III. — Effets de la conversion
Effet sur les catholiques. — Cinq jours après son abjuration , Henri IV écrivait aux villes tenant pour la ligue : Nous savons assez par expérience combien peut en âmes consciencieuses le désir de conserver la religion et la crainte de la perdre. C'est pourquoi nous excusons aucunement ^ la difficulté et refus que plusieurs de nos sujets ont fait jusques ici de nous recon-
* Lettres missives, t. III, p. 822.
* Jusqu^à un certain point.
naître, pour la diflféreûce de la religioû que nous tenions lors avec la leur, et pour l'occasion qu'ils avaient de redouter que nous n'y voulussions apporter quelque changement. Mais maintenant tous ceux de nos dits sujets qui persévéreront à nous dénier l'obéissance que naturellement ils nous doivent , ne pourront plus alléguer pour leur justification que ce soit la religion qui le leur fait faire. » Suivent quelques paroles sur ce que les rebelles peuvent redouter s'ils persistent dans leur rébellion, et sur l'avantage, au contraire, qu'ils peuvent attendre en se rangeant sous l'autorité royale, puis le roi poursuit : « Comme vous vous disposerez à nous reconnaître et obéir, vous nous trouverez tout de même disposé à vous recevoir et embrasser avec toute l'affection qu'un bon prince doit à ses bons sujets, sans que rien de ce qui s'est passé jusques à maintenant vous puisse être imputé ni tourner à préjudice * . » Mais la ligue n'en continua pas moins ses hostilités ; mais l'Espagne ne l'appuya pas moins ; mais le pape ne s'en montra pas plus disposé à la concorde et à la mansuétude.
Le temps s'écoulait sans que nul donnât le signal de la soumission, lorsque enfin, le 23 décembre 1593, cinq mois juste après l'abjuration, Vitry, gouverneur de Meaux, se soumit, dit ses motifs, et détermina la ville à suivre son exemple ; huit jours plus tard , Villeroy, personnage considérable, quitta aussi le parti de la ligue, donna ses raisons comme Vitry, et se rendit à Henri IV, qui bientôt après le fit entrer
^ Lettres missives^ t. III, p. 825, 826.
dans son conseil; le fils de Villeroy, d'Alincourt, gouverneur de Pontoise, imita son père et rendit sa ville. Dans le même temps, Henri IV se fit sacrer à Chartres, et dès lors chaque jour lui acquit des serviteurs, des villes, des provinces : Lyon, Orléans, Bourges et leurs gouverneurs; Rouen et son gouverneur qui entraînèrent dans leur soumission le Havre, Honfleur, Pont- Audemer, etc. Paris même parut disposé à recevoir le roi ; Mayenne en sortit le 6 mars avec sa femme et ses enfants ; les chefs du Parlement, du corps de ville, et le gouverneur Brissac entrèrent en pourparlers , et les portes de la capitale s'ouvrirent le 22 du même mois. Plusieurs autres villes imitèrent successivement ces exemples, comme Troyes, Auxerre, Mâcon, Sens, Riom, Abbeville, Avallon, Chaumont, Rodez, Périgueux, Agen, Marmande , Poitiers , Amiens, Beauvais , Péronne , DouUens , Saint-Malo , Reims , Rocroi , etc. Cependant, Henri IV sentait qu'il manquerait quelque chose à son acte d'abjuration tant qu'il ne serait pas sanctionné par le pape. Dès le commencement d'août 1593 il était entré en négociations près la cour de Rome ; mais cette première tentative n'avait eu aucun succès. En octobre 1594 les négociations furent reprises ; et cette fois le pape d'abord donna aux religieux qui avaient jusque-là différé de prier pour le roi, l'ordre de le faire; et enfin, le 30 août 1595, fut en plein consistoire prononcée l'absolution. « Cet état ayant jusques ici, disait le roi, résisté à ses ennemis, combien en aura-t-il plus de moyens maintenant qu'il est réconcilié avec le Saint-Siège apostolique et fortifié de l'assistance de notre Saint-Père î ». En effet, à
ï Lettres missives^ t. VIII, p. 580.
partir de l'absolution , les affaires du roi allèrent toujours en s'améliorant.
Gardons-nous de croire cependant qu'elles marchèrent tout naturellement, qu'elles furent la suite de déterminations soudaines, spontanées, et surtout désintéressés. Loin de là; les gouverneurs de provinces ou de villes vendaient leur soumission à beaux deniers comptants. Ainsi Villars, gouverneur de Rouen, faisait , à ce qu'il parait , des conditions exhorbitantes ou du moins qui parurent telles à Sully ; Sully discuta, marchanda, perdit du temps, et le roi, plus coulant, lui écrivit : « Mon ami, vous êtes une bête d'user de tant de remises, et apporter tant de difficultés et de ménage ( d'économie ) en une affaire de laquelle la conclusion m'est de si grande importance pour rétablissement de mon autorité et le soulagement
de mes peuples Ne vous amusez plus à faire le bon
ménager, ne vous arrêtant à l'argent, car nous paierons tout des mêmes choses (des choses mêmes) que l'on nous livrera, lesquelles s'il fallait prendre par la force, nous coûterait dix fois autant.... Concluez au plus tôt avec M. de Villars.... Lorsque je serai roi paisible, nous userons des bons ménages dont vous m'avez tant parlé; et pouvez vous assurer que je n'épargnerai travail, ni ne craindrai péril pour élever ma gloire et mon État en leur plus grande splendeur ^ »
Nous avons le tableau de ce qu'il en coûta au roi pour racheter son royaume. Dans ce tableau le duc de Lorraine est porté pour 3 millions 766 mille 825 livres ;
« Le(tre$ missivesj t. IV, p. 110, 111.
170 DKUXIÈMia PARTIE.
Mayenne pour 3,580,000; Guise, prince de Joinville et autres pour 3,888,830 ;Villars pour 3,477,800. D'autres avaient traité pour un million, d'autres pour cinq cents mille livres; le marché le plus modéré fut de 160 mille livres. Le total des sommes payées conformément aux traités passés s'éleva à 32,142,981 livres du temps , et cela sans préjudice des charges de gouverneurs, de conseillers d'État, des titres de maréchal, d'amiral, etc., qu'il fallut distribuer.
Effet sur les protestants. — Ces rudes huguenots, ces vieux serviteurs du roi de Navarre, comment prirent-ils l'acte- d'abjuration ? Les plus modérés et les plus clairvoyants, comme je l'ai dit, comprirent qu'il était devenu une nécessité , et bien que le déplorant, ils se résignèrent à le subir. Mais la masse, plus accessible au fanatisme qu'à la résignation , toujours disposée à écouter et à suivre les conseils et les partis extrêmes , fit au roi un crime irrémissible de ce qu'elle appelait sa défection. Henri IV promettait bien qu'il ne serait fait aucune violence aux consciences, qu'il favoriserait tous ses sujets également et les aurait tous en égale considération , elle se montra défiante et de la défiance elle passa à une véritable hostilité.
Les plus avancés même dans l'intimité du roi , le duc de la Trémoille, le duc de Bouillon ne cachèrent pas leur mauvaise humeur. Du Plessis-Mornay, jusquelà l'ami, le confident intime du roi, s'éloigna de lui : Henri IV lui disait le 5 août : « Monsieur du Plessis, je vous ai tant de fois écrit que vous me veniez
trouver, et vous n'en avez rien fait; je ne vous le veux plus écrire que cette fois , pour voir si je serai obéi. Venez dont incontinent, venez, venez; vous ne séjournerez; venez. » Deux jours plus tard, le roi écrivait encore à du Plessis, le pressant de la manière la plus amicale et la plus ingénieuse , mais du Plessis ne vint pas davantage ; le 28 août le roi lui disait : « Monsieur du Plessis je suis las de vous écrire toujours une même chose. Je désire infiniment de vous voir, venez ; j'ai tant de besoin de votre présence que je ne puis m'en passer , pour des raisons que je ne vous puis écrire. Venez encore un coup ; votre séjour près de moi ne sera que de peu de jours. » Nouvelle lettre encore le 14 septembre *.
Dans le même temps le gros des huguenots s'agitait. Le roi devenu catholique, il n'y avait plus, disaient-ils, de protecteur de la religion réformée; leur protecteur les avait abandonnés, s'était séparé d'eux à la porte de l'église de Saint-Denis ; jamais , selon eux, les réformés n'avaient été dans une situation aussi déplorable, car jamais ils n'avaient été sans protecteur ; jamais aussi sans assemblée , comme ils vont être désormais , pour donner direction et impulsion à leurs affaires : ils ne vivent que sous le bénéfice d'une simple trêve et sans aucune voie pour parler en corps. Us se ruinent dans les ^ guerres pour le service du roi , et il n'y aura pour eux dorénavant ni charges publiques, ni honneurs. Quelques-uns des plus ardents se réunirent en Poitou dans des disposi-
« LeUres misnves, t. IV, p. 5 et 29; t. III, 6tf3.
tions très-hostiles, et cette assemblée fut suivie de plusieurs autres plus hostiles encore qui allèrent jusqu'aux atteintes les plus directes à Tautorité royale , et cela dans le temps où le roi était le plus gravement engagé dans sa guerre avec l'Espagne, en sorte que, d'un côté, ils lui refusaient tout secours, et de l'autre ils paralysaient son action. Henri IV s'en plaignait hautement. Il fallut parlementer avec eux, il fallut traiter d'égal à égal, et de là l'édit de Nantes.
Édit de Nantes, — Cet édit, monument de sagesse, de justice, d'appaisement , l'un des plus grands titres de gloire de Henri IV, il faudrait dire peut-être le plus grand, ne fut pas reçu sans de violentes oppositions.
Que le clergé , pour qui l'intolérance est un devoir de profession, ait jeté les hauts cris, rien d'étonnant, il était dans son rôle ; mais que les parlements aient longtemps repoussé ce gage de paix, cela surprend davantage. Eh bien ! celui de Paris refusa nettement d'enregistrer. Le roi manda près de lui le président et les principaux conseillers, et, dans une allocution moitié familière, moitié solennelle, il leur dit : « Vous me voyez en mon cabinet, où je viens parler à vous , non point en habit royal ou avec Tépée et la cappe, comme mes prédécesseurs, mais vêtu comme un père de famille, en pourpoint, pour parler familièrement à ses enfants. Ce que je veux dire, c'est que je vous prie vérifier l'édit que j'ai accordé à ceux de la religion. Ce que j'en ai fait est pour le bien de la paix : je l'ai faite au dehors, je la veux faire au dedans de mon royaume. Vous. me devez obéir quand il n'y aurait
considération que de ma qualité et obligation que m'ont mes sujets, et particulièrement vous de mon parlement. J'ai remis les uns en leurs maisons dont ils étaient bannis, les autres en la foi qu'ils n'avaient plus. Si l'obéissance était due à mes prédécesseurs , il m'est dû autant ou plus de dévotion , parce que j'ai rétabli l'État. Les gens de mon parlement ne seraient en leurs sièges sans moi. Je ne me veux vanter, mais je veux bien dire que je n'ai exemple à invoquer que de moi-même. Je sais bien qu'on fait des brigues au parlement, que l'on a suscité des prédicateurs factieux; mais je donnerai bien ordre contre ceux-là, et ne m'en attendrai à vous. C'est le chemin que l'on prit pour faire des barricades et venir par degrés à l'assassinat du feu roi. Je me garderai bien de tout cela ; je couperai la racine à toutes factions et à toutes les prédications séditieuses, faisant accourcir tous ceux qui les suscitent. J'ai sauté sur des murailles de villes, je sauterai bien sur des barricades. Ne m'alléguez point la religion catholique ; je l'aime plus que vous, je suis plus catholique que vous. Vous vous abusez si vous pensez être bien avec le pape; j'y suis mieux que vous. Quand je l'entreprendrai, je vous ferai tous déclarer hérétiques pour ne me vouloir pas obéir. J'ai plus d'intelligences que vous; vous avez beau faire, je saurai ce que chacun de vous dira. Je sais tout ce qu'il y a en vos maisons, je sais tout ce que vous faites , tout ce que vous dites : j'ai un petit démon qui me le révèle. Quand vous ne voudrez passer l'édit, vous me ferez aller au parlement. Vous serez ingrats quand vous m'aurez créé cette envie, y^
. Il leur rappelle la reprise d'Amiens, où il a employé l'argent d'édits qu'ils n'eussent pas passés, leur dit-il, s'il ne fut allé au parlement. « La nécessité m'a fait faire ces édits pour la même nécessité que j'ai fait ceux-ci. Je veux être obéi. A la vérité, les gens de justice sont mon bras droit, mais si la gangrène se met au bras droit, il faut que le gauche le coupe. Quand mes régiments ne me servent pas , je les casse. Que gagnerez-vous quand vous ne me vérifierez mon édit ? Aussi bien sera-t-il passé , les prédicateurs ont beau crier. Il n'y en a pas un d'entre vous qui ne me trouve bon quand il a affaire de moi, et il n'y en a pas un qui n'en ait affaire une fois l'an ; et toutefois, à moi qui vous suis si bon vous m'êtes si mauvais ! Ne parlons point tant de la religion catholique , ni tous les grands criards catholiques et ecclésiastiques ! Que je leur donne à l'un deux mille livres de bénéfices , à l'autre une rente , ils ne diront plus mot. Je juge de même contre tous les autres qui voudront parler. Donnez à mes prières ce que n'auriez voulu donner à mes menaces ; vous n'en aurez point de moi. Faites ce que je vous commande au plus tôt, dont je vous prie ^ » — Puis vint le tour du parlement de Bordeaux; ses députés arrivèrent comme le roi jouait avec ses enfants. Il leur dit : « Je viens de faire le fol avec eux, je m'en vais maintenant faire le sage avec vous. » Au président de Chessac qui portait la parole et qui parla pendant cinq quarts d'heure , il dit : «Monsieur de Chessac, non-seulement vous ne m'avez
1 Lettres missives, t. V, p. 90 à 94. Allocution prononcée le 7 iumetl599.
point ennuyé par trop grande longueur; ains plutôt je vous ai trouvé court, car il faut que je confesse en votre présence que je n'ai jamais ouï mieux dire ; mais je voudrais que le corps répondit au vêtement.... Nous avons obtenu la paix tant désirée. Dieu merci , laquelle nous coûte trop pour la commettre en troubles. Je la veux continuer, et châtier exemplairement ceux qui voudraient apporter l'altération. Je suis votre roi légitime, votre chef; mon royaume en est le corps; vous avez cet honneur d'en être membres, d'obéir, et d'y apporter la chair , le sang , les os et tout ce qui en dépend... Il y a longtemps qu'étant seulement roi de Navarre, je connaissais dès lors bien avant votre maladie ; mais je n'avais les remèdes en main ; maintenant que je suis roi de France, je les connais encore mieux et ai les matières en main pour y remédier et en faire repentir ceux qui voudront s'opposer à mes commandements. J'ai fait un édit, je veux qu'il soit gardé; et quoi que ce soit, je veux être obéi; bien vous en prendra si le faites ^ » — Le parlement de Toulouse fut reçu plus vertement encore; le roi dit avec colère aux magistrats : « C'est chose étrange que ne pouvez chasser vosmauvaiscs volontés. J'aperçois bien que vous avez encore de l'espagnol dedans le ventre. Et qui donc voudrait' croire que ceux qui ont exposé vie, bien, état et honneur pour la défense ot conservation de ce royaume seront indignes des charges honorables et publiques, comme ligueurs perfides et dignes qu'on leur courût sus , et qu'on les
* Letires missives, t. V, p. 180, 181.
baûûisse du royaume ? Mais ceux qui ont employé le vert et le sec pour perdre cet État seraient vus comme bons Français , dignes et capables de charges ! Je ne suis aveugle, j'y vois clair; je veux que ceux de la religion vivent en paix en mon royaume, et soient capables d'entrer aux charges ; non pas pour ce qu'ils sont de la religion, mais d'autant qu'ils ont été fidèles serviteurs à moi et à la couronne de France. Je veux être obéi ; que mon édit soit publié et exécuté par tout mon royaume. Il est temps que nous tous, saouls -de guerre, devenions sages à nos dépens *. »
A la fin force devait rester et elle resta, en effet, aux volontés du roi ; les catholiques en prirent leur parti, et Pierre Mathieu a pu dire vers la fin du règne de Henri IV : « Cet édit , qui était autrefois la cause des divisions civiles , est maintenant le vrai ciment de la paix *. »
1 Lettres missiveSi t. V, p. 181, 182.
* Histoire de France, in-fol., t. II, 1. II, p. 296. Matlhieu rapporte le texte entier de Tédit, p. 280-295. Il se compose de 92 articles.
CHIPITRE 111
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