‹ Henri iv.: sa vie, son œuvre, ses écritsChapitre 12 sur 39 · I. — Marguerite de Valois · texte numérisé non relu

I. — Marguerite de Valois

Henri IV avait un cœur aimant, expansif et de grandes vertus domestiques ; un mariage bien fissorti eut fait de lui un excellent mari, il l'a dit lui-même. Celui qu'on lui fit faire et les circonstances qui l'entourèrent ne pouvaient qu'ouvrir la porte à de trèsgrands désordres.

Après la fuite de la cour de France de d'Alençon et du roi de Navarre, un traité était intervenu entre le roi et les huguenots ; mais comme tous les traités de cette époque, celui de 1577, rencontra dans son exécution de grandes difficultés. Catherine de Médicis, sous prétexte de venir s'entendre à ce sujet avec le roi de Navarre, et aussi de lui ramener sa femme, que Henri III avait jusque-là retenue à la cour de France, arriva à Bordeaux avec Marguerite au mois d'août 1578. De là, les deux reines se rendirent à la Réole, avec leur suite oixlinaire de dames et de filles d'honneur. De son côté le roi de Navarre vint les y recevoir, {tccompagné de six cents gentilshommes ; tel était le

luxe de ces temps-là, et il n'échappa point à Marguerite que c'était là une très-belle escorte.

Ces deux femmes, dont la première ne vivait que pour les intrigues politiques, la seconde que pour la toilette, le bal, les galanteries, eurent bientôt transformé le pays. Les trois cours, comme dit Sully, celle de Catherine avec ses dames et ses demoiselles d'honneur, celle de Marguerite qui avait aussi les siennes, et celle du roi de Navarre, avec ses gentilshommes, se trouvèrent à quelque temps de là réunies dans la ville ' d'Auch, où devait avoir lieu une conférence, mais l'on s'y occupa très-peu d'affaires, car on n'y entendait plus parler que de dames et d'amour, tous les gentilshommes ne s'amusant qu'à rire, danser et courir la bague, « voire même le roi de Navarre, pendant que sa belle-mère l'amusait de belles paroles, semait des divisions entre lui, monsieur le prince (de Condé), monsieur de Turenne et autres des plus signalés du parti de la religion, et faisait des pratiques dans leurs villes *.»

Dans ce temps, la Réole, qui était l'une des villes de sûreté des huguenots, tomba entre les mains de Catherine. Son gouverneur, vieux gentilhomme défiguré par maintes blessures, dont l'une lui rendait même la parole difficile, se laissa prendre aux coquetteries d'une des plus jolies et des plus espiègles filles de la reine, et en devint éperdument amoureux. Les jeunes seigneurs, le roi de Navarre lui-même, ne firent faute de s'égayer sur son compte. Il en conçut un tel ressentiment qu'il se fit catholique et livra la place.

* Sully, Économies d'État^ 1. 1, chap. x, p. 23.

Cette nouvelle fut portée au roi de Navarre au milieu d'un bal. Il ne laissa paraître aucune émotion et s'éloigna sans bruit avec trois ou quatre de ses amis. Ceux-ci avertirent secrètement tous ceux de leur parti qu'ils purent rencontrer que, dans une heure, le roi serait à cheval hors des portes de la ville, que ceux qui l'aimaient et qui voulaient acquérir de l'honneur n'avaient qu'à venir l'y trouver. En rien de temps on fut devant Fleurance, dont on s'empara . sans grande peine, les habitants n'étant nullement sur leurs gardes * . Le fait ayant été rapporté le matin à Catherine, alors qu'elle croyait son gendre tranquillement couché dans son lit, elle ne fît qu'en rire, la Réole lui paraissant un morceau plus friand que Fleurance.

Cependant Catherine ne perdait pas de vue ses projets qui étaient de détacher le roi de Navarre du parti huguenot et de l'emmener à la cour de France, et aussi d'obtenir avant le terme convenu, la remise des places de sûreté tenues par les huguenots. Mais en tout cela elle eut peu de succès. La seule chose à quoi elle réussit admirablement, c'est à semer partout des divisions et à brouiller tout le monde *.

Le roi de Navarre reçut magnifiquement les deux reines à Nérac ; et là encore, les affaires cédèrent souvent le pas aux plaisirs. Catherine y provoqua de nouvelles conférences ; mais le roi de Navarre refusa

^ Cependant un gentilhomme y fut tué, ce qui fit dire au roi de Navare : « La meilleure place m'est trop chère du sang d^un de mes amis : » Lettres missiv,, 1. 1, p. 202.

* SuUy, Économ. d'Èlat, 1. 1, chap. x, p. 23. — D'Aubigné, Hist^ tmtv,, t. II, 1. IV, chap. u, p. 334, 335,

de rien décider sans l'avis et le concours des Églises. Les Églises envoyèrent donc leurs députés à Nérac, et des conférences s'ouvrirent en février 1579. Pendant qu'elles se tenaient, les surprises de villes allèrent leur train ; puis, que d'intrigues s'agitèrent ! Catherine lança toutes ses filles d'honneur à la conquête des députés ; mais d'autre part Marguerite s'empara tellement du vieux chancelier de France, Pibrac, soit par ses filles d'honneur à elle, soit par ses propres séductions, que le pauvre homme n'agît plus que selon ses vues, en sorte qu'il fut accordé aux huguenots beaucoup plus que n'aurait souhaité la reine-mère. Le roi de Navarre écrivait le 6 mars : « Il a plu à Dieu de donner si bon succès à notre conférence que nous sommes tombés d'accord de toutes choses. »

Pendant le séjour de Catherine en Gascogne, le roi de Navarre se montra sensible aux charmes d'une de ses filles d'honneur, de la belle et intéressante Dayelle, jeune grecque dont la grâce et l'esprit sont attestés par tous les contemporains ; mais le départ de Catherine mit fin à cet amour passager.

Le roi et la reine de Navarre se fixèrent alors à Pau ; et là , le roi commença à rechercher, pour parler comme Marguerite, Mlle de Rebours, laquelle, au dire de la reine, était une fille malicieuse, qui lui faisait tous les plus mauvais offices auprès de son mari ^ Mais Dieu eut pitié de mes larmes, ajoutet-elle, et nous fit quitter ce petit Genève de Pau, où, de bonne fortune pour moi, Rebours demeura malade,

^ Marguerite, Mémoireê^ p. 162,

« laquelle le roi mon mari perdant des yeux perdit aussi d'affection et commença à s'embarquer avec Fosseuse qui était plus belle et pour lors toute enfant et toute bonne. »

Du reste, si la reine de Navarre eut parfois quelques contrariétés en Gascogne, il ne parait pas qu'elle les ait senties bien vivement, au moins il est de fait qu'elle y passait sa vie assez allègrement.

Elle et son mari faisaient généralement, dit-elle, leur séjour à Nérac, où leur cour était si belle qu'ils n'enviaient point celle de France , « y ayant la princesse de Navarre, sœur du roi, moi avec bon nombre de dames et de filles , et le roi mon mari étant suivi d'une belle troupe de seigneurs et gentilshommes, aussi honnêtes gens que les plus galants que j'aie vus en France, et n'y avait rien à regretter en eux, sinon qu'ils étaient huguenots ; mais de cette diversité de religion il ne s'en oyait point parler. » Le roi et sa sœur allaient au prêche, et Marguerite et sa suite à la messe. Puis en sortant on se réunissait , et on allait se promener dans un très-beau jardin , ou bien au parc dont les allées , de trois mille pas de long , côtoyaient la rivière. « Le reste de la journée se passait en toutes sortes d'honnêtes plaisirs, le bal se tenant d'ordinaire l'après-dinée et le soir. Durant tout ce temps, ajoute Marguerite, le roi servait Fosseuse *. » Sully et d'Aubigné sont parfaitement d'accord avec la reine de Navarre sur les doux passe -temps et les faciles relations d e cette cour de Nérac : » On n'y parlait

* Marguerite, Mémoires^ p. 163, 164.

que d'amour et de plaisirs , dit Sully , qui avait une maîtresse « comme les autres. » D'Aubigné, plus caustique , dit à son tour : « La reine- de Navarre eut bientôt dérouillé les esprits et fait rouiller les armes ; elle apprit au roi son mari qu'un cavalier était sans âme quand il était sans amour, et l'exercice qu'elle en faisait n'était nullement caché. Ce prince, tendre de ce côté, eut bientôt appris à caresser les serviteurs de sa femme, elle à caresser les maîtresses du roi son mari * . »

Cependant, ce facile et joyeux train de vie fut interrompu, en 1580, par une guerre que les historiens ont appelée la guerre des amoureux ; mais cette guerre ayant été terminée assez promptement, Nérac reprit son ancienne physionomie et redevint, selon l'expression de Sully, le Paris et les délices de la cour huguenote.

Dans ce temps, Fosseuse , qui aimait extrêmement le roi , dit encore Marguerite , « et qui toutefois ne lui avait permis jusqu'alors que les privautés que l'honnêteté peut comporter, s'abandonna tellement à le contenter en tout ce qu'il voulait d'elle, que le malheur voulut qu'elle devint grosse. Alors, continue la reine, elle changea totalement de façon d'être, et au lieu de me rendre mille bons offices auprès du roi comme précédemment, elle ne m'en rendit plus que de mauvais. » Cependant, comme tout le monde, non-seulement à la cour, mais dans tout le pays, s'entretenait

* SuUy, Économ. d'Èlat, t. I, chap. x, p. 24 — D'Aubigné, Histoire universelle, t. II, 1. IV, chap. v, p. 344.

de cette grossesse, Marguerite résolut d'en parler à Fosseuse elle-même, la priant de croire qu'elle lui ferait office de mère. Loin d'accueillir cette gracieuseté, Fosseuse nia sa grossesse, répondit avec colère, et alla tout conter au roi qui, de son côté, se courrouça fort contre sa femme. Mais le temps marcha; et un matin, au point du jour, Fosseuse, couchée dans la chambre des filles , envoya chercher le médecin de la cour et le pria d'aller avertir le roi. « Nous étions couchés en une même chambre, dit Marguerite, et lorsque le médecin dit la nouvelle au roi, il se trouva fort en peine. Il résolut enfin de m'avouer tout, sachant bien qu'il me trouverait toujours prête à le servir en ce qui lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit : « Ma mie , je vous ai célé une « chose qu'il faut que je vous avoue. Je vous prie de « m'en excuser et de ne vous point souvenir de tout « ce que je vous ai dit à ce sujet; mais obligez-moi « tant de vous lever tout à cette heure, et aller « secourir Fosseuse, qui est fort malade. Vous savez « combien je l'aime : je vous prie ^ obligez-moi en « cela. » Marguerite répondit à son mari qu'elle l'honorait trop pour s'offenser de chose qui vînt de lui, qu'elle y allait, et qu'elle y ferait comme si c'était sa fille ; que cependant il s'en allât de son côté à la chasse et emmenât tout le monde. Marguerite fit promptement ôter Fosseuse de la chambre des filles et la mit dans une pièce écartée avec le médecin et des femmes pour la servir. Dieu voulut, ajoute la reine , qu'elle ne fit qu'une fille qui, encore, était morte * . — Tout cela peint bien cette cour de Nérac.

< Marguerite, Mémoires, p. 174, 177 et suivantes.

Peu de temps après, la reine de Navarre fut invitée par la reine sa mère et par le roi son frère à venir à la cour de France, et elle quitta Nérac en emmenant Fosseuse avec elle. Son mari l'accompagna jusqu'en Saintonge, où Catherine vint la recevoir. C'était dans la première moitié de 1582.

Marguerite , pour qui l'intrigue et la galanterie étaient des besoins, ne se contint pas plus à la cour de France que partout ailleurs, et pendant les dix-huit mois'qu'elle y passa, inspirer et partager des passions désordonnées, dénigrer le roi et sa cour, aiguiser surtout sa langue sur les mignons , furent ses passetemps ordinaires. Les mignons dévoilèrent à Henri III les intrigues de sa sœur, et même l'existence d'un enfant qu'elle venait de mettre au monde. Le roi ayant écrit tout cela au duc de Joyeuse, alors à Rome, Marguerite fit assassiner sur la route le gentilhomme porteur de la lettre. Oh alors, Henri III entra dans une fureur noire ; les altercations les plus violentes s'ensuivirent entre le frère et la sœur, et enfin Marguerite fut chassée de Paris ignominieusement ^ Le roi de Navarre informé de tout, refusa longtemps de reprendre sa femme; mais enfin, de guerre lasse, il lui ouvrit sa maison de Nérac , et elle y rentra à la fin de mars 1584.

Cette malheureuse femme, qui aurait dû s'ensevelir dans l'ombre, ne tarda pas à s'émanciper de nouveau. Sous le prétexte ridicule qu'on se proposait de Ten-

i Busbec, EpUtolse ad Rodulphum IF y éptsL 22, 33, 29. Voyez aussi Lettres missiveSf 1. 1, p. 571 note.

lever et de remmener prisonnière à Pau, elle forma une petite armée, infanterie et cavalerie, et alla, escortée de Mme de Duras, dont le mari mendiait pour elle des secours en Espagne, se jeter dans Âgen, qui était une ville de son apanage. Matignon, lieutenant général en Guienne, reçut de Henri III l'ordre de marcher contre sa sœur. Il attaqua la ville avec une telle célérité, au dire de Brantôme, que tout ce que put faire la, pauvre reine fut de monter en croupe derrière un gentilhomme, et Madame de Duras derrière un autre, « et de se sauver de vitesse, et de faire douze grandes Heues d'une traite, et le lendemain autant, et se retirer dans la plus forte forteresse de la France, qui est Cariât ^ » Le gentilhomme qui emportait ainsi au galop la reine de Navarre, était le frère même du gouverneur de Cariât, nommé Lignerac.

Brantôme dit encore que la reine de Navarre, alors qu'elle se croyait en sûreté à Cariât, fut, grâce aux menées du roi son frère, vendue par ceux du pays et de la place, qu'elle en sortit, et que, comme elle se sauvait, elle tomba prisonnière entre les mains du marquis de Canillac, gouverneur d'Auvergne, qui la renferma dans le château d'Usson. Mais il paraîtrait que les choses n'allèrent pas tout à fait ainsi ; et que Lignerac, mécontent de la reine et craignant qu'elle ne se saisît du château, la chassa, retenant quelques bijoux en paiement de dix mille livres qu'il prétendait avoir dépensés pour elle.

De Cariât Marguerite se dirigeait sur Millefleur,

1 Brantôme, t. VIII, p. 70.

(d'autres disent Yvoy, qui appartenait à Catherine sa mère) avec un certain Aubiac, son favori du moment , et une femme , d'abord à pied , puis sur un cheval de bât, et enfin dans une charrette à bœufs, lorsque, arrivée à un village nommé Colombe, un gentilhomme, lieutenant dans Usson, lui offrit le château et l'y conduisit. Mais à peine y fut-elle entrée que Canillac gouverneur de l'Auvergne se fit ouvrir la porte, mit Aubiac entre les mains d'un prévôt , et constitua la reine prisonnière *. Et, toutefois, bientôt subjugué lui-même par Marguerite^ Canillac devint son captif: ce fut elle qui commanda et lui qui obéit.

Si l'on admettait tout ce qui a été dit sur le séjour de la reine de Navarre à Usson , il faudrait croire qu'elle s'y prostitua sans choix et sans mesure; ce qu'il y a de trop Certain, c'est qu'à ne prendre que les faits avérés, il en reste hélas ! plus qu'il n'en faut pour la vouer au mépris de tout cœur honnête. Elle eut deux enfants à Usson, l'un attribué à Aubiac, l'autre à Chanvallon, qui déjà, paraît-il, l'avait rendue mère à Paris. C'est chose triste à penser qu'une femme douée par la nature de tous les avantages, beauté , grâce, esprit, bonté, ait pu être amenée , par une éducation détestable et par la pernicieuse influence d'un entourage malsain, à un tel degré d'abjection.

Page 1