II. — Diane d'Andoins et Gabrielle d'Estrées
Mon intention n'est point de passer en revue toutes les maîtresses de Henri IV , il y aurait trop à faire ;
^ Manasc. de Mesme 7140.
mais quelques-unes tiennent une très-grande place dans sa vie, et méritent aussi une place dans son histoire. Ainsi Diane d'Andoins et Gabrielle d'Estrées sont de ces maîtresses qu'on peut avouer hautement et à qui on peut se donner sans réserve quand on est le mari de Marguerite.
Diane d'Andoins. — Sans attendre la dernière algarade de sa femme, le roi de Navarre avait déjà noué des relations avec Diane d'Andoins dite la belle Corisande, veuve du comte de Gramont, comte de Guiche. La plus ancienne notion que nous ayons sur ces relations, nous vient de Sully qui dit, sous Tan 1583 : « Le roi de Navarre était lors au plus chaud de ses passions amoureuses vers la comtesse de Guichen ^ » La première lettre que nous connaissions du roi à la belle comtesse est de 1585; mais il est facile d'y voir qu'elle s'adresse à une femme avec laquelle on est déjà dans une complète familiarité. Quoi qu'il en soit du temps où cette passion prit naissance, toujours est-il que la comtesse de Gramont avait alors plus de trente ans, qui, en 1583, était l'âge du roi de Navarre ; c'est-à-dire qu'elle était arrivée à cette époque de la vie où une femme , belle encore , peut exercer sur un homme ardent une fascination irrésistible , mais où elle touche , hélas ! aux jours qui bientôt ne seront plus ceux de la jeunesse. Notons, du reste, au grand avantage de la comtesse de Gramont, que la médisance ne s'exerça jamais sur elle, que les éloges au contraire lui ont été
1 Sully, Èconomitz d'Élat, 1. 1, chap. xviii, p. 39. D'Aubigné ferait remonter cet amour à Tan 1581, Histoire universelle^ t. II, 1. V, chap. II, p. 410 ; mais en 1581 le roi de Navarre était absorbé par Fosseuse. Voyez les mémoires de Marguerite, p. 174 et suiy.
prodigués, honneur que peu de maîtresses de roi ont mérité de partager avec elle. C'est que le cœur seul fut son mobile. On a même dit qu'elle allait jusqu'à lever pour son royal amant des troupes à ses frais. Il est certain, du moins, qu'elle seconda souvent Catherine de Bourbon, préposée par son frère au gouvernement de ses états souverains, et que ces deux femmes, quoique de religion différente, car la comtesse était catholique , s'employèrent énergiquement à faciliter au roi de Navarre la résistance et souvent le succès.
Aussi n'est-il guère de lettres du roi à sa maîtresse où, aux propos d'amour ne soient mêlés des récits de guerre ou des détails d'affaires. Par exemple, il lui dit : « Il y a un homme qui vient de l'armée étrangère à Casteljaloux, qui arrivera ce matin. Je vous porterai toutes nouvelles et le pouvoir de faire vider les forts. Dimanche il se fit près Moneurt une jolie charge qui est certes digne d'être sue. » II raconte ,1a charge, et il termine sa lettre en ces termes : « Je fais anuit force dépêches. Demain à midi elles partiront, et moi aussi pour vous aller manger les mains. » Une autre fois le roi de Navarre écrit : ' « Que vous me faites plaisir d'aller à Pau ! Ah ! ma chère maîtresse , combien achèterais-je m'y trouver ! Un tel contentement est hors de prix. Je vous envoie les copies des lettres que la reine d'Angleterre écrivit au roi et reine sa mère sur la paix de la ligue. Vous y verrez un brave langage et un plaisant style*. »
1 style qui plaît. Lettres missives, t. II, p. 155, 227.
La comtesse de Gramont avait cependant un grain de bizarrerie dans l'esprit. Le roi de Navarre le lui reproche dans une lettre tout amicale : « Votre dernière dépêche me rapporta la diligence d'écrire que j'avais perdue. Je lis tous les soirs votre lettre. Si je l'aime, que dois-je faire celle d'où elle vient... Dites la vérité que vous faisait Castille devant que vous lui voulussiez mal ? Ah ! mon âme, vous êtes à moi. Faites, pour Dieu, ce que votre lettre porte ! Serait-il bien possible qu'avec un si doux couteau j'aie coupé le filet de vos bizarreries ? Je le veux croire. Bonsoir, mon cœur ; je m'en vais dormir, mon âme plus légère de soins que je n'ai fait depuis vingt jours. Je baise mes beaux yeux par millions de fois * . Ces bizarreries de la comtesse de Gramont étaient connues du reste ; on l'avait vue aller à la messe accompagnée d'un mercure, d'un bouffon, d'un more, d'un laquais d'un singe et d'un barbet. Elle aimait, paraît-il, à s'entourer de toutes sortes d'animaux : le roi lui écrivait un jour : « J'ai deux petits sangliers privés, et deux faons de biche ; mandez-moi si les voulez *. »
Cependant tout prend fin et nous voyons , par une lettre de 1587, que déjà, des deux côtés peut-être , les ardeurs n'étaient plus les mêmes : « Plus je vais en avant, disait le roi, et plus il semble que vous tâchiez à me faire sentir combien peu je suis non-seulement en votre bonne grâce, mais encore en votre mémoire. » 11 reproche à la comtesse de ne pas lui écrire. Toutefois nous avons encore des lettres
1 Lettres missives^ t. II, p. 395, 396.
' Lettres missives^ t. II, p. 319.
comme celle-ci, composée évidemment dans un de ces moments d'angoisses où Ton sent le besoin de rencontrer un cœur compatissant : « Dieu sait quel regret ce m'est de partir d'ici sans vous aller baiser les mains... Le diable est déchaîné. Je suis à plaindre, et est merveille que je ne succombe sous le faix. Si je n'étais huguenot, je me ferais turc. Ha 1 les violentes épreuves par où l'on sonde ma cervelle ! Je ne puis faillir d'être bientôt ou fou ou habile hommeV C'est un mal bien douloureux que le domestique ! Toutes les géhennes que peut recevoir un esprit sont sans cesse exercées sur le mien. Je dis toutes ensemble. Plaignez-moi , mon âme , et n'y portez point votre espèce de tourment; c'est celui que j'appréhende le plus... Croyez que rien qu'un manquement d'amitié ne me peut faire changer la résolution que j'ai d'être éternellement à vous... Mon tout, aimez-moi ; votre bonne grâce est l'appui de mon esprit au choc des afflictions. Ne me refusez ce soutien. Bonsoir, mon âme, je te baise les pieds un million de fois *. »
Cependant les cartes ne tardèrent pas à se brouiller tout à fait. Le roi de Navarre désirait fort marier au roi d'Ecosse sa sœur Catherine , dont le cœur était au comte de Soissons, son cousin. Il écrit à la comtesse de Gramont : « Le roi d'Ecosse me presse plus que jamais du mariage. Il s'offre de me venir servir avec six mille hommes à ses dépens. Il s'en va infailliblement roi d'Angleterre. Préparez ma sœur de loin à lui vouloir du bien. Je ne lui en écris point. Ne lui en
*■ La lettre est du 8 mars 1588. EUe est écrite deNérac, à minuit. < i^ettres missives^ t. II, p. 342, 343«
parlez que comme discourant; qu'il est temps de la marier et qu'il n'y a parti que celui-là, car de nos parents c'est pitié. » Au lieu de détourner Catherine du comte de Soissons, la comtesse de Gramont fit tout le contraire. Y eut-il quelque autre motif de mécontentement pour le roi ? Je ne sais : mais une couple d'années plus tard, il écrivait à la comtesse : « Madame, j'avais donné charge à Lareine de parler à vous touchant ce qu'à mon grand regrçt était passé entre ma sœur et moi. Tant s'en faut qu'il vous ait trouvée capable de me croire, que tous vos discours ne tendaient qu'à me blâmer, et fomenter ma sœur en ce qu'elle ne doit pas. Je n'eusse pas pensé cela de vous, à qui je ne dirai que ce] mot : que toutes personnes qui voudront brouiller ma sœur avec moi , je ne leur pardonnerai jamais * . »
Du reste, Henri IV ne cessa point de montrer à son ancienne maîtresse des égards et un intérêt dont elle lui avait sans doute donné le droit de s'affranchir, et il y eut certainement de la grandeur d'âme dans cette conduite ; chez les cœurs élevés seulement l'affection survit à l'amour éteint.
Gabrielle d'Estrées, — Henri IV avait adressé ses vœux à Antoinette de Pons, marquise de Guercheville, veuve du comte de la Roche-Guyon, dont il n'obtint jamais rien , mais qu'il aima longtemps et qu'il considéra toute sa vie , et aussi à Marie de Beauviliers , religieuse, puis abbesse de Montmartre, qui n'eut pas les mêmes rigueurs, lorsqu'il vit pour la première
1 Lettrée misnveSf t. II, p. 491 ; t. III, p. 362.
fois Gabrielle d'Estrées. — Sur les premières relations de Henri IV et de mademoiselle d'Estrées je ne répéterai point toutes les anecdotes , plus ou moins controuvées , racontées par des contemporains ou même par des contemporaines : cependant je ne puis omettre de dire qu'avant de recevoir les hommages du roi , la belle Gabrielle avait reçu et, paraiWl, accueilli ceux du duc de Bellegarde.
C'est en novembre 1590 que Henri IV , alors âgé de trente-sept ans , eut occasion de voir la jeune et belle Gabrielle, chez son père, Antoine d'Estrées, marquis de Cœuvres, lieutenant général de Picardie. Au mois de février suivant, on trouve cette demoiselle accompagnée de sa tante, madame deSourdis, devant Chartres, assiégé par le roi, où elle devient l'objet de fêtes brillantes.
Dans cette année 1591 , sans doute pour soustraire mademoiselle d'Estrées à l'autorité paternelle et lui créer des libertés plus grande, on lui fit épouser pour la forme , car le mariage n'exista jamais que sur le papier, un sieur Nicolas d'Amerval, seigneur de Liancourt, mariage qu'on fît casser en 1594, sous prétexte d'impuissance du mari , bien que d'une première femme il eut eu onze enfants, d'autres disent quatorze. Dès lors la favorite fit l'ornement de la cour, sous le simple titre de madame Gabrielle * et bientô après sous celui de marquise de Monceau, qu'elle changea plus tard pour celui de duchesse de Beaufort.
^ EUe est nommée cependant plusieurs fois par Sully madam de Liancourt, notamment 1. 1, chap. lviii, p. 190, et chap. lxiii p. 307 et 309.
T>Iâturellement douce et bonne, jamais Gabrielle d'Estrées ne fut accessible à ces intrigues de cour qui si souvent naissent et s'abritent autour des maltresses de roi. L'écrivain le plus caustique du temps a dit qu'elle usa très-modestement du pouvoir qu'elle avait sur le roi , ajoutant : « C'est une merveille comment cette femme, de laquelle l'extrême beauté ne sentait rien de lascif , a pu vivre plutôt en reine qu'en concubine tant d'années, et avec si peu d'ennemis*.» HenrilV l'appelait son bel ange et ce doux nom la peignait parfaitement.
Le roi lui écrivait en 1593 : « Mon bel ange, si à toutes heures m'était permis de vous importuner de la mémoire de votre sujet, je crois que la fin de chaque lettre serait le commencement d'une autre. » Dès lors , en effet , les lettres se succèdent à peu près sans interruption. Celle-là est du 4 février, et le 9 : « Mon bel ange , vous saurez tous les jours de mes nouvelles ; que je sache des vôtres, particulièrement de votre saaté. Je ne partis jamais d'avec vous plus triste et plus constant. » le 10 : « Je ne sais de quel charme vous avez usé, mais je ne supportais point les autres absences avec tant d'impatience que celle-ci. Il me semble qu'il y a déjà un siècle que je suis éloigné de vous. » 11 a attendu un jour, puis un second sans nouvelles de ses belles amours , et il n'en peut voir de raison que la paresse de ses laquais ; «car de vous en attribuer la coulpe, jà n'advienne, mon bel ange ; j'ai trop de certitude de votre affection , qui m'est certes bien due, car jamais mon amour ne fut plus grande ni
1 D'Aubijnié, Histoire universelle^ t. III, 1. V, chap. m, p. 4655,
ma passion plus violente.» On n'en finirait pas si Ton voulait noter toutes les lettres charmantes du roi à sa maîtresse dans ces premières années de leur amour.
Cependant quelques nuages traversèrent ce ciel si pur. Nous l'avons dit, avant de frapper le roi au cœur, Mlle d'Estrées n'avait pas repoussé les hommages du duc de Bellegarde. Or un premier amour ne s'efface pas aisément, et il est difficile de cacher à l'œil intéressé toute trace accusatrice. « Il n'y a rien, écrivait un jour le roi, qui me continue plus mes soupçons , ni qui me les puisse plus augmenter , que la façon dont vous procédez en mon endroit. Puisqu'il vous plaît me commander de les bannir du tout {entièrement)^ je le veux ; mais vous ne trouverez mauvais qu'à cœur ouvert je vous en dise les moyens, puisque quelques attaques que je vous aie données assez découvertement^ vous avez fait semblant de ne les point entendre. Je protesterai pour commencement, devant vous, ma chère maîtresse, que ce que j'alléguerai les offenses que f ai reçues n'est pour en avoir nul reste d'aigreur dans l'âme, me sentant trop satisfait de la peine qu'avez prise de m'en contenter, mais seulement pour vous montrer mes justes occasions de soupçon. Vous savez combien j'arrivai offensé en votre présence du voyage de mon compétiteur. La force que vos yeux eurent sur moi vous sauva la moitié de mes plaintes ; vous me satisfîtes de bouche , non de cœur comme il y parut ; mais si j'eusse su ce que j'ai appris depuis dudit voyage, je ne vous eusse vue et eusse rompu tout à plat. Je brûlerais plutôt ma main qu'elle l'écrivit, et couperais plutôt ma langue
qu'elle le dit jamais qu'à vous. Depuis vous avoir vue, vous savez ce que m'avez fait. Tout rassemblé, jugez, si je ne vous en vois point bannir la cause , ce que je dois espérer. Que me pouvez-vous promettre que ce que vous aviez fait ? Quelle foi me pouvez-vous jurer que celle que vous avez faussée deux fois ? Il faut donc des effets... Résolvez-vous donc, ma maîtresse, de n'avoir qu'un serviteur. » Puis le roi semble s'excuser de quelque peccadille : « Si j'ai, commis quelque indiscrétion, dit-il, quelle folie ne fait commettre la jalousie ! Prenez- vous-en donc à vous. Jamais maîtresse ne m'e"n avait donné. » A ces paroles, qui semblent craindre d'offenser , on sent bien qu'on n'a rien à appréhender pour la pauvre femme. Aussi voyez comme finit la lettre : « J'ai telle envie de vous voir, que je voudrais, pour l'abréviation de quatre ans de mon âge, le pouvoir faire aussitôt que cette lettre que je finis par vous baiser un million de fois les mains. »
Dès lors, en effet, nous n'avons que des lettres où l'on peut dire que le cœur déborde, où de chaque ligne, de chaque mot, ressort l'expression d'un bonheur partagé : « Mes chères amours , il faut dire vrai , nous nous aimons bien ; certes pour femme il n'en est point de pareille à vous , pour homme nul ne m'égale à savoir bien aimer; ma passion est toute telle que quand je commençai à vous aimer ( elle durait depuis sept ans) ; mon désir de vous revoir encore plus violent que alors ; bref je vous chéris , adore et honore miraculeusement. »
Ce temps fut un beau temps pour Gabrielle, le plus beau qu'il lui fût raisonnablement permis d'espérer :
elle était la plus aimée , la plus fêtée , la plus honorée des femmes de la cour ; sur elle se concentraient tous les hommages, toutes les admirations. Un récit de TEstoile montre bien à |quel degré de prépondérance était arrivée en 1598 la duchesse de Beaufort : à la suite d'un feu de Saint-Jean allumé par le roi en place de Grève , une collation magnifique lui fut offerte à l'hôtel de ville. Là figura naturellement la duchesse de Beaufort « assise dans une chaise, à laquelle madame de Guise, avec de grandes révérences, présentait les plats. Elle, d'une main prenait ce qu'elle trouvait pluds à son goût, et baillait son autre main à baiser au roi qui était près d'elle ' . « Mme de Guise pour humble servante ! Une seule chose manquait à la duchesse, le titre de reine de France. Henri IV voulut le lui donner. Mais il comprit que ses désirs ne pouvaient se réaliser. Huit ans se passèrent ainsi et ce furent huit années de bonheur pour tous les deux. Une catastrophe y mit fin : Gabrielle venait de quitter le roi à' Melun pleine de vie et portant dans son sein un nouvel enfant ; le roi rentrait à Fontainebleau , la duchesse s'acheminait vers Paris. A peine arrivée à la ville et descendue à l'hôtel de Zamet, elle y tomba malade et mourut bientôt après, peut-être empoisonnée. A cette terrible nouvelle le roi fut atterré : « Les regrets et les plaintes , écrivit-il à sa sœur , m'accompagneront jusques^ au tombeau; la racine de mon amour est morte, elle ne rejettera plus *. »
* I/Ëstoile, journal inédit publié par M. Halphen, p. 14. Assise dans une chaise ; quel honneur I
• Mires missivesy t. V, p. Ht,