I. — Passions impétueuses : la chasse, le jeu
La chasse. — Nous savions par les contemporains de Henri IV et par ses lettres déjà connues qu'il eut pour la chasse une passion démesurée,mais la grande collection de ses lettres pouvait seule nous faire comprendre jusqu'où atteignirent rétendue et l'impétuosité de cette passion. Cette collection est pour ainsi dire remplie des parties de chasse du roi ; les cerfs qu'il a pris ou qui lui ont échappé y reviennent sans cesse. Écrit-il à ses amis , à ses maîtresses même , il s'interrompt tout à coup pour leur parler de chasse. Dans ses plus grandes agitations d'esprit la chasse occupe
toujours un coin de sa pensée ; dans ses plus grands travaux il trouve toujours quelques moments à lui donner.
Un cerf pris et pris bravement était pour Henri IV comme une affaire d'honneur : Il écrivait au connétable de Montmorency, grand chasseur lui aussi: « J'ai vengé votre querelle ayant laissé courre à la croix Dugat, dans la même enceinte où vous laissâtes courre. Il était trois heures après midi, et prins (le cerf) à cinq heures. Il a toujours tenu les futaies; et ne vit-on jamais aller si vite ni si bien chasser. Je vous fais ce mot et vous dépêche ce laquais exprès pour vous porter cette nouvelle*. » — Une dépêche envoyée, un laquais expédié pour annoncer la prise d'un cerf !
Henri IV fut même chasseur quelque peu jaloux. Il faisait à Saint-Germain une diète , ce qui lui arrivait souvent (la diète, les médecines et les eaux thermales étant dans ses habitudes) ; il écrit au même Montmorency : « Je vous prie de dire à tous les princes qu'ils ne viennent qu'avec chacun un gentilhomme , un valet de chambre et un page ; car ils n'auront que faire de chevaux, d'autant qu'ils n'iront point à la chasse. Quant à vous vous ferez beaucoup, pour vous et pour moi , de venir avec le moins de train que vous pourrez. Ce sera vous délivrer, et moi aussi, de beaucoup d'importuns ; mais amenez vos lévriers et des courtaux , car il vous sera permis de chasser et non à autres ^. » ^Henri IV allait même jusqu'à prendre fait et cause
1 Lettres missives^ t. IX, Montmorency, n° 14, p. 233. * Lettres missives, t. IX, Montmorency, n* 19, p. 235.
pour ses amis contre les intrus et ce que nous appellerions aujourd'hui des braconniers : « J'ai été ces jours passés à Verneuil et ai passé par Chantilly où j'ai bien appris des nouvelles qui sont que tout le monde qui veut lire de l'arquebuse dans vos bois aux bêtes fauves, et que tous les pâtés et présents de venaison qui se font aux présidents , conseillers et gens de justice de cette ville ( Paris) viennent de vos forêts ; de quoi je vous ai bien voulu avertir *. » On a même reproché avec raison à Henri IV la dureté d'une certaine ordonnance sur la chasse.
Et comme nous sommes généralement portés à supposer aux autres les sentiments, les goûts qui nous sont propres, Henri IV ne croyait pas qu'on put rester indifférent au fait de chasse. Écoutez cette lettre au roi d'Angleterre, Jacques P^ « Après vous avoir envoyé l'un des officiers de ma couronne et de mes principaux conseillers d'État, il faut que je vous envoie maintenant un de mes meilleurs veneurs, c'est le sieur de Vitry, capitaine de mes gardes. Et tout ainsi , continue la lettre, que par la négociation du premier, nous avons une union inséparable ^ je désire encore que, par l'entremise de ce dernier, en communiquant et conférant ensemble de l'art de la chasse, nous dressions un exercice parfait de l'art d'icelui pour en jouir également en plaisir, contentement et prospérité le reste de nos jours, et en laisser l'usage après nous à nos communs enfants, comme nous ferons l'exemple et le bonheur de notre parfaite amitié', afin qu'ils héritent
* Lettres missives y t. VII, p 314.
de Tun et de l'autre avec autant de félicité que nousmêmes * . » Je ne crois pas qu'on ait jamais donné à la chasse un plus haut degré d'importance que ne le fait ici Henri IV.
Henri IV aimait toutes sortes de chasses, mais surtout les plus rudes , comme la chasse aux ours , aux sangliers , aux loups , aux cerfs , aux chevreuils , aux renards, sans exclure cependant la chasse aux lièvres, aux perdrix, etc. ^
Le jeu. — Les passions vives sont ordinairement le fait de la jeunesse ; mais il en est qui grandissent avec l'âge, et telle est celle du jeu. Henri IV avait toujours aimé à jouer, mais dans les dernières années de sa vie , le jeu devint chez lui une passion irrésistible , il y fut aussi ardent qu'homme du monde : il jouait trèsgros jeu, et quand il perdait, il était ce qu'on appeUe mauvais joueur .
Bassompierre, le principal et le plus ordinaire compagnons de jeu de Henri IV, raconte qu'en Tannée 1608 il recevait chez lui toute la cour , et que le roi , jaloux de la bonne vie qu'on y menait, voulut être de la partie : « On avait joué, dit-il, fort grand jeu chez moi. J'avais introduit un marchand portugais, Duarte (Edouard) Fernandès, qui faisait bon tout ce qu'on jouait, fournissant les marques à ceux qui lui donnaient du fond ou des gages pour sa sûreté. 11 y avait
* Lettres missives, t. VI, p. 160, 161.
« Sully, Économies d'État, t. IV, p. 250.
3 Voyez surtout Bassompierre, Jownal de ma vie, édit. de la Société de T Histoire de France, 1. 1, p. 192.
huit OU dix honnêtes gens de la ville qui étaient de notre partie , et de la cour messieurs de Guise , de Créquy et moi. Le roi voulut qu'ils vinssent tous les jours jouer avec lui, soit qu'il fut au Louvre ou chez messieurs de Roquelaure ou Zamet. » — Bassompierre dit dans un autre endroit : «Nous demeurâmes quelques jours à Fontainebleau , jouant le plus furieux jeu dont on ait ouï parler ; il ne se passait journée qu'il n'y eut vingt mille pistoles pour le moins (200,000 livres) de perte ou de gain.... Je gagnai cette année plus de cinq cent mille francs au jeu... Le roi s'en revint à Paris, et de là à Saint-Germain , continuant ce même jeu , auquel Pimentel gagna plus de deux cent mille écus*.» L'Estoile complète Bassompierre : « Un Portugais, dit-il, nommé Pimentel, sachant que chacun était bien venu pour son argent à la belle banque du jeu, qui se tenait à la cour, partit exprès de son pays pour en courir le hasard , et y gagna plus de cent mille écus à Paris et à la cour. Le roi, pour sa part, y laissa trentequatre mille pistoles ( ou 340 mille livres ) ^ . » Tout cela évalué en monnaie de nos jours reviendrait à des sommes exhorbitantes.
La correspondance de Henri IV parle beaucoup moins de jeu que de cerfs pris ou faillis ; mais elle en dit assez pour montrer que ce qu'en ont rapporté les contemporains n'a rien d'exagéré. Ainsi, le roi écrit à Sully : « Mon ami^ pour ce que j'ai perdu mon argent au jeu, je vous fais ce mot pour vous dire que voUâ m'envoyiez deux mil pistoles et que je les aye ce
i Bassompierre, Journal de ma vie, 1. 1, p. 196, 197, 200, 201. 2 L'Estoile, Un août 1608.
soir. » Ou bien : « Mon ami , je vous prie de faire rendre incontinent à ce porteur trois millle pistoles qu'il m'a prêtées et que j'ai perdues. » Ou bien : « Envoyez-moi deux mille pistoles pour jouer, cependant que je me purgerai ; je commencerai mardi. » Ou bien encore : « Je vous prie d'employer dans le premier comptant la somme de trente-quatre mille pistoles que je dois à Edouard Fernandès, qu'il m'a prêtées et mises en mes mains*.» Nous connaissons et ces 34,000 pistoles, et cet Edouard Fernandès , et nous ne pouvons avoir aucune incertitude sur l'origine de la dette. Sully se fait dire par ses secrétaires : « Vous reçûtes une lettre du roi que nous avons bien voulu insérer ici pour montrer quelles dépenses excessives Sa Majesté faisait au jeu , pour lesquelles il vous fallait sans réplique trouver le fonds. » Cette lettre disait : « J'ai perdu au jeu vingt -deux mille pistoles (220,000 livres). Je vous prie de les faire mettre incontinent entre les mains de Faideau, afin qu'il les distribue aux particuliers auxquels je les dois. » Les mêmes secrétaires ajoutent, il est vrai : « Quelques jours après le roi vint à l'arsenac ( l'arsenal ) pour vous protester de ne jouer plus si gros jeu. » Mais on sait ce que valent de telles protestations; aussi ne s'étonnera-t-on pas de trouver encore dans la correspondance de Henri IV des lettres comme celle-ci : « Faites payer au sieur Edouard, Portugais, la somme de cent mille livres que je lui dois. » Ou bien : « Faites bailler au sieur Edouard, Portugais, cinquante et un mille livres, sur
1 Lettrée missives, t. VII, p. 543, 549, 597.
et tant moins que je lui dois du jeu \ « Ces deux lettres sont des 14 mai et 20 août 1609, probablement postérieures aux belles résolutions du roi.
Il faut bien le dire, du reste, la passion du jeu n'était pas un vice particulier à Henri IV ; c'était le vice du temps, une habitude générale. Tout le monde jouait, et jouait gros jeu\ Et en cela rien d'étonnant: il faut à l'homme désœuvré , et tous les grands l'étaient alors , des distractions , des passe-temps ; on n'avait pas ces concerts, ces séances littéraires, ces spectacles, et tous ces nombreux et brillants moyens de remplir le vide de la vie que nous trouvons aujourd'hui à chaque pas. On en cherchait dans les courses de bague , dans les ballets et jusque dans les sermons ; on en cherchait surtout dans le jeu, c'était chose toute naturelle.