PREMIÈRE PAHTIE
crabord sur Toulouse d'où l'on tira de grands secours. De là on s'enfonça dans le Languedoc où l'on reçut de la cour de France des propositions de paix ; mais comme le roi n'offrait que la vie et les biens saufs, et non la liberté de conscience, ses ouvertures furent repoussées.
Cependant l'armée des huguenots fondait sur les chemins, et arrivée près du Rhône elle n'était plus que de trois à quatre mille hommes de pied et de deux à trois mille chevaux ; mais en Dauphiné on recruta trois mille hommes. De là on s'avança dans les montagnes des Cevennes et du Vivarais, résolu qu'on était de ne s'arrêter qu'à Paris.
Les propositions de paix furent renouvelées ; Coligny répondit qu'il ne signerait jamais de traité qui n'assurerait pas à ses frères le libre exercice de la religion. Le roi de France voyant les huguenots arrivés jusqu'en Bourgogne, envoya contre eux une armée de près de dix-sept mille hommes, français ou étrangers, infanterie ou cavalerie ; le maréchal de Cossé la commandait. Les réformés n'avaient que deux mille cinq cents fantassins, deux mille cavaliers et mille reîtres; ils étaient presque tous en simples habits, car dans leurs marches ils avaient jeté leurs armes défensives dont le poids les incommodait.
On était à Arnay-le-Duc. Fallait-il, avec des troupes épuisées, affronter un ennemi frais et trois fois supérioiu» on nombre, soutenu de plus par douze canons ([uand soi-même on n'en avait pas un seul ? Fallait-il au contraire rétrograder sans subsistances et exposé aux attaques des populations ; car il n'y avait d'asile à
espérer qu'à quarante lieues en arrière ? Mieux valait évidemment mourir en combattant que, dans la fuite, sous les coups des paysans. Coligny, cette fois, donna libre essor à Tardeur des jeunes princes, dont chacun fut mis à la tête de Tune des six divisions de Tarmée, le prince de Navarre de la première, le prince de Condé de la seconde. * Leur présence au premier rang anime les soldats, ils poussent des cris de joie, ils fondent sur l'ennemi et le repoussent. C'était le 27 juin : le lendemain Tarmée royale envoya quelques coups de canon et se retira laissant aux huguenots le champ libre pour arriver jusqu'à la Charité, à Antrain, à Sancerre, à Vézelay qui étaient de leur parti et où ils purent se rafraîchir et goûter un repos nécessaire. Ils avaient fait près de quatre cents lieues dans l'espace de huit mois. *
Comme les négociations étaient toujours ouvertes, le roi, voyant déjà en imagination Paris en proie à la fureur des huguenots, demanda d'abord une suspension d'armes et bientôt après la paix, décidé à se faire coulant sur les conditions, quoi que pussent lui dire le nonce et l'ambassadeur d'Espagne. La paix fut signée en eflTet le 8 août 1570. Ce fut la plus favorable que les huguenots eussent encore obtenue.
Voilà comment Henri de Navarre traversa son en- ' fance et atteignit l'âge viril ; à travers quelles vicissitudes il devint l'homme que ses contemporains nous ont dépeint et que l'histoire nous montre. Il était d'une stature ordinaire , plutôt grand que petit ; il
* D'Aubigné, Uisloire universelle, t. 1, 1. V, chap. xxii, p. 323.
* De Thou, Histoire de son temps, 1. XL VIL
avait la taille belle , le corps droit avec des membres robustes et nerveux ; il était agile, dispos, avait le pas léger, le mouvement vif, mais sa tenue savait aussi, quand il le fallait, être grave et digne. Les traits de son visage étaient d'un bel ensemble : front large , œil doux quoique surmonté d'un épais sourcil , nez aquilin, bouche bien faite, lèvres vermeilles ; les joues étaient colorées, la barbe épaisse. — Joignez à cela une voix bien posée et la parole mêlée de douceur et de gravité ; physionomie parfois douce et exprimant la bonté , parfois vive et spirituelle ; esprit fin et enjoué , quelque peu railleur. Au total inspirant ce respect qui s'attache aux grands caractères , cet amour que commandent les qualités aimables. — A une nature ainsi faite , il fallait des exercices violents , comme celui du cheval où il excellait , comme faire des armes qu'il maniait parfaitement, épée, arquebuse, pistolet, pique ou hallebarde, comme combattre à la barrière , sauter à plein saut et à la jarretière (je copie Sully), lutter, courir, jouer aux barres, danser à toutes sortes de danses , exercices auxquels , du reste, il se plaisait davantage lorsque de belles filles ou femmes le regardaient ( c'est encore Sully qui parle) et paraissaient l'applaudir*. — Il lui fallait aussi des affections vives et fortes, des émotions soudaines ; chez lui le cœur débordait , l'âme s'épanouissait en même temps que l'esprit s'illuminait ou éclatait en saillies ; ce qui n'empêchait pas la raison de prendre dans ses projets et de conserver dans ses résolutions un empire absolu.
i Sully, Économies (TÉtat, édition aux trois V verts» t. IV, p. 179 çt suiv. 250.