I. — VCB CÉ5ER1LE
A ce mot d'administratioD notre imagination s'élève naturellement à Tidée d'une vaste machine organisée avec ensemble, et dans laquelle chaque pièce, appropriée à la fonction qu'elle doit remplir, concourt à reflTet général. Transportée au moment où Henri IV s'assit sur le trône de France, une pareille idée porterait absolument à faux : Tadministration n'existait pour ainsi dire plus. Henri IV fut obligé de l'oi^aniser à nouveau, de lui donner une nouvelle vie.
Et quand je dis Henri IV , c'est bien Henri IV luimême que je veux dire , car c'est bien à lui que sont dues les grandes réformes de son règne. On a vu toujours et dans tout la main de Sully , on a sans cesse entendu la voix de Sully, on ne s*est pas assez demandé ou était la tête qui dirigeait cette main, qui inspirait cette voix. Eh bien , les finances exceptées , Henri IV fut la tête qui décide, Sully fut le bras qui exécute.
Mais cela admis , chacun dans son rôle fut parfait , et les deux hommes se complétèrent merveilleusement : sans Henri IV Sully n'eut pas fait les grandes choses qu'il fit; mais aussi sans Sully, Henri IV se fut perdu sans doute dans des élans aventurés. Et il semble que Pun et l'autre comprenaient cela, car Henri IV ne faisait presque rien sans consulter Sully, et Sully presque rien que sous l'inspiration de Henri IV. Jamais, du reste, ne se vit ailleurs une telle association entre roi et ministre, une confiance aussi absolue, aussi expansive chez un roi , un dévouement aussi complet , aussi énergique de la part d'un ministre.
Sous Henri IV, il y eut en France , tout ce qui constitue une véritable administration : il y eut un conseil d'État prenant connaissance des affaires, en préparant la solution, les tranchant quelquefois; il y eut des ministres préposés aux divers services : un ministre de la guerre, sous le titre de connétable, un ministre de la justice ou chancelier, un ministre des relations étrangères; et enfin, sous le titre de surintendant, un ministre des finances, qui réunit dans ses mains ce que nous appellerions aujourd'hui intérieur, industrie, commerce, travaux publics; c'était Sully.
11 se tenait les mardis, jeudis et samedis, deux fois le jour, conseil d'État, où les ministres apportaient toutes les lettres , toutes les dépêches, tous les dossiers qui demandaient un examen. Les lundis, mercredis et vendredis, chaque ministre donnait les matinées aux affaires dépendant de sa charge; les après-midi étaient généralement consacrées aux audiences.
Quelquefois le roi faisait appeler tel ou tel ministre, Sully le plus souvent, mais quelquefois aussi avec lui Villeroy, ministre des affaires étrangères, et Sillery ministre de la justice , et en se promenant, discourait avec eux, soit des affaires générales, soit des affaires particulières à chacun, leur expliquait ses projets, leur demandait leurs avis ou leur donnait des ordres. — Le roi ne manquait jamais d'assister aux séances dans lesquelles Sully traitait des fortifications ou des bâtiments ^ .
Mais les attributions étant assez mal définies n'étaient pas toujours respectées. Ainsi Sully touchait souvent à toutes, presque toujours de l'assentiment souvent môme à la demande du roi, qui le traitait à peu près comme un conseiller absolu, comme un confident intime. Les autres ministres s'en offusquèrent plus d'une fois. Ainsi, le ministre des relations extérieures, voyant le surintendant des finances faire nommer sans sa participation, le duc de Béthune, son frère, à l'ambassade de Rome, réclama vivement; le ministre de la justice , se joignit à lui ; de là discussions animées, paroles piquantes ; enfin Sully pensant que ses collègues voulaient se placer à son niveau, leur dit avec colère que toute comparaison serait impertinente, « eu égard à la diversité des naissances , professions et qualités de services ; » et comme les autres , voulaient répliquer, le roi imposa silence à tous, et leur dit qu'il ne trouvait nullement bonnes ces picoteries, ces contestations, ces reproches, qu'il leur défendait
> Sully, Économies cTÉtalf t. II, chap. xux, p. 317, 318.
d'en user jamais , surtout en sa présence , et qu'il les tenait tous les trois pour bons et utiles serviteurs. Mais Sully, blessé que le roi mit et les hommes et les mérites sur un même pied : « Il y a grande différence , dit-il, entre les services des gentilshommes et gens de guerre et ceux des gens de robe longue et d'écriture ; les charges de ceux-ci ne consistant qu'à prôner , caqueter , faire la mine , écrire et sceller , toutes choses qui résident en la volonté ; au lieu que ceux qui font le métier de la guerre et s'emploient aux finances sont obligés de produire des réalités, des substances et des effets qui ne dépendent pas de leur vouloir , l'argent ne se trouvant pas, les places ne se fortifiant, attaquant ni défendant pas, les combats ne se faisant pas, les pièces d'artillerie ne s'exploitant pas, les batailles ne se donnant pas, les victoires ne s'obtenant pas avec des mains de papier , des peaux de parchemin, des coups de canif, des traits de plume, des paroles vaines , des sceaux et de la cire , bref avec des imaginations, fantaisies, mines et simagrées.» Le roi coupa court à ces débats , disant vivement : « Bien , bien , je vous pardonne aux uns et aux autres, mais à la charge toutefois que vous ne rentrerez plus en telles picoteries, et que , lorsque l'un d'entre vous désirera favoriser quelqu'un de ses amis près de moi , les autres ne s'y opposeront plus avec animosité , mais s'en remettront doucement à mon choix ; » et il confirma de Béthune dans l'ambassade de Rome * .
On peut donc dire que, directement ou indirecte-
* Sully, Économies d'État^ t. II, cliap. iv, p. 17, 18.
ment, Henri IV présidait à peu près à tout en fait d'administration, aussi bien qu'à la guerre.
On se demandera peut-être comment il trouvait le temps nécessaire à tout, en consacrant autant qu'il faisait à- la galanterie, à la chasse, au jeu, aux propos joyeux ; c'était par sa prodigieuse activité de corps et d'esprit. Il faut aussi reconnaître que s'il donna bien des moments aux plaisirs, il fit toujours passer les affaires avant tout. Ainsi pendant ses chasses à Chantilly il écrivait à Sully : « Mandez-moi en quel état sont mes affaires , et s'il est nécessaire d'y faire intervenir mon autorité , ou si même elles auraient besoin de ma présence ; car encore que je me donne du bon temps en ce lieu , que je ne trouvai jamais si beau, et que j'y prenne un grand plaisir à la chasse, et que mes médecins même me conseillent, pour la confirmation de ma santé, de demeurer encore quelque jours en ce bel et bon air et y continuer mes exercices avant les chaleurs, néanmoins , sachant bien mettre différence , comme je dois, entre les choses qui regardent le bien de mes affaires, ma gloire, mon honneur, et le soulagement de mes peuples , et celles qui ne concernent que mes aises, plaisirs et passe-temps, et toujours préférer les unes aux autres, je ne manquerai de m'en retourner à Paris, sitôt que vous jugerez à propos que je le dois faire pour un si bon sujet ; mais aussi vous prié-je de ne me mander pas sans besoin, et d'ébaucher si bien toutes choses que je ne sois pas longuement retenu à Paris , car vous devez autant aimer ma santé que mes affaires, puisque vous dites si souvent que de ma vie dépend le salut de mon Ëtat. » Sully lui
ayant répondu qu'en effet il était nécessaire qu'il s'en revint, il arriva aussitôt * .
Henri IV eut un autre mérite très-précieux chez un roi: il connaissait les hommes et il les essayait encore avant de les employer, mais quand il les avait une fois adoptés il les appuyait, il les soutenait envers et contre tous : voyez Sully ; en aucune façon le roi ne précipita sa fortune, il ne le revêtit d'aucune charge ou emploi sans l'avoir d'abord vu à l'œuvre , on peut dire qu'il ne le chargea d'aucune fonction qu'après s'être assuré qu'il y était propre. Et comme la sévérité , la rudesse même, du ministre lui faisaient de nombreux ennemis, le roi eut souvent à le défendre soit contre les plus grands personnages, soit contre ceux ou celles qui étaient le plus avant dans ses bonnes grâces, et jamais il n'y fît défaut. Tout le monde connaît cette scène entre le ministre et la maîtresse du roi, dans laquelle Gabrielle en vint jusqu'à traiter Sully de valet, ce qu'entendant, le roi lui dit : « Pardieu, Madame, c'est trop; et vois bien qu'on vous a dressée à tout ceci pour essayer de me faire chasser un serviteur duquel je ne me puis passer, je ne crains point de le dire devant lui, et qui m'a toujours loyalement servi depuis vingtcinq ans ; mais, morbleu, je n'en ferai rien ; et afin que vous en teniez votre cœur en repos, je vous déclare que si j'étais réduit en cette nécessité que de choisir à perdre l'un ou l'autre, que je me passerais mieux de dix maîtresses comme vous que d'un serviteur comme lui. »
> Sully, Économies d*État, t. II, chap. xxxi, p. 197.
Enfin il y eut chez Henri IV une autre qualité non moins précieuse que les précédentes. S'il sut vouloir quand il le fallait, il savait céder aussi quand il y avait lieu, et il cédait de bonne grâce. Ainsi, un jour, abordant Sully, il se mit à lui parler de la chasse et du plaisir qu'il venait d'y prendre , des pertes qu'il avait faites au jeu, des belles manufactures qu'il fondait, de ses bâtiments > toutes choses qu'il aimait avec passion, de ses maîtresses même, et il lui demanda d'augmenter pour la présente année le fonds de toutes ces dépenses; mais voyant Sully se gratter la tête sans répondre, il lui dit : « Je vois bien que vos fantaisies et les miennes ne se rencontrent pas trop bien ; en quoi vous avez tort de ne vous accommoder volontiers à ce que je désire, car si vous considériez par quels périls et travaux de corps et d'esprit il m'a fallu passer depuis mon enfance jusqu'à présent, il me semble que vous ne me devriez point plaindre ce qui est de mes petits passe-temps. » Sully répondit : « Si Votre Majesté n'a plus pour but que d'achever le cours de ses ans doucement et en' repos, laissant les soucis des généreux desseins et hautes entreprises à d'autres, j'ai eu tort ; et au lieu de contester sur la dépense de vos plaisirs, je la dois faciliter de tout mon pouvoir ; mais si vous désirez améliorer ou châtier exemplairement le reste des méchants et pernicieux brouillons qui se découvriront en votre royaume, vous venger des malices noires des Espagnols, secourir puissamment vos alliés et vous préparer , comme il appartient à la haute vertu et renommée d'un roi exalté et magnifié parmi toutes nations, je vous dirai franchement
que ces deux fantaisies (puisqu'il platt à votre Majesté de les nommer ainsi ) ne peuvent compatir ensemble , et qu'il faut de nécessité que Tun des deux projets cède absolument à l'autre. De décider lequel, je n'en ai ni la hardiesse, ni la capacité, cela ne pouvant dépendre que de vous seul. » Sully se tut. Le roi le regarda longtemps sans répliquer et comme combattu par divers sentiments, puis il lui dit en colère : « C'est une chose étrange que d'autant plus que je vous aime et prends bonne opinion de votre esprit et capacité , il semble que vous la preniez mauvaise de moi depuis quelque temps , comme si j'étais si peu judicieux que de vouloir préférer mes passe-temps à ce qui est de ma gloire et de l'accroissement et prospérité de mon royaume pour lesquels j'ai tant travaillé et hasardé tant de fois ma vie , chose qui ne m'entra jamais en l'esprit, comme je le vous ferai bien paraître; assuré même que vous en pensez tout autrement , et n'avez dit tout cela que pour m'embarrasser et me faire tomber à votre point. » Et il conclut en disant : « Et néanmoins, afin que le tort ni les défauts ne me soient pas imputés, je remets en votre disposition d'en user comme bon vous semblera sur toutes ces dépenses que je vous ai commandées , et je connaîtrai par l'effet quel soin vous aurez apporté à ce qui est de mon contentement. »