III. — Henriette d*Entragues et Marib de Médicis
Henri IV touchait à sa quarante-sixième année ; il fut vivement sollicité, soit par les grands corps de rÉtat , soit par ses amis dévoués , de contracter un mariage honorable afin de se donner des héritiers légitimes. Mais d'un autre côté des gens de son entourage, qui, nous dit Sully, ne s'entretenaient en quelque crédit près de lui qu'en le servant dans ses plaisirs et ses voluptés, en l'amusant par leurs contes pour rire, ou «en jetant des exclamations sur tout ce qu'il disait,» le lancèrent dans une autre voie ; « ils lui louèrent tellement les beautés, gentil esprit, cajoleries et bons mots de Mlle d'Entragues, qu'ils lui firent venir l'envie de la voir, puis de la revoir et enfin de l'aimer. » Jour néfaste que celui où ce grand roi se laissa conduire par des étourdis dans cette misérable famille d'Entragues, laquelle pesa si tristement surtout le reste de sa vie. '
L'histoire a dit comment l'aveugle passion du roi fut exploitée par cette famille ; elle a dit les cent mille écus payés pour les complaisances de la fille, elle a dit la feinte sévérité du père ne pouvant être désarmé que par une promesse de mariage ; elle a montré chacun jouant son rôle avec une habileté consommée. Hé bien, tout ce que l'histoire a dit se retrouve dans les lettres du roi. La première que nous connaissions est datée du 6 octobre 1599. Elle n'articule rien positivement , mais elle fait tout entendre : « Mes chères amours, vous me commandez de surmonter, si je vous aime, toutes les difficultés que l'on pourrît
apporter à notre contentement. J'ai assez montré la force de mon amour aux propositions que j'ai faites pour que du côté des vôtres ils n'y apportent plus de difficultés. Ce que j'ai dit devant.vous je n'y manquerai point, mais rien de plus *.
Cependant la raison d'État se fit entendre et un mariage avec Marie de Médicis, nièce du grand-duc de Toscane, fut arrêté vers la fin de l'année 1599. Des lettres furent échangées entre le roi et sa fiancée le 24 mai et le 25 juin 1600 , le 24 juillet Henri IV écrivait à Marie : « Comme vous désirez la conservation de ma santé, j'en fais ainsi de vous, et vous recommande aussi la vôtre, afin que, à votre arrivée, nous puissions faire un bel enfant, Qui fasse rire nos amis et pleurer nos ennemis. » Et comprenant qu'il brusquait un peu les convenances , le roi ajoutait : « Je commence à vous écrire librement, usez-en de même , car nous sommes liés d'un lien que rien que la mort ne peut séparer'.» Le mariage fut conclu par procuration, à Florence, le 5 octobre .1600.
Pendant que ce mariage se négociait , il y eut évidemment un temps de brouille entre le roi et les d'Entragues déçus; nous en avons la preuve >ians cette lettre: «.Mademoiselle, l'amour, l'honneur et les bienfaits que vous avez reçu de moi eussent arrêté la plus légère âme du monde , si elle n'eût point été accompagnée de mauvais, naturel comme la vôtre. Je vous prie de me renvoyer la promesse que savez s; et ne me donnez point la peine de la ravoir par une
1 Letires misaiveSj t. V, p. 172.
* Lettres missives^ t. V, p. 256.
» La promesse de mariage conditionnQUe du 1*' octobre 1599.
autre voie. Renvoyez-moi aussi la bague que je vous rendis Tautre jour. Voilà le sujet de cette lettre , de laquelle je veux avoir réponse annuit*. » Mais il est évident aussi que cette brouille ne fut que passagère , car le 11 octobre, six jours après la conclusion du mariage à Florence, le roi écrivait à sa maîtresse qu'il espère lavoir le dimanche suivant; il lui écrivait encore le même jour qu'il vient de recevoir d'elle une lettre qu'il a baisée mille fois et qu'il la trouve elle-même fort à dire; ce qui du reste n'empêchait pas Henri IV d'écrire à sa femme le 22 du même mois deux lettres d'amour, d'en écrire une le 2 novembre, une encore le 21 à l'arrivée de la reine à Marseille , puis le 24 , le 27, le 29, puis le 6 et le 7 déeembre.
Enfin les époux étaient réunis à Lyon à la fin de ce mois ; et les commencements de cette union paraissent avoir été heureux. Le 27 janvier 1601 le roi dit à sa femme qu'il ne veut jamais être gouverné que par elle; le 13 mars il lui écrit : « Pour certain je serai dimanche à Saint-Germain; voilà la meilleure nouvelle que je vous puisse mander, après celle que je vous aime plus que chose au monde. Bonsoir, mon cœur, je te baise cent mille fois. » Le 7 septembre il lui écrit de Calais: « Je me porte bien , Dieu merci , si triste de ne vous avoir point avec moi, que si vous me voyiez, vous en auriez du contentement. Bonsoir, mon cœur, je serai à vous devant qu'accouchiez *.» La reine accoucha du dauphin le 27 septembre.
Mais le 6 octobre, neuf jours après l'accouchement,
1 Aujourd'hui. L&iireB mt««ive«, t. V,p. 224. « LeiiTW m\9iiou^ t. V, p, 372, 394, 465.
Henri IV disait à sa maîtresse, devenue marquise de Verneuil : « Ma femme se porte très-bien et mon fils , Dieu merci. Pour moi j'ai fort bien dormi et suis exempt de toute douleur fors de celle d'être absent de vous; qui, bien qu'elle me soii griève, est modérée par l'espérance de vous revoir bientôt. » Le 15 il lui disait : « Ne vous embarquez au jubilé ; je vous voirai demain au soir, s'il plaît à Dieu, et vous chérirai comme ce que j'aime le plus au monde ; je dis mille fois plus que 'moi-même *.»
Le roi s'était bercé de cette idée que sa femme et sa maîtresse s'entendraient parfaitement ; il avait vu autrefois pareil effet se produire entre la tolérante Marguerite et la douce Fosseuse. Mais Marie de Médicis n'était pas une Marguerite ni la marquise de Verneuil une Fosseuse. La reine se montra moins accommodante que son mari ne l'avait espéré, et la marqnise ne consentit jamais à faire trêve à ses sarcasmes contre la reine ; en sorte que des efforts du roi pour établir un bon accord entre ces deux femmes, il arriva qu'il se les aliéna toutes leâ deux. Aussi sommes-nous sans lettres à l'une et à l'autre durant tout le mois de décembre 1601, toute l'année 1602, toute l'année 1603 et les trois pren^iers mois de 1604, et quand recommencent les épîtres , elles ne nous montrent autre chose que ce malheureux roi ballotté de l'une à l'autre de ces deux femmes et ne pouvant plus se reposer près d'aucune avec cette confiance et cet abandon qui font le charme des liaisons intimes.
1 Lettres missives, t. V, p. 484, 496.
Il faut l'entendre lui-même exhaler ses chagrins : « Mon ami, écrit-il à Sully, je vis hier au soir Madame de Verneuil de laquelle je me séparai fort mal et en grande colère pour trois causes principalement : La première pour ce qu'elle veut maintenant faire la fine, la rusée et la renchérie avec moi, comme si c'était par dévotion et scrupule de conscience, ce que je crois procéder plutôt de quelques nouvelles amourettes ; la seconde pour ce que, lui ayant parlé des avis que j'ai eus de ses intelligences avec son frère {le comte d'Auvergne, frère utérin) et les autres faiseurs de menées contre ma personne et contre mon État, elle m'a répondu avec une fierté merveilleuse, que tout cela était faux absolument(c^ n'était que trop vrai)^ mais qu'à mesurequejevieillissais,je devenais si défiant et soupçonneux qu'il n'y avait plus moyen de vivre avec moi, et que le plus grand bien et faveur que je lui pourrais faire serait de ne la voir plus en particulier, pour ce que de cela n'en retirerait-elle nul avantage et ne laissait pas de l'accabler de haines et d'ennuis, et surtout de celles de ma femme qu'elle m'a nommée d'un tel nom que je me suis pensé échapper à lui donner sur la joue ; la troisième touchant cette promesse de mariage , sur quoi elle m'a insolemment répondu que je la pouvais bien chercher ailleurs, pour ce que d'elle ne l'aurais-je jamais. Et néanmoins, continue le roi, il me fâche d'user de violence contre elle pour ce qu'elle est d'agréable compagnie quand elle veut, a de plaisantes rencontres, et toujours quelques bons mots pour me faire rire,. ce que je ne trouve pas chez moi , ne recevant de ma femme ni
compagnie ni réjouissance, ni consolation, ne pouvant ou ne voulant se rendre complaisante et de douce conversation, ni s'accommoder en aucune façon à mes humeurs et complexions, faisant une mine si froide et si dédaigneuse lorsqu'arrivant de dehors, je viens pour la baiser, caresser et rire avec elle, que je suis contraint de la quitter là de dépit, et de m'en aller chercher quelque récréation ailleurs. Ma pauvre cousine de Guise étant tout mon refuge lorsqu'elle est au Louvre , encore qu'elle me die bien quelquefois mes vérités ; mais c'est de si bonne grâce que je ne m'en offense nullement et ne laisse pas de rire avec elle. Et partant désirerais-je bien, lorsque vous venez parler à ma femme d'autres affaires , que vous prissiez l'occasion à propos pour lui parler de tout cela, sans qu'elle connût que ce fût tout exprès, ni que cela vint de moi, et lui remontrassiez le tort qu'elle se fait de vivre avec moi de la façon que je vous ai dit, en l'assurant que si elle voulait croire votre conseil, qu'elle me divertirait (détournerait) facilement de beaucoup de visites que vous savez bien qui lafâcheni*. »
Le roi chargea donc Sully d'aller porter à la marquise de Vemeuil ses plaintes et ses résolutions qu'il lui exposa pleinement. Sully vit plusieurs fois la marquise; il étala devant elle tous les griefs du roi : elle parle de la reine avec irrévérence et semble vouloir faire tenir pour égaux les enfants de la reine et les siens ; elle a des intelligences avec l'Espagne
1 Sully, Économies cTÉtat, t. II, chap. zxxii, p. 204, 205.
f^Z PREMIÈRE PARTIE.
par le moyen de son frère et de son père, qui tonjours y en ont eu ; elle a de mauvais desseins hors de France et se propose d'en sortir ; elle a quantité d'amourettes prouvées par lettres écrites de sa main et confirmées par sa froideur et sa suffisance envers le roi, qu'offensent surtout toutes ses mines, grimaces^ sijruKjrées dont elle use pour faire la repentie, la scrupuleuse et la dévote, mais devant lui seulement, et nullement devant d'autres que le roi connaît très-bien. A ces reproches Sully ajoutait des conseils, et se faisait fort, si la marquise s'y conformait, d'obtenir du roi la permission pour elle de se retirer hors de France, pourvu que ce ne fût pas en Espagne. — La inarciuise remercia ironiquement l'auteur de ces bons avis, mais, avant de les suivre, lui dit-elle, il faut y l)i(Mi penser. Quant à ses désirs, elle n'en a plus d'autres (|ue d'assurer la vie et la fortune d'elle d'abord, de ses enfants, de son père et de sa mère, de son frère même, sachant bien que la reine les détruirait tous si elle venait à en avoir la puissance, et qu'ils no peuvent, en etïet, avoir de sécurité que hors de France. Mais elle n'en veut pas sortir pour aller mourir do faim ailleurs : « Le roi ne lui peut moins donner t/ue cent mille livres de rente, en fonds de terre, Inens a^^surh, qui n'est pas trop, vu les belles espérances que, malgré elle, il lui a autrefois fait prondïv sur ses paroles. » Tout cela rapporté au roi, il répondit quil verrait à prendre une finale résolution ^ On pouvait déjà comprendre qu'il allait certainement faiblir.
» SuUy. k\\min\!t$ tfAtil, l, II, ch »p. îlv, p. 273. 274.
Vers le même temps nous voyons le même Sully sermoner également la reine \
Cependant la marquise de Vemeuil impliquée dans une conjuration tramée par les siens, fut condamnée avec eux, et pendant longtemps on n'entend plus parler des d'Entragues. Henri IV, alors, tâcha d'oublier ses chagrins entre les bras de Jacqueline de Bueil , comtesse de Moret , et de Charlotte des Essarts , comtesse de Romorentin ; la reine devint même l'objet d'attentions affectueuses de la part de son mari qui lui disait le 16 octobre 1605 : « Mon cœur, je ne saurais dormir que je ne vous aie écrit ; mais si je vous tenais entre mes bras, je vous chérirais de bon cœur. Je te donne le bonsoir et mille baisers * . » Le lendemain : « Ne doutez point, mon cœur, que je ne vous aime plus que chose du monde , je vous le jure et vous en assure. Aimez-moi bien aussi. Je vous donne le bonsoir et unmillion de baisers 3.» Nous avons des lettres semblables pendant toute cette année 1605 et la première moitié de 1606.
Mais en octobre de cette année 1606 recommence la correspondance avec la marquise ; et il faut noter que cette correspondance prend ici un caractère beaucoup plus graveleux que précédemment, qu'elle part des sens beaucoup plus que du cœur. « Mon menon, trouvez un moyen que je vous voie en particulier, et que devant que les feuilles tombent je les vous
* Sully, Économies d'État, t. II, chap. xxxv tout entier, p. 219, Chap. XLvi, p. 286.
8 Lettres missives, t. VI, p. 531.
8 Lettres missives, t. VI, p. 553.
Si PREMIÈRE PARTIE.
fasse voir à Tenvers *. — Mon cher cœur, je ne faudra! d'élre demain, à six heures et demie ou a sept, entre vos bras, ne vous levez pas plus tôt.... Je serai une heure avec vous, vous chérissant comme il faut. » Toutefois les taquineries, les dissensions revenaient
sans cesse, et les deux partis convinrent de chercher ensemble une meilleure façon de vivre. Le roi se rendit pour cela chez sa maîtresse ; mais au lieu de lui faire bon visage, celle-ci commença par lui demander pourquoi il était venu si malin, langage bien rude, dit le roi, qui fut suivi de pire encore, car elle ajouta: « Je vous supplie ne me voyez jamais ; je n'ai jamais reçu que du mal de vous. « Madame, dit-il, songez-y bien, je ne mérite pas ce traitement. » — « Cela est tout résolu, dit-elle*.» Cette scène d'intérieur met bien en lumière les deux acteurs, la marquise dure, impérieuse , maîtresse d'elle-même, parce qu'elle est incapable d'émotion, le roi, toujours prêt à se soumettre, parce qu'il a le cœur pris.
Comme toujours ces brouilleries amenaient pour un moment le roi vers sa femme, et nous le voyons lui adresser plusieurs lettres amicales. On comprend même par d'autres lettres adressées à Sully que les rapports entre époux étaient très-convenables ; mais le mauvais génie du roi le ramenait toujours aux pieds de l'indigne marquise. Le 13 décembre 1607 il lui disait : « Mon cœur, j'ai une extrême joie de penser vous voir samedi. Résolvez-vous à me chérir à mon arrivée et à me bien fêter, car j'ai cinquante-quatre
* Lellrcs missivest^ t. VII, p. 12.
« Lellrcs missives, t. VII, p. 376, 377.
ans, » c'est-à-dire à bien fêter mon cinquante-quatrième anniversaire. Toutefois, il faut arriver au 19 mars de Tannée suivante (1608) pour trouver de nouvelles lettres à cette maîtresse. Mais alors ce n'est plus qu'un feu roulant d'épitres aigres ou tendres , surtout licencieuses, et souvent aussi très-peu bienséantes relativement à la reine. Une de ces lettres écrites dans les premiers jours d'avril se termine ainsi : « Bonsoir, mon âme, je te baise les tétons un million de fois * . » Dans d'autres on lit : « Mon cher cœur , je montrai arsoir 2 votre lettre à ma femme, lui demandant avis de ce que je vous répondrais. Je la regardai au visage, si je verrais de l'émotion quand elle la lirait, comme d'autres fois j'avais vu quand on parlait de vous. Elle me répondit, sans aucune altération, que j'étais le maître, que je pouvais ce que je voulais ; mais qu'il lui semblait que je devais vous contenter (il s'agissait pour la marquise de voir ses enfants). Tout le reste du soir elle fut fort joyeuse et parlâmes par reprise de vous^ . »
Quelques-unes de ces lettres de 1608 montrent bien à quel point cette marquise de Verneuil empoisonna les dernières années de Henri IV, et aussi à quel point Henri IV perdit avec elle toute énergie et toute dignité. « J'ai assez témoigné le soin de vous quand vous vous en êtes rendue digne, les marques vous en demeurent ; et vous m'avez ôté ce que vous m'aviez baillé de plus cher. » — « Je ne vous ôtai jamais rien et vous m'avez privé de tout ce que vous
1 Lettres missives ^ t. VII, p. 508.
2 C'est à dire hier soir.
3 Lettres missives^ t. VII, p. 604.
pouviez. Pour moi je vous aime si chèrement que moimême ne me suis rien au prix. Jugez mon âge, ma qualité, mon esprit et mon affection ; et vous ferez ce que vous ne faites pas. » — « Ce n'est pas paresse qui vous prive de mes nouvelles; mais la créance que cinq années m'ont comme par force imprimée, que vous ne m'aimez pas. Vos effets ont, durant ce temps-là, été si contraires à vos paroles et à vos écrits , et , disons plus , à l'amour que vous me devez , qu'enfin votre ingratitude a accablé ma passion ^ . » Pauvre roi I II voulait être aimé d'amour et, à toute occasion, il étalait son âge et ses infirmités ! Il demandait de l'affection, de la reconnaissance ; il oubliait qu'il avait acheté Henriette d'Entragues à prix débattu, et que la femme capable de se vendre ainsi ne conserve guère de cœur que pour maudire son maître. Du reste, nous ne serons plus attristé du spectacle d'un grand roi prostituant sa dignité aux pieds d'une honteuse idole. Il ne sera plus question d'Henriette d'Entrague.
Mais hélas ! tout n'est pas dit encore sur les folles passions de Henri IV, et la plus triste me reste à mentionner ; la plus triste, non sans doute par son objet, loin de là , mais parce que , plus que toutes les autres ensemble, elle doit peser sur la mémoire du roi. Je veux parler de celle qu'à l'âge de cinquante-six ans , Henri IV conçut pour cette jeune Montmorency qu'il fit épouser à un prince de sa famille, au prince de Condé, afin de mieux arriver, a-t-on dit avec quelque appa-
« Lellres missives, t. VIT, p. 664, 66«, 666.
rence de vérité, à raccomplissement de coupables projets. Longtemps j'ai cherché des raisons de douter: les contemporains, disais-je, sont d'accords sur ce point ; mais ne se pourrait-il pas que les contemporains aient vu une fatale passion où il n'y* eut, en effet , qu'une affection tendre , paternelle pour ainsi dire? qu'ils aient confondu le ressentiment du roi pour la conduite équivoque du prince avec la poursuite criminelle d'un amant irrité ? Pour pouvoir accuser Henri IV sans témérité, mais il faudrait lui donner pour complices et le père de Mlle de Montmorency , connétable de France, et la duchesse d'Angoulême, sa tante, et ce duc de Sully, si peu coutumier de basses complaisances , et cette jeune fille elle-même , à peine sortie de l'enfance et très-peu éprise sans doute d'un vieillard goutteux , et cent autres dont les noms honorables sont mêlés plus ou moins à ce triste épisode ! Eh bien, le doute n'est pas possible. Le roi lui-même, dans un accès de mélancolie profonde, disait à son envoyé à Bruxelles, où le prince avait conduit et retenait sa femme: « J'écris à mon bel ange ; faites-lui tenir ma lettre si vous pouvez. Les père et tante me donnent bien de la peine , car ils sont froids plus que la saison ; mais mon feu les dégèle dès que j'en approche. Mandez-moi le plus de nouvelles que vous pourrez, principalement de la santé de notre prisonnière. Assurez Châteauvert et Felipote (serviteurs de la princesse) que je ne les abandonne point. » Puis en post-scriptum : « Je déchois si fort de mes mérangoises que je n'ai plus que la peau et les os. Tout me déplaît ; je fuis les compa-
gnies ; et si , pour observer le droit des gens , je me laisse mener en quelque assemblée, au lieu de me réjouir, elles achèvent de me tuer * . » Cette lettre est du mois de février 1610. En face de tels aveux , il ne reste 'plus qu'à condamner le grand roi , et à demander compte au père, à la tante, au ministre, à la jeune QUe elle-même d'une honteuse complicité à une convoitise criminelle.
« Lettres missives, t. VII, p. 837, 838.