‹ Henri iv.: sa vie, son œuvre, ses écritsChapitre 24 sur 39 · II. — Finances · texte numérisé non relu

II. — Finances

Les règnes précédents avaient tari les sources des revenus publics, et trei^te années de guerres civile^

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avaient étendu partout la misère. Enfin, soit pour continuer ces guerres , soit pour acheter les principaux ligueurs , Henri IV lui-même avait contracté des emprunts en Angleterre, en Allemagne, en Suisse en Italie, partout; et il avait fallu engager aux préteurs, comme sûreté de leurs créances, plusieurs branches d'impôts , leur donner ce qu*on appelait des assignagnations sur tel ou tel produit ; en sorte que presque toutes les ressources publiques étaient épuisées ; et de plus, le peu qui restait libre ne produisait pas la moitié de ce qu'on aurait dû légitimement attendre , car les financiers , pouvant aisément pécher en eau trouble , ne s'en faisaient faute ; nulle part , en efiet , n'existait de comptabilité régulière , aucun moyen d*établir un équilibre entre des recettes qu'il était impossible de calculer d'avance et des dépenses qu'il était également impossible de prévoir.

Et d'ailleurs le conseil des finances était la plupart du temps de connivence avec les maltotiers. Au mois d'avril 1596, Henri IV écrivait d'Amiens à Sully : « En l'année dernière et la présente que j'ai eu tant d'affaires sur les bras, faute d'argent', ces messieurs-là ( les conseillers des finances ) et cette efirénée quantité d'intendants qui se sont fourrés avec eux par compère et par commère, ont bien augmenté les grivelées *, et mangeant le cochon ensemble , consommé plus de 1,500,000 écus. » Il veut savoir enfin d'où provient cet état de choses, car celui où il se trouve réduit est tel qu'étant fort proche des ennemis, « il n'a quasi pas

* Profils Uliciles dans un emploi.

un cheval sur lequel il puisse combattre ni un harnois complet qu'il puisse endosser. » — Sa maison et sa personne étaient dans une pénurie plus grande encore s'il est possible: «Mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude , ma marmite est souvent renversée, et , depuis deux jours, je dîne et soupe chez les uns et chez les autres. Mes pourvoyeurs disent n'avoir plus moyen de rien fournir pour ma table d'autant qu'il y a plus de six mois qu'ils n'ont reçu d'argent. Partant jugez si je dois plus longtemps souffrir que les financiers et trésoriers me fassent mourir de faim, et qu'eux tiennent des tables friandes et bien servies ; que ma maison soit pleine de nécessités, et les leurs de richesses et d'opulence*.» ' Enfin un matin le roi fit venir Sully dans son cabi- * net, et il lui dit : « Or sus, mon ami, c'est à ce coup que je suis résolu de me servir de votre personne au plus important conseil de mes affaires, en celui de mes finances. Ne me promettez-vous pas d'être bon jnénager, et que vous et moi couperons bras et jambes à madame grivelée, comme vous m'avez dit tant de fois que cela se pouvait faire * » ? Sully fut donc introduit dans le conseil des finances , au grand désappointement des financiers , mais au grand avantage des affaires publiques, car dès lors tout changea de face.

Sully exprima le désir de faire d'abord un voyage dans quelques généralités, afin de s'instruire à fond du montant des revenus publics de toute espèce, et

* Leltres missiv,, t. IV, p. 566, 567.

* SuUy, Économies d'Etat, 1. 1, chap. lxvi, p. 326, 327.

des améliorations qui pourraient y être apportées , et aussi afin de voir s'il n'y aurait pas moyen de « rassembler au roi une somme de trois à quatre cent mille . écus dont il avait fait tant d'instances à ceux de son Conseil et qu'ils lui avaient toujours dit être chose impossible. » Il fut donc décidé que des commissaires seraient envoyés dans les généralités, et Sully eut l'inspection de quatre d'entre elles. Pour dire toutes les entraves qu'on lui opposa, tous les assauts qu'il eut à soutenir dans l'accomplissement de sa mission, il faudrait des pages : mais il déploya tant de fermeté, tant d'industrie, il pénétra si bien au fond de tout, que de ces quatre généralités seulement il fit rentrer dans les mains du roi 500,000 écus ; il revint avec soixantedix charrettes chargées de numéraire. Les autres commissaires ne rapportèrent de leur mission que des mémoires, des états, des papiers de peu de valeur.

Cependant c'est à peine si le roi exprima sa satisfaction à ce pauvre Sully, tant il avait été assourdi de plaintes et assailli d'intrigues: « Eh bien, lui dit-il, si vous avez eu bien de la peine, comme je n'en doute point, en l'exécution de votre commission, croyez que. je n'en ai pas eu moins àsoutenirtant de plaintes que l'on m'a faites de tous côtés de l'argent que vous avez pris aux uns et aux autres , qu'il leur faudra toujours rendre, car mon esprit ne saurait supporter toutes ces crieries; et aussi, à la vérité, ne serait-il pas juste d'ôtcr à tant de gens de qualité ou autres, dont je ne me puis passer près de ma personne, ce que je leur puis avoir ordonné pour y vivre et s'y entretenir.» — L'argent que je vous ai fait voiturer, dit Sully, est à vous, et vous

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pouvez en disposer comme il vous plaira. — « Comment, reprit le roi , vous n'avez pas pris les assignations de mes cousins le prince de Conty, le comte de Soissons, le duc de Montpensier, de mon compère le connétable, et de tant d'autres personnes que vous savez que j'aime particulièrement ou desquelles je ne me puis passer, qu'il ne me souvient pas de la dixième partie de ceux qui sont venus crier après moi ?» — Non, sire, dit Sully; et il expliqua que tous ces gens-là étaient dès à présent payés de leur quartier d'avril , et le seraient de même , à l'échéance de ceux de juillet et d'octobre. — « Mais m'assurez-vous de cela, dit le roi? » — Oui, sire, je vous en assure; hél vrai Dieu, m'estimeriez-vous bien si bête et si effronté que de vous dire une menterie qui se pourrait aussitôt vérifier ? — « Pardieu , dit le roi , voilà de méchantes gens et d'impudentes calomnies I Mais tous ces receveurs et officiers que vous amenez prisonniers à votre suite , qu'en ferez-vous ?» — Mais que voulez-vous , sire , que je fasse , moi , de receveurs et d'officiers prisonniers? Aussi ne sais-je ce qu'on veut dire, et sur quoi on le peut fonder. — « Quoi , dit le roi , vous n'avez pas arrêté prisonniers plus de cinquante receveurs ou officiers?» — Pardieu, sire, non pas seulement un seuP. — Henri IV, afin de conférer à Sully l'autorité nécessaire pour opérer les réformes qu'il méditait, le fit surintendant des finances.

Sully constata que la dette publique était de 348,602,250 livres' ou environ un milliard d'aujour-

1 Sully, Économies d'État^ t. I, chap lxvii, p. 331, 332. ^ Ce ne sont pas les chiffres de Sully, mais ces chiffres rectifiés par Poirson.

d'hui ; il constata de plus , que les revenus étaient de beaucoup inférieurs aux dépenses ; et il se disposa à tailler dans le vif.

Son premier acte fut un acte de dégrèvement pour le peuple, auquel il remit, « afin^ comme dit Sully, de donner bonne odeur de ses desseins, » les arrérages de toutes les tailles des années antérieures à 1596, avec sursis pour acquitter ceux de cette année. Ces arrérages montaient pour toute la France à plus de vingt millions et, à leur sujet, les peuples, dans certaines provinces , étaient « âprement poursuivis et merveilleusement vexés ^ »

Cela fait, Sully se rendit compte de quelques abus, qui se commettaient sur les commissions ordinaires des tailles levées directement pour le roi par les receveurs généraux, et des abus beaucoup plus grand sur les commissions extraordinaires, des abus tout à fait excessifs sur le fait des fermes. Sans toucher aux commissions ordinaires des tailles, il mit arrêt sur tous les deniers levés par commissions extraordinaires, ordonnant aux receveurs d'en faire recette comme des deniers ordinaires et de les faire verser à l'épargne ou trésor public. — Quant au fait des fermes, qui comprenaient les gabelles, les cinq grosses fermes, les péages des rivières, les aides et les parties casuelles, il trouva que le prix des adjudications faites aux fermiers généraux, était presque doublé dans les sous-fermages que ces messieurs en faisaient eux-mêmes ; il leur ferma la main, selon son expression, défendit aux sous-fermiers de leur plus rien payer , leur donnant ordre de

* Sully, Économies d^ÉtcU, 1. 1, chap. Lxxxiv, p. 402.

verser à l'épargne tout ce qu'ils pouvaient devoir ou devraient par la suite. Sully eut aussi la preuve « que la plus part de ceux du conseil ou qui avaient crédit près d'eux et quelques trésoriers de France avaient part avec les fermiers généraux. » Ces fermiers n'ayant plus à payer de pots de vin , ou à partager avec qui que ce fût les bénéfices qu'ils faisaient, doublèrent presque tous les prix de leurs fermes.

Sully se livra à une autre opération qu'il regardait lui-même comme bien plus importante encore. Nous avons dit qu'il avait été fait de nombreux emprunts , et que pour garantir ces emprunts, avaient été engagés des produits de toute nature et bien au delà de ce qui était nécessaire , mais dont rien cependant ne rentrait au trésor. Sully entreprit de remédier à cet état de choses, en reprenant et remettant entre les mains du roi toutes les garanties données. Mais il fallait les retirer à des gens grandement qualifiés, comme on disait alors : c'étaient la reine d'Angleterre , le comte Palatin, le duc de Wurtemberg, le duc de Florence, les Suisses , les villes de Strasbourg , de Venise ; plusieurs banquiers italiens; c'étaient Madame, sœur du roi, tous les princes, le duc de Bouillon, le connétable ; c'étaient tous ceux qui avaient fait acheter leur soumission à prix d'argent. Tous ces gens-là, se croyant dépouillés ou en risque de perdre, éclatèrent en plaintes auprès du roi. Celui-ci, commençant ànéehir, envoya chercher Sully et lui dit, à moitié en colère : « Ah ! mon ami , qu'avez-vous fait ?» — « Je me doute bien , sire , répondit Sully , que c'est que vous voulez dire, mais je n'ai rien fait que bien, et m'assure

que vous le trouverez ainsi m'ayant entendu, voire même que ceux qui en crient le plus haut ne diront pas le contraire , après que j'aurais parlé à eux ; et, s'il vous plaît d'en envoyer quérir quelques-uns', vous verrez qu'ils demeureront contents. » — Si vous pouvez, dit le roi, faire taire le petit Edmond, agent de la reine d'Angleterre, un grand gentilhomme allemand du duc de Wurtemberg , Gondi pour le duc de Florence , ma sœur, et mon compère un de ceux qui m'en parlent le plus souvent, je croirai tout ce qu'on voudra, et pour en essayer il faut faire venir le connétable. » Le connétable entrant, le roi ïui dit : « Eh bien , mon compère, en quoi vous plaignez-vous de Rosny ?» — Sire, je me plains de ce qu'il m'a mis au rang du commun, m'ayant ôté une pauvre petite assignation que j'avais en Languedoc, sur une imposition de laquelle vous ne touchâtes jamais rien. — Je confesse avoir eu tort, dit Sully, si j'ai eu l'intention de vous rien faire perdre. Partant, dites-moi, s'il vous plaît, ce que vous tiriez de cette imposition, et je vous ferai payer pareille somme. — Très-bien, dit le connétable ; mais qui m'assurera d'en être payé régulièrement comme je suis ? Ce sera moi, dit Sully , et vous baillerai le roi pour caution et lui servirai encore de contre caution. — Or sus, monsieur, dit en riant Montmorency, je me fie du tout en vous, et je reconnais franchement que je n'affermais cette imposition que neuf mille ôcus par an, et encore en donnais-je deux mille tous les ans au trésorier des États, afin de faciliter la levée. — Je savais tout cela, dit Sully, aussi ma résolution est-elle de vous faire payer fran-

chement VOS neuf mille écus. « Et, si le roi me veut laisser tirer le profit de la ferme , je lui ferai donner encore dix-huit mille écus, et si, j'en aurai encore quatre mille pour moi. Ce discours, dit Sully, apprêta fort à rire au roi, voyant Tétonnement qu'en montrait le connétable. » Le lendemain, la ferme fut prise pour cinquante mille écus. Sully avait gagné son procès. « Par ces voies et formes toutes semblables, a-t-il dit, furent toutes autres plaintes et crieries entièrement apaisées, et les revenus du roi augmentés de près de 600,000 écus ^ . »

L'année 1599 fut une des mieux employées en fait de réformes financières. Sully, aidé du roi qui, le plus souvent, lui envoyait des mémoires de sa propre main', qui sans cesse lui en écrivait ' ou en conférait avec lui, Sully se livra à des travaux qu'on pourrait presque dire surhumains. Il dressa l'état général des finances

pour Tannée courante sur des recherches si exactes qu'il rendit bien difficile une omission « d'aucunes natures de deniers royaux et publics, tant petits, éloignés et cachés pussent-ils être. » Puis il tint la main à ce que les fonds fussent régulièrement appliqués à leur destination , fait important dont la mise en oubli donnait lieu, dilAl^dde grands larcins et brigandages. Enfin, il établit une comptabilité générale et particulière, en recette et en dépense, ce qui n'était pas chose facile à cause surtout des puissantes opposi-

* SuUy, Économies d'État^ 1. 1, chap. Lxxxiv, p. 404.

« Sully, économies d'Élal, t. I, chap. lxxxvii, p. 413,414. Ce fait ressort^du reste, de toute la correspondance de Henri IV.

» Voyez surtout UUres missives^ t. IV, p. 650 ; t. V, p. 45 et suiv. 63, 64, 6S, etc.

lions qu'il rencontrait sans cesse. Ces travaux, desquels on était depuis si longtemps désliabitué, valurent au surintendant, je dirai presi^ue Tadmiration du roi et de toute la France, lui valurent même lapprobation, de bouche du moins, sinon de cœur, du conseil des finances ^

L'année 1600 fut remplie en partie par la guerre de Savoie; mais la paix étant revenue en 1601, les réformes financières reprirent leur cours, et le principal souci de Sully fut d'établir par de bons règlements, une sorte d'ordre qu'on ne put enfreindre. — En la même année fut prise aussi une mesure très-importante, qui fut l'abaissement de rinlérét de l'argent. A rinstigation de Sully, le roi le fit réduire du denier 10 ou 12 au denier 16, c'est-à-dire de 10 ou 8 li3 pour cent à 6 pour cent environ; mesure importante, dis-je, car le grand avantage qui, sans peine aucune, résultait de l'argent placé au denier 10 ou 12 *, « avilissait la terre et faisait négliger le trafic. » Les rentes, en effet, constituées à un tel taux ruinaient les propriétaires de terres obligés d'emprunter sur leurs propriétés, et paralysaient de tous points l'agriculture, l'industrie et le commerce.

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