‹ Henri iv.: sa vie, son œuvre, ses écritsChapitre 21 sur 39 · II. — Conversion de henri iv · texte numérisé non relu

II. — Conversion de henri iv

Il y avait chez Henri IV un grand sentiment religieux; il révérait un Dieu devant qui, professait-il, toute créature humaine doit s'incliner, à qui tous doivent un respectueux hommage, un culte digne de sa majesté. Sa correspondance témoigne à chaque ligne de ce sentiment. Mais il me semble aussi que Henri IV mit très peu d'importance à la forme à donner à l'hommage , et qu'en fait de culte il n'avait guère de préférence pour celui-ci ou pour celui-là. Roi de Navarre et huguenot, il écrivait à de Batz, catholique : « Ceux qui suivent tout droit leur conscience sont de ma religion , et moi je suis de celle de tous ceux-là qui sont braves et bons, » et l'on sait que sa

petite cour de Nérac se composait indifféremment de catholiques et de huguenots , et qu'il portait même intérêt, même affection aux uns et aux autres. Devenu roi de France et catholique, ses procédés restèrent les mêmes : son confident le plus intime et son ami le plus cher, Sully, était et resta huguenot. Je ne serais pas éloigné de croire qu'il y eut chez Henri IV cette pensée que toute religion repose sur une vérité fondamentale, la même chez toutes, et sur des dogmes trèsdivers et tous également de convention : le capitaine Chicot, qu'on appelait le fou du roi, usant des libertés ordinaires à ces singuliers personnages, lui disait un jour : « Monsieur mon ami , de moi je tiens que tu donnerais en un besoin les papistes et huguenots aux prot.onotaires de Lucifer, et que tu fusses paisible roi de France. » De grandes vérités sortent parfois de la bouche des fous.

Le roi s'était souvent entretenu avec Sully de cette grave question de changement de religion. Au milieu de février 1593 il lui posa nettement le problème : que dois-je faire ? Selon son habitude Sully parla très-longuement, et finit par dire : « Une catholicité vous devenant bien fort agréable, et icelle étant bien prise et bien reçue à propos, serait de grande utilité ; voire pourrait servir de ciment et liaison indissoluble entre vous et tous vos sujets catholiques, et même faciliterait tous vos autres grands et magnifiques desseins dont vous m'avez quelquefois parlé , sur quoi je vous en dirais davantage, si j'étais de profession qui me permit de le faire en bonne conscience, me contentant de laisser opérer la vôtre en vous-même sur un

sujet si chatouilleux et si délicat i . » Le roi dit qu'il pensait comme son ministre. Dès le 26 avril il parlait déjà de sa conversion au grand-duc de Toscane comme arrêtée ^ ; le 9 juin il la présentait à son ambassadeur à Rome comme chose résolue et presque comme un fait accompli *.

La ligue avait appelé à Paris de prétendus Étatsgénéraux, et Mayenne avait ouvert leurs séances le 26 janvier de cette même année 1593. Le 2 avril le roi d'Espagne leur avait demandé par lettre d'élire un roi , et plus tard leur avait exprimé rintention où il était de placer l'infante d'Espagne sur le trône de France, comme petite-fille de Henri 11 par sa mère ; plus tard encore il avait parlé de la marier à l'archiduc Ernest, qui régnerait conjointement avec elle. Ces propositions ayant été mal reçues des États, des principaux ligueurs, de Mayenne surtout, et la partie du Parlement, restée à Paris, ayant le 28 juin porté un arrêt déclarant « tous traités faits, ou qui se feraient ci-après, pour l'établissement d'un prince ou d'une princesse étrangers nuls et de nul effet et valeur, » l'Espagnol parla du mariage de l'infante avec un prince français de la maison de Lorraine et nomma le duc de Guise.

Dans ces conjonctures , Henri IV convoqua , de son côté, une assemblée générale des princes, prélats, officiers de la couronne, seigneurs et autres sujets, tant d'une que d'autre religion, « pour l'assister de leurs avis et conseils sur les affaires qui seraient proposées

* Sully, Économie d'État^ 1. 1, chap. xxxvii,p. 104.

* Lettres missiveSy t. III, p.763.

» Lettres missives^ t. III, p. 788.

pour le salut de l'État, bien et soulagement de ses sujets^; et il fit rédiger par cette assembée une proposition tendant à parvenir au repos tant nécessaire à ce royaume, pour la conservation de la religion catholique et de l'État, faite à Monsieur le duc de Mayenne et autres princes de sa maison, prélats, sieurs et autres personnes envoyées par aucunes villes et communautés, se trouvant à présent assemblés dans la ville de Paris *. » Cette pièce fut communiquée aux États le jour même où fut rendu Tarrét du Parlement. Des pourparlers s'en suivirent ; et enfin Mayenne, effrayé de la tournure que prenaient les choses, et surtout des prétentions de l'espagnol, accueillit Touverture qui lui était faite. Les Etats, sous la même impression , firent comme lui, et des conférences s'ouvrirent immédiatement, entre les députés du roi et ceux dé rassemblée de Paris. Elles se tinrent àSuresne. Cette mesure fît gagner du temps, circonstance importante.

Le roi en profita pour préparer sa conversion.

Il convoqua pour le 15 juillet, à Mantes, un certain nombre de prélats et autres personnes notables, leur demanda leurs conseils et leur exprima son très-grand regret de n'avoir pu jusqu'à présent trouver le loisir de se faire instruire, surtout depuis qu'il a connu « son vœu être le souhait commun de tous ses bons sujets catholiques dont il a reçu tant de preuves de fidélité et d'affection et auxquels il a juste sujet de donner tout le raisonnable contentement qui peut

\ Lellres missives, t. III, p. 780.

* Gayet, Chron, noven,, t. II, 1. V, p. 118 a.

dépendre de lui. Il a donc convoqué au 20 Juillet prochain plusieurs prélats et docteurs catholiques pour son instruction. «Et, en effet, le 23 juillet il écrivait à Gabrielle , qui , paraît-il , l'encourageait fortement dans son projet de conversion : Je commence ce matin à parler aux évoques. « Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux *. » Le 25, une circulaire annonçait à la France que le saut périlleux était fait. Dans cette circulaire le roi disait : « Suivant la promesse que nous fîmes à notre avènement à cette couronne, et la convocation par nous faite des prélats et docteurs de notre royaume pour entendre à notre instruction, par nous tant désirée et tant de fois interrompue par les artifices de nos ennemis , enfm nous avons , Dieu merci, conféré avec les dits prélats et docteurs des points sur lesquels nous désirions être éclaircis; et après la grâce qu'il a plu à Dieu nous faire, par Tinspiration de son Saint-Esprit, que nous avons recherchée par tous nos vœux et de tout notre cœur pour notre salut, et satisfait pour les preuves qu'iceux prélats et docteurs nous ont rendues par écrits des apôtres, des saints Pères et des docteurs reçus en TÉgUse , reconnaissant l'église catholique, apostolique et romaine être la vraie Église de Dieu, pleine de vérité, et laquelle ne peut errer, nous l'avons embrassée et sommes résolus d'y vivre et mourir. Et pour donner commencement à cette bonne œuvre , et faire connaître que nos intentions n'ont eu jamais d'autre but que d'être instruits sans aucune opiniâtreté , et d'être éclaircis

1 Lettres missives, t. III, p. 821,

de la vérité et de la vraie religion pour la suivre, nous avons cejourd'hui ouï la messe, et joint et uni nos prières avec la dite Église, après les cérémonies nécessaires et accoutumées en telles choses , résolus d'y continuer le reste de nos jours qu'il plaira à Dieu nous donner en ce monde ^ . »

Des historiens modernes veulent que la conversion de Henri IV ait été un acte sérieux , suite d'une conviction réfléchie. Non : au point de vue religieux la conversion de Henri IV fut une comédie, et une comédie mal conduite , car avant la levée du rideau le dénouement était connu. — Mais si nous nous plaçons au point de vue politique , ce sera autre chose : politiquement la conversion de Henri IV fut un acte nécessaire, un acte qui seul pouvait sauver la France. Sans doute il ne termina pas immédiatement les dissensions publiques, mais il en prépara la fin en ralliant franchement les catholiques favorablement disposés pour le roi, en ôtant aux autres leur principal prétexte.

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