II. — Captivité a la Cour de France
A deux heures du matin, le 25 août 1572, le roi de Navarre et le prince de Condé furent réveillés par de nombreux archers de la garde qui, au nom du roi, leur intimèrent Tordre de s'habiller et de les suivre, sans épée. Le roi les reçut ardent de colère et leur dit que tout ce qu'ils voyaient (leur montrant les cadavres des huguenots) était fait par son ordre, et qu'il ne voulait plus souflfrir qu'une croyance dans son royaume; il leur commanda de quitter leur belle religion, sinon de se préparer à partager le sort de leurs compagnons. Le roi de Navarre, étonné, dit d'Aubigné, demanda qu'on laissât en paix leur conscience, ajoutant qu'en toute autre chose ils étaient prêts à obéir au roi. Condé parla, paraît-il, plus rudement. Enfin, selon Sully, les menaces du roi furent réitérées tant de fois que finalement les deux princes cédèrent à la force * .
Dès ce moment le roi de Navarre disparait à peu près dans l'obscurité d'un rôle passif, ou, s'il en sort, c'est qu'on le lui aura imposé; ainsi sa lettre aux Rochelais les engageant à se soumettre au gouvernement de Biron, ses lettres de soumission au Pape, ses lettres imposant aux Béarnc^ Fexercice du culte catholique, sa lettre aux provinces en faveur de Catherine de Médicis, sa présence au siège de la Rochelle, furent autant d'actes qu'il n'accomplit certainement
* D'Aubigné, Histoire universelle, t. II, 1. 1, chap. rr, p. 19. — Sully, Économies d'Élal, cinquième chapitre préliminaire, p. 10.
qu'à contre-cœur. D'ailleurs toujours suspect, on le gardait à vue, on l'entourait d'espions.
Une vie passée ainsi en face de Catherine de Médicis, la ruse et la perfidie même, en face du roi violent et brutal, en face du duc d'Anjou, méchant et jaloux, ne pouvait être que bien pénible ; d'autant plus pénible que les Guise gagnaient chaque jour du crédit, au point que le duc d'Anjou partant pour la Pologne, recommanda à sa mère, si le roi venait à manquer, de faire tomber sur le duc de Lorraine la lieutenance générale du royaume qui devait naturellement revenir à d'Alençon, et sur le duc de Guise la charge de connétable, à laquelle devait naturellement prétendre le roi de Navarre.
Des trois fils de Catherine, celui qu'elle aimait le moins était certainement le duc d'Alençon. 11 s'était montré l'ami de Coligny dont il avait pleuré la mort, il blâmait les rigueurs exercées contre les huguenots, et l'on ne pouvait lui pardonner tout cela. Or, les rapports de situation rapprochent vite les hommes. Le duc d'Alençon et le roi de Navarre se rapprochèrent, et Marguerite devint le trait d'union. Ni l'un ni l'autre ne pouvait se faire illusion sur les dispositions de la cour à son égard, et d'ailleurs des avis secrets leur venaient à chaque instant de se tenir sur leurs gardes.
Les huguenots, revenus de leur première stupeur, avaient repris les armes; les deux princes complotèrent de s'échapper et d'aller se joindre à eux ; mais la mèche fut éventée par Marguerite elle-même , et ses protégés furent pendant quelque temps soumis à
une surveillance plus serrée. Cependant un beau jour la cour, résidant à* Saint-Germain, eut avis que les huguenots, réunis aux catholiques mécontents, marchaient sur la ville pour enlever les princes. Il était minuit. En un instant l'épouvante courut tout le château, bien qu'on eut à sa disposition des forces considérables; et, sur les deux heures, ce fut un sauve qui peut général vers Paris. Le roi, déjà malade, fut emporté dans une litière; Catherine dans sa voiture emmena le duc d'Alençon et le roi de Navarre ; tout le reste suivait dans le plus grand désordre, ceux-ci par un côté, ceux-là par un autre. « Nous trouvâmes à moitié chemin de Paris, a dit d'Aubigné, les cardinaux de Bourbon, de Lorraine et de Guise, le chancelier de Birague, Morvilliers et Bellièvre, tous montés sur coursiers d'Italie ou grands chevaux d'Espagne, empoignant l'arçon des deux mains et en aussi grande peur de leurs chevaux que des ennemis * . »
Le roi se rendit à Vincennes où le duc d'Alençon et le roi de Navarre furent traités en prisonniers, ainsi que les maréchaux de Montmorency et de Cessé. Charles IX fît subir lui-même un interrogatoire aux deux princes : le duc d'Alençon, au dire de Mézeray, « avoua tout sans se soucier de mettre en peine ceux qu'il avait employés, l'autre n'embarrassa ni lui ni ses amis. » Deux gentilshommes, favoris de d'Alençon, qui avaient trempé dans le complot, la Mole et le comte Coconas, eurent la tête coupée. Quelques jours plus tard, les deux princes furent interrogés dans les
* D'Aubigné, t.II, 1. II, chap.vi, p. 119. Voyez aussi Sully, Écenom^ d*État^ 1. 1, chap. vi, p. 14.
formes. Nous avons les réponses écrites du roi de Navarre dont Marguerite revendique la rédaction : «Le roi mon mari n'ayant lors personne de^ conseil auprès de lui, me commanda de dresser par écrit ce qu'il aurait à répondre, afin que, par ce qu'il dirait, il ne mit ni lui ni personne en peine. » Le prince raconte là toute sa vie en accusateur plutôt qu'en accusé.
Charles IX étant mort, Catherine alla jusqu'à Lyon à la rencontre de son successeur le duc d'Anjou, arrivant de Pologne. Elle emmena avec elle les deux princes dont les chaînes se relâchèrent quelque peu, et finirent même par devenir tolérables. Dès lors aussi le roi de Navarre sembla jusqu'à un certain point avoir pris son parti sur sa position, et nous le voyons entrer un peu plus dans les habitudes de la cour.
11 y avait alors à cette cour une dame d'honneur de Catherine, Charlotte de Semblançay, dame de Sauve, très-belle, paraît-il, mais encore plus coquette que belle , qui attirait à elle et; accueillait volontiers de nombreux et brillants hommages. Elle était servie, c'est Marguerite qui nous l'a dit, par le duc d'Alençon et par le roi de Navarre. Marguerite nous dit aussi toutes les menées employées par Catherine et par Henri 111 pour faire de madame de Sauve un agent de discorde entre ses deux tenants , et aussi entre chacun d'eux et elle-même, jusqu'à ce qu'enfin les deux princes, également fatigués des tracasseries, des persécutions, des menaces même dont ils étaient journellement l'objet, prirent la résolution de se soustraire à cette situation humiliante autant que pénible. D'Alençon partit le premier.
Marguerite portait à son frère une très-vive aflFection ; désolée de son départ, elle en tomba malade, et elle accuse son mari de n'avoir pris ni une part assez grande à sa douleur, ni à sa santé un intérêt convenable, et de ne penser qu'à madame de Sauve*.
Sur son propre compte, Marguerite est plus discrète ; et à la lecture de ses mémoires il ne tiendrait qu'à nous de croire qu'elle vivait à la cour en petite sainte. Malheureusement, il se trouve toujours près des princes des yeux ouverts pour voir et des bouches prêtes à divulguer. Disons même que le roi de Navarre parut alors à plusieurs ne pas s'inquiéter assez des désordres de sa femme.
Une lettre de lui complète le tableau de cette cour de France au temps où Catherine et Henri III y donnaient le ton : « La cour est le plus étrange que vous l'ayez jamais vue. Nous sommes presque tous les jours prêts à nous couper la gorge les uns aux autres. Nous portons dagues, jaque de mailles et bien souvent la cuirassine sous la cape. Sévérac vous en dira les occasions. Le roi est aussi bien menacé que moi. Il m'aime beaucoup plus que jamais. Monsieur de Guise et monsieur de Mayenne ne bougent d'avec moi. Lavardin, votre frère, et Sainte-Colombe sont les chefs de mon conseil. Vous ne vîtes jamais comme je suis fort. En cette cour d'amis, je brave tout le monde. Toute la ligue que savez me veut mal à mort pour
* Sur toute cette affaire, voyez les Mémoire» de Marguerite, p. 66, 67 ; les Économies d'État de Sully, 1. 1, chap. vi, p. 14, et chap. xv, p. 32 ; VHistoire universelle de d\\ubigné, t. II, I. II, chap. iv,p. 116; et chap. VI, p. 119 ; les Mémoires de madame de Momay, édit. de la Société de THistoire de France, 1. 1, p. 74 çt suiy.
Tamour de Monsieur (le duc d'AIençon devenu duc d'Anjou son frère devenant roi) et ont fait défendre à ma maîtresse de parler à moi , et ils la tiennent si de court qu'elle n'oserait m'avoir regardé. Je n'attends que l'heure de donner une petite bataille , car ils disent qu'ils me tueront, et je veux gagner les devants ^ »
On a reproché au roi de Navarre d'avoir cédé aux habitudes dépravées de la cour des Valois. Je suis loin de prétendre que cette période de sa vie ait été exempte de tout blâme ; mais certainement elle mérite indulgence. Le roi de Navarre était un homme de vingt ans, né avec une constitution ardente qui rendait la nature complice de ses actes : il mourait à cette cour d'inaction et d'ennui ; il se livra avec passion au jeu, à la chasse ; que pouvait-il faire de mieux ? le jeu était le passe-temj)s ordinaire des grands seigneurs au milieu desquels il vivait et la chasse était alors réputée le plus noble exercice qu'il y eut au monde. 11 ne résista pas à l'attraction des femmes ; que ceux qui n'ont jamais eu vingt ans le condamnent sans pitié, les autres l'absoudront bien volontiers, ou du moins lui accorderont le bénéfice de circonstances excessivement atténuantes.
D'ailleurs, si quelques années passées à la cour des Valois s'écoulèrent sans gloire pour le roi de Navarre, il s'y détacha du moins de son entourage par des qualités propres sur lesquelles les vices de cette cour n'eurent aucune prise, et deux circonstances surtout
* Lettrée mtMivet, 1. 1, p. 81 et suiv.
montrent bien que les contemporains eux-mêmes apprécièrent le caractère élevé qui le distinguait entre tous. Charles IX, qui fut le moins méprisable des fils de Catherine, se sentant près de sa fin, bien qu'ayant près de lui sa mère et son frère d'Alençon, pour lesquels il est vrai, il n'avait que peu de sympathie, fit appeler le roi de Navarre, et c'est à lui qu'il recommanda sa femme et sa fille. — Plus tard, Henri III ayant découvert, ou cru découvrir, comme il allait se faire sacrer à Reims, une conspiration contre sa personne, à qui dans cette occasion donna-t-il sa confiance ? au roi de Navarre qui lui servit, durant tout le voyage, de capitaine des gardes, et ne quitta pas la portière de sa voiture.
Et puis, ne jugeons pas les hommes d'une époque avec les idées d'une autre ; avec les temps, les idées changent, les sentiments se modifient, les actions sont jugées autrement. Ce qui est seul de tous les temps et de tous les lieux, ce sont ces grandes vertus naturelles à l'homme supérieur, le courage, la générosité, la franchise, et ces qualités, Henri IV en conserva la tradition à travers tous les milieux qu'il eut à traverser, ce qui n'est certes le fait que d'une âme vigoureusement trempée.