III. — Industrie, commerce, travaux publics
Industrie. — Il faut le dire parce que c'est une vérité incontestable, et parce que cette vérité n'est pas
* Sully, Économies d'État, 1. 1, chap. Lxxxvii, et lxxxviii. » Le denier 10 ou 1 sur 10; le denier 12 ou 1 sur 12 ; le denier 16 ou 1 sur 16.
assez connue : Henri IV fut le vrai fondateur de l'industrie française. Le premier il comprit ce qu'on en pouvait tirer, le premier il lui donna droit de naturalité chez nous. Et notons que si , dans ce qui a rapport à la guerre, Henri IV eut fort à faire, il fut parfaitement secondé par des hommes de guerre habiles qui étaient là dans leur élément; que si, pour les finances, il eut fort à faire encore , il put hardiment se reposer sur Sully ; mais qu'en fait d'industrie, sortant de la sphère où se renfermaient les hommes de son temps , s'avançant dans l'avenir où nul ne le suivait volontiers , là, conception , exécution , tout lui revient et ne revient qu'à lui.
Sully combattant les idées du roi lui disait souvent: « Labourage et pâturage, voilà les deux mamelles dont la France est alimentée et les vraies mines et trésors du Pérou ^ . » Henri IV était loin de négliger l'agriculture, et il aimait à dire des laboureurs : « Ce sont eux qui nous font vivre ;» mais il comprenait aussi que le moment était venu de demander à l'industrie, non moins qu'à l'agriculture , la prospérité nationale ; il voyait qu'il y avait dans l'industrie une richesse indépendante du sol, parallèle à celle du sol, et capable de doubler la fortune publique et privée, sans imposer de charges à personne.
Les règnes précédents avaient légué à celui-ci , en même temps qu'une misère affreuse, un luxe scandaleux; Tusage des étoffes de soie était devenu si commun que, même les personnes de fortune très-
1 SuUy, Économies d'Étal^ 1. 1, chap. Lxxxi, p. 39Î.
mince , ne voulaient plus porter d*étoffes de laine * . Les nobles et les fonctionnaires, leurs femmes et leurs enfants, tous, jusqu'aux simples boui^eois, artisans , ouvriers , étaient la plupart habillés de soie * ; les marchands de soieries s'étaient multipliés à Tinfini. Impossible de comprendre aujourd'hui jusqu'où était arrivé, dans toutes les classes, le luxe des étoffes et des vêtements à la fin du xvi* siècle. Bassompierre fit faire , pour le baptême des enfants de France , un habillement de toile d'or couverte de broderies et de perles , qui lui coûta quatorze mille écus > , plus de cent mille francs d'aujourd'hui.
Eh bien, c'étaient les fabriques étrangères qui fournissaient tous ces objets de luxe: c'est-à-dire que , pendant que nos propres fabriques périssaient et que l'ouvrier français mourait de faim, notre argent allait enrichir l'étranger et faire vivre dans l'aisance l'ouvrier italien ou hollandais, et cela sans aucune espèce de compensation pour la France. Henri IV voulut savoir , en 1596 , à quelle somme s'élevaient annuellement les importations en France ; et des recherches faites à ce sujet il résulta que les objets de luxe seulement envoyaient hors du royaume plus de dix-huit millions de livres du temps , ou plus de cinquante millions d'aujourd'hui, somme à laquelle il faudrait en ajouter une plus forte encore pour importation d'objets d'une fabrication commune. Henri IV
» De Thou, t. XIV, trad., p. 141.
« B. LaffemaSy Béglem. pour dresser les manufact,^ p. 7. . * Bassompierre, Journal de ma vie, édit. de la Soc. de TUist. de Fr. 1. 1, p. 189, 190.
employa les prohibitions , il y eut défense de transporter or et argent à l'étranger ; il y eut défense à toute personne, de quelque qualité qu'elle fut, de porter aucun drap ni toile d'or ou d'argent, clinquants ou passements ^ sous peine de cinq cents écus d'amende. Maïs les prohibitions donnent rarement les effets qu'on s'en promet : il fallut donc chercher des moyens plus efficaces.
Or les choses n'allèrent pas sans grandes difficultés. « Le roi voulant établir en son royaume, a dit Sully, le plant des mûriers, l'art de la soie, et toutes sortes de manufactures étrangères qui ne se fabriquaient point en îcelui , à cette fin faire venir à grands frais des ouvriers de tous ces métiers, et construire de grands bâtiments pour les loger, » il fit, lui Sully, tout ce qu'il put pour empêcher tout cela. Le roi lui dit un jour : « Je ne sais pas quelle fantaisie vous a pris de vouloir vous opposer à ce que je veux pour mon contentement particulier, l'embellissement et enrichissement de mon royaume , et pour ôter l'oisiveté de parmi mes peuples. » Sully répondit au roi que si Sa Majesté vouloit bien écouter patiemment ses raisons, certainement elle partagerait son opinion. « Ouida, je le veux bien, dit le roi ; je suis content d'ouïr vos raisons, mais aussi veux-je que vous entendiez après les miennes. « Et alors s'établit une discussion des plus curieuses : Le ministre exposa très au long que chaque pays a ses productions naturelles qu'il faut lui laisser, et au moyen du commerce opérer des échanges , il dit qu'il fallait bien examiner si la France n'a pas un climat, une situation , un soleil , un air , un terroir
contraires aux desseins du Roi, si le printemps n'y est pas trop froid, trop humide, trop tardif, soit pour faire éclore les vers à soie , soit pour couvrir les mûriers des feuilles nécessaires à leur nourriture. Tout cela était spécieux. Sully poursuivait : Les bonnes terres de France produisent force grains, légumes^ vins, huile, cidre, lins, chanvres, laines, moutons^ pourceaux et mulets, tous objets productifs de l'or et de l'argent qui entrent en France , et qui valent bien mieux que toutes les soies et manufactures qui s'y établiraient. « Et tant s'en faut, disait-il enfin, que rétablissement de ces rares et riches étoffes et denrées accommodent vos peuples et enrichissent votre État, qu'elles les jetteraient dans le luxe, la volupté, la fainéantise et l'excessive dépense , qui ont toujours été les principales causes de la ruine des royaumes et républiques, cardans cette vie d'ouvriers méditative, oisive et sédentaire , vos sujets se déshabitueront de la vie active , laborieuse , pénible même qui prépare les bons soldats dont Votre Majesté a plus besoin que de tous ces petits marjolets de cour et de ville, revêtus d'or et de pourpre. » Quant à arrêter le transport d'or et d'argent hors du royaume , il n'y a rien de si facile , disait Sully, que d'y couper court, en défendant toutes somptuosités et superfluités , et en revenant à ce qui se pratiquait du temps des rois Louis IX, Charles VIII et Louis XII où «des chanceliers, premiers présidents^ secrétaires d'affaires et plus relevés financiers n'avaient que de fort modestes logis sans ardoises, briques, lambris, dorures ni peintures, ne portaient point de plus riches étoffes de soie que du taffetas, «ta (Quelques-
uns d'iceux leurs femmes que le chaperon de drap; n'avaient ni tapisseries de prix, m lits de soie, ni vaisselle d'argent, de cuisine, ni même d'assiettes, et ne traitaient leurs parents et amis que chacun d'iceux n'apportât sa pièce sur table , par l'excès desquelles choses il se consume maintenant dix fois plus d'or et d'argent que tout ce que l'on fait tant éclater du transport d'iceux pour les manufactures d'étrangers pays.» — Le roi, qui avait écouté en silence, dit alors à son ministre : « Sont-ce là les bonnes raisons et beaux expédients que vous me deviez alléguer ? ho ! que les miennes sont bien meilleures, qui sont, en effet, que je veux faire les expériences des propositions que l'on m'a faites, et que j'aimerais mieux combattre le roi d'Espagne en trois batailles rangées que tous ces gens de justice , de finance , d'écritoire et de villes , et surtout leurs femmes et filles, que vous me jetteriez sur les bras par tant de bizarres règlements que je suis d'avis de remettre en une autre saison. » — « Puisque telle est votre volonté absolue, dit Sully, je n'en parle plus: mais le temps et la pratique vous apprendront que la France n'est nullement propre à telles babioles. » — On vint dire au roi que le dîner était servi, et il laissa là la discussion *.
Henri IV se mit à l'œuvre avec la constance d'un homme convaincu qu'il fait une bonne chose , et nous avons de lui un grand nombre de lettres qui montrent combien cette persistance était nécessaire. Il dit, par exemple , au chancelier de Bellièvre : « Je vous ai ci-
^ SaUy, Économies d'ÉtcU^i. II, chap. xxxv, p. 180, 181«
devant écrit d'expédier le don des deniers des au* baines que j'ai assignés aux entrepreneurs des manufactures pour faire faire les bâtiments propres à leur établissement...; et pour ce que je vois qu'ils se plaignent de ne pouvoir rien faire sans cela , et qu'ils seraient contraints de quitter un œuvre auquel je prends tant de plaisir et qui est si utile à mon peuple, je vous en écris de rechef comme chose que j'affectionne, afin qu'ils aient contentement^ ». Et Bellièvre faisant peut-être la sourde oreille , le roi lui dit que le retard qu'il a mis jusqu'ici à sceller le don des aubaines accordé aux entrepreneurs de ces manufactures, est cause qu'il est importuné de leurs plaintes , » et aussi , ajoute-t-il , je vois que , si on ne les en fait jouir, en considération de la grande dépense qu'il leur convient faire à la construction des bâtiments propres à cet effet , ils sont au terme de tout quitter, et j'aurais occasion d'en être fâché. C'est pourquoi de rechef je vous commande de sceller le dit don et les en faire jouir, sinon je prévois un notable intérêt* à mon service et au bien public, parce que lesdites manufactures ( qui est une chose riche et excellente) seront entièrement abandonnées, faute de subvenir à ce qui est nécessaire ^. » Le roi écrit plusieurs autres lettres dans le même sens, et ces lettres sont toutes de sa main et expriment toutes la même volonté bien arrêtée.
Ainsi l'industrie de la soie , qui a fait depuis tant
I Leiires missives, t. IX, Bellièvre, n' 58, p. 48,
« Préjudice.
^ Mlreê missives^ U IX, Bellièvre, n« 62, p. 50.
d'honneur et a valu tant de profits à la France , est due entièrement à Henri IV; qui lui donjoa Tessor, par de vastes plantations de mûriers, par l'établissement de magnaneries jusque dans les maisons royales, et par la construction de manufactures modèles. A son exemple, et par suite de ses encouragements, les particuliers se lancèrent dans les mêmes voies , et en peu de temps, plusieurs provinces de France cultivèrent le mûrier et eurent leurs magnaneries. — Dans le même temps Henri IV établit des manufactures de drap d'or et d'argent ; et fit venir à grands frais les plus habiles ouvriers d'Italie: mais à la condition qu'ils initieraient à leur art des ouvriers français.
Une autre industrie tient aussi une grande place parmi les belles créations de cette époque; je veux parler des tapisseries de laine. Après avoir encouragé inutilement les derniers représentants de l'art français qui périssait^ le roi fit venir de Flandre ce qu'il trouva de plus habiles ouvriers , et les établit au faubourg Saint-Marceau, dans la maison des frères Gobelins. Et ici encore il eut à lutter contre bien des mauvais vouloirs. En 1606 il écrivait à Sully : « J'ai eu plusieurs plaintes des sieurs de Comans et de la Planche que depuis qu'ils sont en France et qu'ils y ont établi la manufacture des tapisseries, ils n'ont point été secourus de moyens, tant pour les ôter de perte de ce qu'ils ont déjà mis du leur, que pour leur donner moyen 'de subsister à l'avenir. » Et il chargea son ministre de s'assurer qu'ils puissent faire cet établissement sans y perdre, mais aussi sans qu'ils se fassent trop riches à ses dépens « n'oubliant de con-
sidérer , lui dit-il , que ce sont étrangers que je ne veux mécontenter, ni donner sujet de se plaindre de moi * . » Mais il paraît que la satisfaction aux ta-pissiers flamands^ comme on les appelait, se fit longtemps attendre , car il existe plusieurs lettres de Tannée suivante au même Sully sur le même sujet : « Vous avez assez de fois vu les poursuites que les tapissiers flamands ont faites pour être satisfaits de ce qui leur avait été promis pour leur établissement en ce royaume, de quoi ayant une dernière fois traité en la présence de vous et de M. le garde des sceaux, je me résolu enfin de leur faire bailler cent mille livres ; mais ils sont toujours sur leurs premières plaintes, s'ils n'en sont payés. C'est pourquoi je vous fais ce mot pour vous dire que j'ai un extrême désir de les conserver ; et pour ce que cela dépend du tout du payement de la dite somme, vous les en ferez incontinent dresser; en sorte qu'ils n'aient plus de sujet de retourner à moi , car autrement je considère bien qu'ils ne pourraient pas subsister, et que par leur ruine je perdrais tout ce que j'ai fait jusques à maintenant pour les attirer ici et les y conserver. Faites les donc payer, puisque c'est ma volonté *. » — J'appuie sur l'établissement des sieurs de Comans et de la Planche parce qu'il fut évidemment la base de la célèbre manufacture qui existe aujourd'hui dans le même local et dont il est d'usage de rapporter la fondation à Colbert et à Louis XIV. S'il pouvait s'élever quelques doutes à cet égard, j'invoquerais ces paroles
* LeUres missives^ i,. y l^^ 643,644.
* Lettres missives^ t. VII, p. 131, 132,
d'un contemporain, bon juge en ces matières : « 11 im se pourrait jamais rien voir de mieux, ni pour les personnages auxquels il semble qu'il ne leur manque que la parole , ni pour les paysages et histoires qui sont représentées d'après le naturel *. » — A Henri IV aussi l'on doit faire honneur de la manufacture de tapis de la Savonnerie.
Les toiles fines de Hollande faisaient aussi sortir de France beaucoup d'argent, quoique la France possédât chez elle tous les objets nécessaires à leur fabrication. La Hollande lui enlevait ces objets bruts, et les lui rendait manufacturés avec d'énormes profits. Henri IV encouragea , protégea tellement les premiers qui tentèrent de fabriquer chez nous des toiles façon de Hollande qu'en très peu de temps nous cessâmes d'être tributaires des Hollandais. Deux lettres nous montrent l'intervention puissante du roi dans cette afiaire. Il écrivait vers 1605 au chancelier de Bellièvre pour lui ordonner de sceller extraordinairement « les affaires des entrepreneurs des toiles de Hollande; pour ce que je les affectionne, disait-il, et que, pour cet effet. Je veux être promptement expédiées, comme chose que je vous ordonne très-expressément *. » Il écrivait en 1607 à Sully : « J'ai appris que Vienne fait difficulté de contrôler l'acquit pour les entrepreneurs des manufactures de toile à la façon d'Hollande, en la forme qu'il a été expédié. Commandez-le lui à ce qu'il le dépêche promptement s. »
^ Laffemas , Recueil de ce qui se passe en rassemblée du cornmercCy p. 225.
9 Lettres missives^ t. IX, Bellièvre, n* 89, p. 6S. 3 Lettres missivesy t. VII, p. 3.44.
LMmpulsion et les encouragements donnés par Henri IV aux entreprises industrielles s'étendirent de même aux manufactures de cristaux et de glaces, aux manufactures de cuirs dorés et drapés , à toutes les fabrications d'objets de première nécessité comme étoffes communes de laine, objets en fer et en acier, etc., etc. Et non-seulement il créa et encouragea l'industrie, mais encore il la réglementa par des institutions protectrices, en sorte qu'il en fut en même temps le créateur et le régulateur.
Commerce. — Industrie et commerce sont enfants de même famille et presque inséparables ; ils naissent généralement, grandissent ou meurent ensemble sur le même sol et dans les mêmes conditions; donner des encouragements à l'un c'est donc en donner à l'autre. Au surplus, ils eurent part également aux sollicitudes de Henri IV. Ainsi, le roi créa en 1601 une commission permanente qui dut « vaquer au rétablissement du commerce et des manufactures dans le royaume. » Cette commission , composée de conseillers d'État et de membres des cours souveraines, rendit, dans plusieurs circonstances , de grands services à l'industrie et au commerce, soit par l'étude qu'elle fit de questions importantes, soit par les mesures qu'elle prépara , soit enfin par les décisions qu'elle prit de son chef. De même Henri IV favorisa ce grand stimulant de Tindustrie et du commerce, la concurrence ; rien n'était plus opposé à la concurrence que les maîtrises, qui n'étaient autre chose que le monopole en faveur de quelques-uns et l'exclusion de
tous autres. Henri IV, par édit d'avril 1597, facilita singulièrement Tobtention de la maîtrise aux compagnons et apprentis. Il leur suffit, dès lors, de se présenter devant le juge du lieu de leur résidence, de prêter serment et d'acquitter un léger droit, variable selon les lieux et l'importance de la profession ou du commerce , pour obtenir la faculté de les exercer de suite. Enfin, un des grands moyens du roi pour développer le commerce fut d'eu accroître la liberté : Ainsi les habitants de Lyon s'étant plaints de ce que ceux du Dauphiné s'opposaient à ce qu'on leur portât du blé de cette contrée, Henri IV leur répond qu'il veut, « comme il est juste et raisonnable que la liberté du commerce soit perûiise en toutes les provinces, et que celles qui ont nécessité d'une espèce de marchandise , même de celle de l'aliment et nourriture des personnes, en soient secourues par les autres où elles abondent davantage ^»
Il existe un très-grand nombre de lettres prouvant que Henri IV fit beaucoup aussi en faveur du commerce extérieur ; mais il obtint beaucoup moins de résultats ici que là.
Lorsqu'il arriva au trône, les traités existants avec l'Angleterre livraient pour ainsi dire la France aux sujets anglais et fermaient aux Français l'entrée de la Grande-Bretagne. Les Anglais avaient dans les principales villes de France quelque chose d'analogue â nos consulats actuels, c'est-à-dire des établisse-
* Lettres missives^ t. VI. p. 300.
ments protecteurs ; les Français n'avaient rien de semblable en Angleterre, aussi y furent-ils toujours exposés à toutes sortes d'injustices et de vexations. — Mais c'est surtout en fait de transport que l'Anglais nous tyrannisait; il ne laissait de place pour notre marine ni dans les importations d'Angleterre en France, ni dans les exportations de France en Angleterre. Encore si tout s'était borné là ; mais la piraterie Anglaise infestait les mers baignant l'Espagne, la France et la Hollande et les rendait presque inabordables aux navires français. Ces deux points préoccupèrent vivement Henri IV qui ne cessa de faire à leur sujet les réclamations les plus vives auprès de la reine Elisabeth , et aussi auprès de son successeur * . Enfin, tous ses soins, tous ses efforts restant sans effet, et les pirateries n'en continuant pas moins, il finit par perdre patience, et, voyant que la reine et ses officiers ne pouvaient rien pour arrêter ces « ordinaires et fréquentes voleries et pirateries, » voyant qu'il n'y a plus à espérer de remède au mal par les moyens de douceur, il prend le parti d'accorder à ses sujets auxquels on a dénié justice « des lettres de marque et représailles par mer et par terre sur les biens de ceux appartenant à la dite dame , et s'il est besoin, rompre toute espèce de commerce avec eux. » Mais les rapports commerciaux n'en devinrent pas meilleurs et les voleries et pirateries et toutes sortes de mauvais procédés n'en furent que plus peutrétre à Tordre du jour.
* Voyez surtout Lellres missives, t. V, p. 16, 17, 18^ 200, otc.
206 DEUXIÈME Partie.
Gomme les Anglais , les Espagnols assaillaient nos navires et ne traitaient pas nos marchands plus équitablement que l'Angleterre. Ici encore Henri IV fut obligé de recourir aux moyens extrêmes : En 1601 les marchands qui allaient trafiquer en Espagne avaient été si maltraités qu'ils en étaient détruits entièrement^ « dont je suis las , disait le roi , de demander raison par nos voies ordinaires, comme j'ai fait depuis deux ans inutilement, » et il défendit aux sujets français de trafiquer en Espagne, sachant bien que cette interdiction incommodait bien autrement lés Espagnols que les Français ; elle dura jusqu'au 22 novembre suivant où elle fut levée. Mais en 1604 il fallut la renouveler d'une manière absolue, et non-seulement avec l'Espagne ; mais avec les archiducs gouverneurs des Pays-Bas. Cette affaire fit beaucoup de bruit dans toute l'Europe, et, selon le dire de Sully, pensa troubler toute la chrétienté. Enfin l'intervention du pape amena un traité entre le roi de France et les rois d'Angleterre et d'Espagne.
Avec quelques autres puissances il fallut en venir aux mêmes moyens. Le roi n'hésita pas à les employer, et il en obtint, paraît-il, l'effet désiré.
Il y a encore dans le même ordre de faits un autre point dont il faut tenir grand compte à Henri IV , non qu'il ait produit des résultats considérables, mais parce qu'il témoigne de grandes vues politiques et montre bien que cet homme nourri dans les camps, au milieu des troubles civils, se trouva toujours, quand il le fallut, plus apte que personne à comprendre
les grandes choses d'économie sociale, à saisir les occasions d'accroître la prospérité du pays.
Plusieurs puissances européennes avaient fondé des colonies dans l'Inde, et elles en retiraient de riches produits; l'état de la marine française ne permettait pas au roi de lutter avec ces puissances; mais dès qu'il vit jour à fonder quelque colonie en Amérique , il s'y mit tout entier. Et notez bien qu'ici comme ailleurs , il eut à surmonter mille difficultés soulevées par les esprits étroits de son temps. Deux lettres de lui ne nous laissent pas ignorer qu'il dût combattre ici encore un mauvais vouloir général ; Sully lui-même fit opposition à ses vues, comme il l'avait fait relativement aux manufactures.
Après plusieurs tentatives en partie avortées, Henri IV avait donné à un sieur de Montz commission pour aller établir une colonie française au Canada. Le parlement de Rouen mit au départ de de Montz toute espèce d'entraves. « Nous avons été avertis, lui écrivait Henri IV, des oppositions formées à l'exécution du pouvoir que nous avons donné au sieur de Montz. et su que vous arrêtez principalement sur la religion prétendue réformée dont le dit sieur de Montz fait profession comme aussi sur l'interdiction que nous avons faite à nos cours de parlement, de ce fait {sic)... Sur quoi, afin que vous soyez assuré de notre vouloir et intention, nous vous dirons que, pour le peuplement et l'habitation de la terre de l'Acadie, nous avons donné ordre que quelques gens d'église, de bonne vie, doctrine et édification, s'emploient de cette entreprise et se transportent esdits pays avec le
dit sieur de Montz, pour prévenir ce que Ton pourrait y semer et introduire de contraire profession. » Quant aux interdictions, ajoutait le roi, « comme les motifs et occasions de ladite entreprise concernent le seul bien et avancement de notre puissance, autorité et service, ce que Ton y voudrait apporter de nuisance trouble ou retardement nous regarde et importe principalement, et n'estimons pas que autres que nous ou notre conseil en puissent juger avec tant de considération qu'il est requis par notre dit service. » On alla, parait-ii , jusqu'à susciter des procès à de Montz pour Tempêcher de s'éloigner , car le roi poursuit : « Nous savons assez que le seul moyen d'interrompre ce dessein et d'empêcher le dit de Montz de le poursuivre et mettre à fin, c'est de lui former plusieurs procès à quelque prix que ce soit, valables ou non, en diverses juridictions et par diverses personnes , auxquels ni ses moyens ni son assidue et continuelle occupation ne pourraient suffire s'il était permis de le traiter ainsi. » On arguait aussi, de la liberté du commerce violée, disait- on, dans la commission de de Montz, et la lettre répond aussi à ce grief. Enfin, le roi enjoint à la cour de se conformer à ses volontés *. Faut-il qu'il y ait des gens bâtis de telle sorte que , lorsque le hasard les sert au point de leur donner un roi aux idées libérales , à l'esprit élevé , aux dispositions généreuses et bienveillantes , doué en même temps d'une initiative féconde à concevoir et d'un tempérament énergique à exécuter, ce qui n'arrive
* LeltrM missives^ t. VIII, p. 897, 898.
pas une fois en mille ans, ils soient assez mal inspirés pour lui susciter toute espèce d'entraves, pour semer sur son chemin toutes sortes d'obstacles!
Travaux publics . — Henri IV avait fait beaucoup, sans doute, pour rendre la vie à l'industrie et au commerce, mais ce n'était pas encore assez : il fallait leur créer des conditions de prospérité plus immédiates. Gomment, par exemple, auraient -ils pu se développer sans voies de transport? Or ces voies n'existaient pour ainsi dire plus en France; il n'y avait ni navigation régulière , ni routes praticables ; la plupart des grands chemins avaient disparu sous les ronces , et Ton était obligé de se frayer des routes à travers des campagnes incultes; dans les quelques chemins subsistant encore , les charrois ne pouvaient se faire qu'avec un emploi de forces et une perte de temps excessifs. Les poats qui restaient debout n'étaient pas en meilleur état que les routes, et près de la moitié avait croulé ^ La navigation par rivières et canaux souffrait également. — 11 fut pourvu à tout autant qu'on le put.
Dans rénumération des services rendus à la France par Henri IV, Sully signale la réparation des pavés , chemins, chaussées, digues, levées et voies publiques, ainsi que la construction de nouveaux ponts. Mais la correspondance de Henri IV parle peu de routes , de chaussées, de ponts : elle parle davantage de rivières et de canaux. Ce qui semblerait indiquer que les tra-
* Voyez PoirsOD, Histoire du règne de Henri IV, t. II, 1. IV, chap. VI, §2, p. 13i.
21() DfEUXÎÈME PARtIÉ.
Vaux publics de cette époque' s'appliquèrent plus aux voies de communication par eau qu'à celles de terre.
Ainsi des travaux considérables furent exécutéfi srtr rOise, qu'on rendit navigable depuis la frontière jusqu'à la Fère et dont la navigation fut améliorée depuis la Fère jusqu'à Chaulny. L'un de ses affluents, le Thérin en Picardie, devint également navigable ; il en fut de même encore de l'Armançon et de l'Arroux en Bourgogne. Nous savons aussi que sur plusieurs autres rivières furent exécutés de grands travaux.
Mais c'est surtout la construction des canaux qui occupa Henri IV. De 1604 à 1609 des sommes considérables furent dépensées .pour faire communiquer plusieurs rivières entre elles, comme la Loire et la Seine, l'Aisne et laVesle, la Vienne et le Clain\ Parmi ces travaux le plus considérable fut la construction du canal que Sully appelle de Seine et Loire, et que nous appelons aujourd'hui canal de Briare. Ce canal, construit dans le système des canaux à point de partage, système dont, en France au moins, on ne doit faire remonter l'application qu'à cette époque *, avait trente-trois écluses ^ ; les contemporains l'appelaient l'admirable canal. Du reste, il s'arrêtait à Moûtargis où il tombait dans le Loing , qui tombait lui^ même dans la Seine près de Moret. Le roi s'intéressait vivement aux travaux , il allait assez souvent les visiter, il y amenait même la reine. Mais Henri IV ne vit pas le canal terminé : à sa mort , la maçonnerie et autres
* Sully, Économies (VÈlat^ t. III, chap. xxvil, p. 277.
^ Gh. Bernard, la conjonction des mers, cité d'après Poipson
3 De Thou, 1. 132, §9.
OEUVBB de HgNRI IV. 211
ouvrages pour les écluses manquaient encore dans le court espace de deux lieues sur douze ' .
Il faut tenir compte aux hommes non-seulement de ce qu'ils ont fait, mais encore de ce qu'ils ont eu l'intention de faire. Or, nous savons qu'un grand, un magnifique projet, remplit constamment la pensée de Henri IV, celui de joindre les deux mers par une navigation continue à travers la France. — Déjà, au temps de François I" et de Henri II, on avait eu l'idée d'un canal traversant le Languedoc et d'un autre joignant la Saône à la Loire ; mais cette idée avait été étouflTée sous les guerres civiles. Henri IV et Sully la firent revivre. — Dès l'année 1604, Sully parle des « conjonctions de la rivière de Seine avec Loire, de Loire avec Saône, et de Saône avec Meuse, par le moyen desquelles on ferait la navigation des mers Océane et Méditerranée de l'une dans l'autre ^ » En juin 1609, le roi demande à son ministre un mémoire succinct « de toutes les constructions nouvelles qu'il sera à propos d'entreprendre tant pour les navigations des rivières et leurs canaux nécessaires pour rendre les deux mers communicables par .à travers la France *. » Moyennant quelques canaux intérieurs, on eût fait communiquer tous les points du royaume avec l'Océan et avec la Méditerranée, et, en même temps, entre toutes les parties du territoire, plan gigantesque que peut-être un plus long règne eût réalisé. — De même Henri IV eut l'intention d'appliquer
i Pbirsoo^ liiêtoire du règne de Henri IV, 1. VI, chap. VI, § i, p. 200.
t Sully, Économies d'ÈtcU l. II, chap. xxxviii, p. 228. 3 SuUy, Économies d'Étal, t. III, chap. xxxi, p. 314.
l'idée conçue précédemment, et qui fut exécutée plus tard, ridée du canal du Languedoc ; il fit faire à ce sujet des études sérieuses sur les lieux i.
Mais les travaux d'utilité publique dont Henri IV parle le plus dans ses lettres, sont ceux qu'il fit exécuter dans la ville de Paris. Il prenait un intérêt très vif à ces travaux qui , en même temps qu'ils étaient des objets d'utilité pour la ville , lui procuraient à lui-même des jouissances, des délassements, satisfaisaient chez lui des goûts très accentués.
A l'extrémité orientale de Paris , à toucher le mur de ville, avait existé un hôtel et un parc dits desTournelles, vaste propriété appartenant au domaine de la couronne. Cette propriété alors abandonnée, était devenue le marché aux chevaux. Henri IV conçut le projet de former là une superbe place qu'il appellerait Place Royale, et d'y élever les bâtiments nécessaires à quelques-unes des manufactures qu'il voulait établir en France. En mars 1605, il pressait Sully de s'occuper de la place qu'il veut qu'on fasse « devers le logis qui se fait au marché aux chevaux pour les manufactures * ». En avril 1607, il écrit encore à Sully : « Je vous recommande la place Royale. J'ai appris qu'il se trouvait quelque difficulté avec les entrepreneurs des manufactures, pour ce qu'ils voulaient abattre tout le logis ; ce n'est pas mon avis , et me semble que ce serait assez qu'ils fissent une forme^ de galerie devant, qui aurait la face de même que \^
^ Tout cela est très-largement et très-bien exposé par Poirso» s Lettres missives^ t. Vl, p. 385.
reste ' . » — Henri IV bâtit à ses frais ie pavillon du Roi qui regarde la rue Saint-Antoine , le pavillon de la - Reine, situé à Fopposite, et Tun des quatre côtés de la place, qu'il vendit ensuite à des particuliers. 11 concéda les terrains des trois autres côtés à qui voudrait y construire , mais à la charge par les preneurs d'y élever des pavillons conformes aux dessins qui leur seraient fournis. Pour empêcher que la symétrie de la place fût détruite dans Tavenir, il ordonna qu'un pavillon ne pût être partagé entre co-héritiers , mais qu'il fût mis tout entier dans un lot ou leur appartint par indivis. La place dans sa distribution générale, n'a pas été altérée jusqu'ici '. Le milieu, entouré d'une grille , devait servir aux fêtes publiques et aux exercices militaires, et fournir des promenades aux habitants du quartier généralement entassés dans des maisons malsaines. La place Royale fut regardée en France et en Europe comme la plus belle qui existât alors.
Et cependant Henri IV avait conçu le plan d'une autre place bien plus belle encore et tout à fait nationale. Cette seconde place demi-circulaire et les .constructions qu'elle eût amenées devaient couvrir une grande partie de l'île Saint-Louis , elle eut porté le nom de Place de France-, huit rues devaient y aboutir qui auraient pris ceux des huit principales provinces : Picardie, Dauphiné, Provence, Languedoc, Guienne, Poitou, Bretagne, Bourgogne; sept rues concentriques à la place auraient pris les noms de Brie,
^ Lellret missiveSy t. VU, p. 203.
* PoirsoD, Histoire du règne de Henri IV, 1. VI, chap. X, 1 1.
^14 PÈUIOÈIIÊ PAftttfi.
Boui'bonnais, Lyonnais, Beauce, Auvergne, Limousin^ PérîgOf d ; enfin , des rues transversales se seraient appelées Saintonge, Marche, Touraine, le Perche, Angoulême, Berri, Orléans, BeaujoUais, Anjou i.
Les travaux considérables exécutés par Henri IV dans l'intérêt de la ville de Paris sont ceux du Pont- Neuf, de la place Dauphine, et de la rue du même nom. — Nous n'avons rien de bien particulier à dire sur le Pont-Neuf, commencé sous Henri III, abandonné au temps de la ligue , repris et terminé par Henri IV. La correspondance nous apprend seulement qu'en 1604, le prévôt des marchands et les échevins de Paris voulurent s'opposer à la pose de la machine dite de la Samaritaine^, sous prétexte qu'elle gênerait la navigation, mais Henri IV chargea Sully de leur remontrer quels sont ses droits, « attendu, lui écrit-il, que le dit pont est fait dej mes deniers et non des leurs. • » — Vers le même temps, le roi, traitant avec une compagnie qu'il subventionna , fit ouvrir au bout du Pont-Neuf une rue se dirigeant vers la porte Bussy qui, de ce côté-là, formait alors la limite de Paris; il l'appela rue Dauphine. Le roi non-seulement comprenait l'utilité de cette rue , mais il tenait encore à lui donner de l'élégance : « sur ce que j'ai été averti que l'on commence de travailler aux bâtiments qui sont en la rue neuve... , je serais très-aise que vous fissiez en sorte que ceux qui commencent à bâtir fissent le
1 Sauvai, Histoire el recherches des antiquités de Paris, 1. VI, t. I, p. 632.
' Placée à la deuxième arche da pont du côté du Louvre* ' * Lettres missives^ t. VI, p. 285.
devant de leurs maisons tontes d*un même ordre , car cela serait d'un bel ornement de voir au bout dudit pont cette rue tout d'une même façade ' . » La pointe occidentale de la cité était un terrain vague, prolongé par deux îlots, les constructions s'arrêtant de ce côté-là aux limites du Palais de Justice. Henri IV eut la pensée d'utiliser ce terrain en y élevant des constructions au centre desquelles serait ménagée une grande place. Les constructions durent être uniformes suivant un plan arrêté par le roi. Ce fut le premier président de Harlay qui en entreprit l'exécution aux conditions portées dans un contrat, en bonne forme ; les terrains lui furent concédés « pour en jouir par lui ses hoirs et ayant cause, et en disposer comme de leur propre , en payant à la recette du domaine , au jour de la saint Jean-Baptiste , un sou pour toise de cens rente foncière '. » Les constructions de la place Dauphine furent des habitations luxueuses comparées à celles des autres quartiers de la Cité '.
11 y aurait encore beaucoup à exposer sur les travaux d'utilité publique et d'assainissement entrepris par Henri IV dans les différents quartiers de la ville, et plus encore sur ceux qu'il se proposait d'effectuer. Nous nous bornerons à dire que le roi voulait faire du vieux Paris un Paris nouveau , il voulait élargir ses rues et les aligner, il défendit toutes sortes de saillies, auvents ou autres ; il ordonna qu'on ne pût bâtir
i Lettres missives^ t. VII, p. 219.
* Lettres missives, t. VU, p. 238 et 239, note.
> U ne reste plus qu*une seule de ces maisons intactes ; .eUe a le style du temps, pierre et briques mêlées, et fait un bel effet au milieu de celles qui Tentourent. .
désormais que perpendiculairement au rez-de-chaussée; c'est-à-dire qu'il s'efforçait de donner aux habitants de sa bonne ville , ces trois conditions essentielles : salubrité, sécurité, agrément.
Quant aux travaux d'art exécutés par Henri IV soit à Paris, soit dans les maisons royales s'ils n'ont pas la même importance que les précédents, on peut dire cependant qu'ils furent dans leur temps un objet d'émulation pour les artistes et qu'ils sont demeurés un objet de légitime orgueil pour le pays.
L'hôtel-de-ville, commencé au temps de François I", fut continué sous Henri U. Puis les travaux cessèrent pendant les guerres civiles, et enfin le monument fut terminé au temps de Henri IV et sous l'édilité du prévôt des marchands, François Miron. Ce fut là, sans doute , une œuvre plus municipale que royale , et la statue équestre du roi n'en orna probablement la façade que pour indiquer que le monument se termina sous son règne.
Il n'en fut pas de même des travaux exécutés au Louvre et aux Tuileries. Lorsque Henri IV mit la main à l'œuvre , la galerie qui va perpendiculairement du Louvre à la Seine ne consistait qu'en un rez-de-chaussée ; puis un rez-de-chaussée aussi s'étendait le long de la Seine à peu près jusqu'à moitié de la grande galerie actuelle , c'est-à-dire jusqu'au pavillon de Lesdiguières. Henri IV construisit la^partie supérieure de la petite galerie et en décora le bas et le haut * , puis il surmonta de l'entresol
* Lettrée missives^ t. VII, p. 220.
et du premier étage le rez-de-chaussêe de la grande galerie. C'est sans doute à ces travaux qu'il faut rapporter cette lettre écrite à Montmorency, en 1597 : « J'ai su qu'aucuns me veulent envier et reprocher le peu d'argent que j'emploie à mes bâtiments, comme si la somme était si grande qu'elle fit faute à l'État, et la tirais des meilleurs deniers de mes recettes. Et vous savez , mon cousin , que ce sont toutes parties égarées, que je ramasse le mieux que je puis, lesquelles seraient employées ailleurs qu'à mon service si je ne m'en aidais *. » Enfin, Henri IV construisit en entier la partie qui s'étend du pavillon de Lesdiguières jusqu'aux Tuileries *. Ce dernier travail, commencé en 1603 *, était terminé en 1608, puisque, au commencement de cette année, Sully trouva le roi « entrant dans sa petite galerie pour passer à la grande et de là aux Tuileries » où le roi le mena promener ^ Aux Tuileries, alors château situé hors la ville, Henri IV, ajouta le pavillon de Flore et le bâtiment attenant * . Il avait de plus conçu l'idée, du moins doit-on l'induire de quelques documents contemporains, de former une grande place entre les Tuileries et le Louvre ; de même il avait traité avec des compagnies pour porter l'enceinte de la ville au delà des Tuileries .
» Litres missives, t. IV, p. 705. Sully rend le même témoignage.
* lettres missives, t. VII, p. 220.
» Lettres missives, t. VI, p. 39.
* Sully, Économies d'Ét^jt, t. III, chap. xviii, p. 180.
* Voyez sur ce point, Poirson, 1. VI. chap. x, { 1.
« Les Tuileries, de Catherine de M édicis étaient séparées du LiOuvre par le mur d'enceinte de la viUe. Henri IV « voulant joindre ces palais inachevés, dit Sauvai, afin d'être par ce moyen dehors et dedans la viUe quand il lui plairait et de ne pas se voir
218 DEUXIÈME PÂRTUS.
Heari IV prenait aussi le- plus grand intérêt aux travaux qu'il flt exécuter dans les maisons royales de Saint-Germain, de Fontainebleau et de Monceaux. Sa correspondance nous en parle fréquemment, mais moins de ceux de Saint-Germain que de ceux de Fontainebleau et surtout de Monceaux. — En 1608, on avait beaucoup fait à Fontainebleau et les travaux s'y poursuivaient activement puisque le roi se plaint , à cette date, que le trésorier des bâtiments ait refusé d'acquitter les ordonnances faites «pour les trois mois passés des ouvriers qui y travaillent. * » — Monceaux avait été donné à la reine Marie de Médicis, et, indépendamment du désir du roi d'y faire exécuter des travaux, il y avait encore le désir de la reine. En 1608, le roi écrivait à Sully : « Ma femme m'a dit que l'on ne faisait rien cette année à Monceaux *. » Il revenait quelques jours plus tard sur le même sujet : « J'attend votre réponse sur ce que je vous ai, ces jours passés, écrit pour Monceaux, dequoi ma femme m'a raffraîchi la mémoire depuis qu'elle est accouchée ^ » Et comme la patience n'était la vertu dominante ni de Henri IV, ni de sa femme, nouvelle lettre portant : « Quand vous me mandâtes , l'autre jour, que vous aviez assigné les premier trois mois pour les bâtiments de Monceaux , sur une restitution de deniers que doit le neveu
enfermé dans des muraiUes où rhonneur et la vie de Henri IIL avait presque dépendu du caprice et de la fantaisie d'une populace irritée » fit bâXir la galerie du bord de Peau, et ie pavillon d^ Flore.
1 Z*e«re« tmwiuâB, t. VII, p. 51i9. -
* Leltres missives, t. VII, p. 523. c ^ . -
^ Lettres missives^ i.Ylîf^.^^i.
d'Argouges, je me doutais qu'il en arriverait ce qu'il en est advenu : c'est que lui, ne prétendant les devoir, il ferait tout ce qu'il pourrait pour ne payer, et ainsi les bâtiments demeureraient. C'est pourquoi je vous prie d'y pourvoir promptement, et de les faire avancer d'ailleurs *. »
Au reste, Henri IV lui-même nous a laissé, dans une lettre écrite de sa main, le tableau succinct de ses travaux et de leur état en mai 1607 : « Celle-ci particulière est pour vous dire des nouvelles de mes bâtiments et de mes jardins et pour vous assurer que je n'y ai perdu le temps depuis votrepartement^.APflm vous trouverez ma grande galerie qui va jusqu'aux Tuileries parachevée, la petite dorée et les tableaux mis dans les Tuileries ; un vivier et force belles fontaines, mes plants et mes jardins fort beaux; la place Royale, qui est près la porte Saint-Antoine et les manufactures, des quatre parts les trois faites , et la quatrième sera achevée l'année prochaine; au bout du PontrNeuf une belle rue qui va jusqu'à la porte Bussy faite, et les maisons d'un côté et d'autre, sinon faites, du moins elles le seront avant la fin de l'année prochaine ; plus de deux ou trois mille ateliers qui travaillent, çà et là pour l'embellissemeût de la ville , si qu'il n'est pas <>royable comme vchis y trouviez du changement. A Saint-Germain je fais continuer ce que vous y avez vu commencer. Ici (« FontaineMeéu)
^ Lettres missives, t. VII, p. 553.
s Départ, La leltre est adressée au cardinal de Joyeuse, alors à Rome.
> La place Dauphine ne fut commencée que dans )a seconde moitié de celte année.
VOUS trouverez mon parc fermé , mon canal fort avancé , et plus de soixante mille arbres que j*ai fait planter cette année dans le dit parc, par boquetaux, presque tous repris, et avant cet hiver j'espère y planter plus de cinq ou six mille fruitiers. J'ai fait nettoyer et curer tous mes canaux , tant du jardin des Canaux que autres. Mes palissades sont fort belles. J'ai déjà trois aires de hérons, qui me fait espérer que, puisqu'ils ont commencé, j'en aurai force autres dans cette année. Ma basse-cour des cuisines sera plus de moitié faite , et l'aqueduc que je fais faire pour conduire les eaux et les amener dans le château , fait de façon que j'en mettrai par tous mes jardins où je voudrai, k Monceaux^ les maçons hors du château, et qui travaillent à la basse-cour. Somme toute ,- vous verrez à votre arrivée que j'ai fort travaillé. Le canal qui mène de Briare à la rivière du Loing * ne sera encore parachevé cette année, mais il le sera de bonne heure en la prochaine *. »
On l'a dit avant moi, les travaux publics de Henri IV portent presque tous un cachet patriotique et libéral; ils eurent pour but le bien de l'humanité, la prospérité du pays. Ses travaux d'art eux-mêmes eurent leur utilité pratique : le rez-de-chaussée de la grande galerie des Tuileries eut pour destination de recevoir et de loger une force militaire qui était plus nécessaire alors que jamais pour maintenir la ville en paix ; les parties supérieures de la première moitié
1 Corrigez ainsi la leçon donnée par le recueil des Lettres mim^ ves, t. VII, p. 220 » Lettres missives, t. VII, p. 220.
durent servir de logement aux ouvriers appelés à exécuter les grands travaux entrepris par le roi. A ces mêmes galeries il ordonna d'employer exclusivement les marbres français, et de les tirer des Pyrénées ^
1 Poirson, Histoire du Yègne de Henri IV ^ 1. VI, chap. x, § 1.