ROCHE-GUYON
Henri IV est en présence des forces réunies de TEspagne et de la ligue, du prince de Parme et de Mayenne.
Ma maîtresse ^, je vous écris ce mot le jour de la veille d'une bataille. L'issue en est dans la main de Dieu, qui en a déjà ordonné ce qui en doit advenir et ce qu'il connaît être expédient pour sa gloire et pour le salut de mon peuple. Si je la perds, vous ne me
* Le duc de Mayenne, qui était excessivement gros. ^ Je suis assuré.
* Ce terme de maîtresse était loin alors d'avoir la signification que nous y attachons aujourd'hui ; il avait pour corrélatif êerviteur, et non pas amani. La marquise de Guercîieville ne fut jamais la maîtresse de Henri IV que dans le sens honnête du mot.
verrez jamais, car je ne suis pas homme qui fuie ou qui recule- Bien vous puis-je assurer que si j'y meurs, ma pénultième pensée sera à vous j et ma dernière sera à Dieu, auquel je vous recommande et moi aussi. Ce dernier août 1590. De la main de celui qui baise les vôtres et qui est votre serviteur.
Henry .
A Monsieur de Givry.
Aime d'Angiure, baron de Givry, Tuu des vaillants serviteurs de Henri IV, s'empara de Corbeil en un tour de main, le 10 novembre 1590.
Tes victoires m'empêchent de dormir, comme anciennement celle de Miltiade, Thémistocle. Adieu, Givry, voilà tes vanités payées.
A Monsieur de Ganisy.
CaDisy gendre du maréchal de Matignon, prit Avranches poui* le roi à la fin de février 1591.
Monsieur de Canisy, je ne vous veux refuser la grâce que vous demandez pour votre hôte d'Avranches, bien que ce soit en dehors de la capitulation qui a laissé déjà trop d'avantages à ceux de la ville : mais ce n'est avec vous que je lésinerai, et j'ai pris trop à cœur vos bons services en l'occasion de cette prinse pour ne vous laisser pas votre part de vainqueur, s'il
ÉCRITS M HEIRI IT. 315
VOUS plait la prendre en bienfaits. J'en écris à mon cousin par ce même porteur, vous assurant toujours de la bonne volonté de
Votre plus affectionné maître et ami,
Henry.
A Monsieur de Grillon.
Brave Grillon \ vous savez comme étant roi de Navarre je vous aimais, et faisais cas de vous. Depuis que je suis roi de France je n'en fais pas moins, et vous honore autant que gentilhomme de mon royaume : ce que je vous prie de croire et en faire état , et qu'il ne se présentera jamais occasion où je vous le puisse témoigner, que vous ne m'y trouviez très disposé. Je suis bien marry de ce que votre santé ne vous permet pas d'être près de moi, pour le besoin que j'ai de tels gens que vous. Lorsqu'elle vous le permettra, vous me ferez un singulier plaisir de me venir trouver. Je ne vous dirai point que vous serez le très bien venu, je m'assure que vous n'en doutez nullement. Sur ce. Dieu vous ait , brave Grillon , en sa sainte et digne garde. A Mantes, ce 29* juin.
Henry.
A Monsieur de Ghastellux.
Monsieur de Ghastellux, je donne charge à mon cousin, le maréchal d'Aumont, qui s'en retourne en Bourgogne , vous faire entendre les nouvelles de ces
* Henri IV écrit toujours ce nom ainsi.
quartiers. J'espère qu'avec le régiment de suisses dont je lui viens donner la conduite et l'assistance de votre brave bande, vous pourrez assembler en bref les forces du pays. Mon armée de deçà en a grand besoin, je vous jure ; et pour mon particulier n'attends rien plus que votre vue et le joyeux premier soleil qui brillera dans vos cuirasses. Sur ce, faites au contraire de la Bible : ne l'arrêtez, mais l'avancez ; ce sera miracle d'affection pour
Votre meilleur maître et' plus assuré ami,
Henry.
De Clermont, * ce deuxième septembre.
39* DB L'AGB.
A Monsieur de Marivaux.
Henri IV est devant Paris qu'il assiège; Marivaux, capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances, fermait une des entrées de la ville. La demoiselle de la Raverie était selon les remarques de la satire Ménipée, une femme d'amour que hantaient les seigneurs de la première volée.
Monsieur de Marivaux, j'ai accordé à la demoiselle de la Raverie un passe-port pour faire mener à Paris quelques blés, vin et bois pour sa provision. Je vous prie ne faire difficulté de le laisser passer. Vous êtes de vous-même assez courtois aux belles dames comme elle, sans vous y convier davantage. Sur ce. Monsieur de Marivaux, Dieu vous ait en sa garde. Écrit à Champsur-Marne, le premier jour d'octobre.
Henry.
' Clermont en Beauvaisis ou Clermont-de-POise.
A Monsieur de Souvré.
La Gode * , je vous ai déjà écrit ce jourd'hui par
Forget ; ce n'est pas ma coutume de mettre si souvent
la main à la plume ; mais vous aurez encore ce mot
de moi par Feret, que j'envoie en Guienne, pour vous
assurer que je vous aime plus que vous ne le sauriez
imaginer. Crois, mon ami que je désire fort qu'il se
présente une bonne occasion pour te le faire paraître.
Si le prince de Parme s'approche de nous, vous aurez
de mes nouvelles bientôt, et je me promets que vous
ne serez pas des derniers qui se rendront près de moi.
Feret vous contera le reste : et sur ce , la Gode , Dieu
vous ait en sa garde. Écrit à Champ-sur-Marne, le
viij* octobre.
Henry.
40« DB L'aOE.
A Gabrielle d'Estrées.
Gsibrielle d^Estrées dite la beUe Gabrielle ^ fille d*Antoine d^Ëstrées, marquis de Gœuvres, et de Françoise Babou de la Bourdaisiére , née vers 1575, d'autres disent 1571, vit pour la première fois Henri IV en novembre 1590. Elle avait déjà touché le cœur, et accueilli paraît-il les hommages du duc de Bellegarde. Voici la première lettre que nous ayons à cette maîtresse.
Mon bel ange , si à toutes heures m'était permis de vous importuner de la mémoire de votre sujet, je crois
> Gode vieux mot qu'on croit avoir signifié fainéant^ mauvaUe femme. Pourquoi ce sobriquet à M. de Souvré l'un des hommes les plus considérés de son temps? par contre-vérité peut-être.
318 TROISIÈME PATHIE.
que la fin de chaque lettre serait le commencement d'une autre. Ainsi incessamment je vous entretiendrais, puisque l'absence me prive de le faire autrement. Mais les afifaires, ou pour mieux dire, lesimportunités sont en plus grand nombre qu'elles n'étaient à Chartres *. Ils * m'arrêtent encore demain, que je devais partir. Dieu sait les bénédictions que ma sœur leur baille. Souvray nous fait aujourd'hui festin, où seront toutes les dames. Je ne suis vêtu que de noir: aussi suis-je veuf de ce qui me peut porter de la joie et du contentement. Il ne se vit oncques une fidélité si pure que la mienne; glorifiez- vous-en, puisque c'est pour vous. Si d'O ^ est où vous êtes, avertissez-le quand mes laquais partent, afin qu'il me mande des nouvelles des ennemis. Dès que j'aurai vu ma sœur,je vous enverrai la Varenne , qui vous apportera le jour de mon retour assuré, que j'avancerai, comme la personne du monde qui a le plus d'amour et qui est absent de sa déité. Croyez-moi, ma chère souveraine, et recevez ces xxxx ou cent baise-mains d'aussi bon cœur que les vous feis * hier, ce iv' février.
' Pendant le siège de Chartres, en novembre 1590, Gabrielle d'Estrées accompagnée par sa tante, madame de Sourdis, fui Tobjet de fêtes brillantes données par le roi.
- J'ai déjà dit que dans ces temps-là le mot affaire était généralement masculin.
3 DO était surintendant des finances de Henri IV.
* Prétérit alorà usité du verbe fairp.
A Gabrielle d'Estrées.
Je ne sais de quel charme vous avez usé, mais je ne supportais point les autres absences avec tant d'impatience que celle-ci ; il me semble qu'il y a déjà un siècle que je suis éloigné de vous. Vous n'aurez que faire dç solliciter mon retour; je n'ai artère ni muscle qui à chaque moment ne me représente l'heur de vous vqir, et ne me fasse sentir du déplaisir de votre absence. Croyez, ma chère souveraine, que l'amour ne me violenta jamais tant qu'il fait. J'avoue avoir tout sujet de m'y laisser mener ; aussi le fais-je avec une naïveté qui témoigne la réalité de mon affection , parce que je m'assure que vous n'en doutez pas. Je finirai ce discours pour en commencer un autre , qui est que nos dames ont bien couru fortune, et ont bien ressenti des incommodités de la guerre. Votre tante * vous en écrit, à qui le parentage de mon bel ange servit fort. J'y feis ce que je devais. Je monte à cheval et vais dîner à Boigency. Si monsieur de Guise est parti d'Orléans, demain nous nous verrons. Mon tout, aimez-moi fort. Je te jure , mes belles amours , qu'en tout mon voyage mes yeux ne verront qu'autant qu il faudra pour raconter ce qui sera par où je passerai. Ce voyage retardera mon retour de trois jours. Bonjour, ma souveraine, je baise un million de fois vos belles mains. A Marchenoy , ce x* février.
* Madame de Sourdis.
* Marchenoir, petite ville de la Beauce, département de Loir-ôl Gber, arrondissement de Blois.
:ï20 TROISIÈME PARTIE.
A Gabrielle d'Estrées.
Mon malheur de ne savoir point de vos nouvelles continue , qui me fait vous envoyer La Fon en diligence , craignant qu'il vous soit arrivé quelque accident. Renvoyez -le moi promptement, mes chères amours, je vous supplie. 11 m'a promis d'être plus diligent que lorsque je le dépêchai d'Épernay. J^ pars demain et serai à Tours dimanche *, s'il plaît à Dieu. Ce voyage de Berry a retardé de huit jours mon retour. J'espère qu'il n'arrivera plus d'incident notable qui me retarde. Le désir extrême que j'ai de vous voir me fait passer par-dessus infinies occasions qui naissent à tout moment. Je n'ai failli un seul jour à vous dépêcher un laquais. Mon amour me rend aussi jaloux de mon devoir que de votre bonne grâce, qui est mon unique trésor. Croyez, mon bel ange, que j'en estime autant la possession que l'honneur d'une douzaine de batailles. Soyez glorieuse de m'avoir vaincu, moi qui ne le fut jamais tout à fait que de vous, à qui je baise un million de fois les pieds. Ce xvij* février.
A Gabrielle d'Estrées.
Mes belles amours , ce sera demain que je baiserai ces belles mains par millions de fois; je ressens déjà du soulagement en mes peines par l'approche d'un tel
^ Le roi écrivait du bourg d'Olivet près d'Orléans. Il disait le même jour : a Je pars demain pour m'en aller à Tours : J'espère d'arriver dans quatre jours. » On n'allait pas vite en voyage à cette époque.
heur, que je tiens cher comme ma vie; mais si vous me le retardez d'un jour seulement, j'en mourrai Envoyez -moi anhui * La Varenne, instruit de vos commandements. J'ai recouvert un cœur de diamant qui vous fera mourir d'envie. Si les anges portaient des bagues * , il vous serait extrêmement propre. Jamais absence ne m'a tant ennuyé que celle-ci. Passer le mois d'avril, absent de sa maîtresse, c'est ne vivre pas. Vous recevrez deux lettres anhui de moi, et moi deux baisers demain de vous. Bonjour, ma chère maîtresse : je baise un million de fois vos pieds. De Mantes, ce xx* avril.
A Gabrielle d'Estrées.
Le roi est à la veille d*abjarer. Les hisloriens s^accordent à dire que Gabrielle d'Estrées l'avait beaucoup exhorté à cet acte politique autant pour le moins que religieux.
.J'arrivai arsoir de bonne heure et fus importuné de Dieu-gards jusques à mon coucher. Nous croyons la trêve et qu'elle se doit conclure ce jourd'hui. Pour moi, je suis, à l'endroit des ligueurs, de l'ordre de Saint-Thomas. Je commence ce matin à parler aux évoques. Outre ceux que vous mandai hier pour escorte, je vous envoie cinquante arquebusiers qui valent bien des cuirasses. L'espérance que j'ai devons voir demain retient ma main de vous faire plus long discours. Ce sera dimanche que je ferai le saut périlleux. A l'heure que je vous écris j'ai cent importuns
* Aujourd'hui, comme il a été dit ci-dessus.
* Par le mot bagtie, on entendait alors toutes sortes de bijoux.
332 TROISIÂME PARTIE.
sur les épaules, qui me feront haïr Saint-Denis comme vous faites Mantes. Bonjour, mon cœur, venez demain de bonne heure, car il me semble déjà qu'il y a un an que je ne vous ai vue. Je baise un million de fois les belles mains de mon ange et la bouche de ma chère maîtresse. Ce 23" juillet.
m. — Henri iv, Roi de France (Catholique).
A Monsieur du Plessis.
Après rabjuralioQ du roi, un grand nombre de protestants, et entr'autres duî Plessis Mornay, s'éloignèrent de lui. Il existe plusieurs lettres du roi à du Plessis répétant les mêmes invitations à le venir trouver.
Monsieur du Plessis , je suis las de vous écrire toujours une même chose. Je désire infiniment de vous voir, même avant la venue des députés qui doivent venir avec Viçose , et que j'ai mandés par lui. Venez; j'ai tant besoin de votre présence que je ne m'en puis passer, pour des raisons que je ne vous puis écrire. Venez, encore un coup; votre séjour près de moi ne sera que de peu de jours. Je serai bien aise que vous aviez donné quelque ordre à rendre contents les Suisses ; mais que cela ne vous attache point tant par delà que vous en soyez plus longtemps à venir. A Dieu , lequel je prie vous avoir, Monsieur du Plessis, en sa garde. Ce xxviij® août, à Melun.
Henry.
Venez, venez, venez, si vous m'aimez.
41* DB L*AOB.
A Monsieur de Rosny.
Voici un exemple des exigences qui se produisirent de la part des gouverneurs de provinces et de villes pour se rendre à Tautorité du roi, auqniel il en coûta des sommes énormes (32,112,981 livres du temps) pour entrer en possession de son royaume. Il s'agit ici deVillars, gouverneur de Rouen.
Mon ami, vous êtes une bête d'user de tant de remises et apporter tant de difficultés et de ménage en une affaire de laquelle la conclusion m*est de si grande importance pour l'établissement de mon autorité et le soulagement de mes peuples. Ne vous souvient-il plus des conseils que vous m'avez tant de fois donnés, m'alléguant pour exemple celui d'un certain duc de Milan au roi Louis onzième, au temps de la guerre nommée du Bien public, qui était de séparer par intérêts particuliers tous ceux qui étaient ligués contre lui sous des prétextes généraux ; qui est ce que je veux essayer de faire maintenant, aimant beaucoup mieux qu'il m'en coûte deux fois autant en traitant séparément avec chaque particulier, que de parvenir à mêmes effets par le moyen d'un traité général fait avec un seul chef ( comme vous saviez bien des gens qui me le voulaient ainsi persuader), qui peut par ce moyen entretenir toujours un parti formé dans mon État. Partant, ne vous amusez plus à faire tant le respectueux pour ceux dont il est question % lesquels
^ Il ne s'agissait de rien moins que de retirer à Biron Tamirauté pour la donner à ViUars, et d'autres concessions excessives à faire à ce dernier.
nous contenterons d'ailleurs , ni le bon ménager , ne vous arrêtant à de l'argent; car nous payerons toul des mêmes choses que l'on nous livrera, lesquelles, s'il fallait prendre par la force , nous coûteraient dix fois autant. Comme donc je me fie du tout en vous et vous aime comme un bon serviteur, ne doutez plus à user absolument et hardiement de votre pouvoir, que j'autorise encore par cette lettre en tant qu'il en pourrait avoir besoin , et concluez au plus tôt avec M. de Villars. Mais assurez si bien les choses qu'il n'y puisse arriver d'altération , et m'en mandez promptement des nouvelles ; car je serai toujours en doute et en impatience jusqu'à ce que j'en aie reçu; puis, lorsque je serai roi paisible, nous userons des bons ménages dont vous m'avez tant parlé ; et pouvez vous assurer que je n'épargnerai travail, ni ne craindrai péril pour élever ma gloire et mon État en leur plus grande splendeur. A Dieu, mon ami.
De Senlis, ce vig** de mars 1594.
Henry.
A Monsieur de Nevers.
Paris a été ouvert au roi par Brissac. Henri IV y est établi: il en est dans le ravissement.
Mon cousin, il me tarde que je vous puisse faire la bienvenue en ma maison du Louvre, et servir de commissaire pour vous remettre en possession de la vôtre, laquelle j'ai nettoyée avec le reste de cette ville des fâcheux hôtes qui y étaient ; c'est Dieu qui a fait cette bonne œuvre , y ayant disposé les volontés qni
ÉCRITS DE HENRI lY. 325
auparavant avaient toute autre inclination. Je Ten ai remercié et remercie de tout mon cœur, et m'en réjouis avec vous le priant de me vouloir continuer sa sainte bénédiction à rentier rétablissement de ce royaume et repos du pauvre peuple , et qu'il vous ait , mon cousin, en sa sainte et digne garde. De mon cabinet du Louvre, le xxii* mars.
Henry.
A Gabrielle d'Estrées.
Ver8 la lia de l'aonée.
Il n'y a rien qui me continue plus mes soupçons , ni qui me les puisse plus augmenter que la façon dont vous procédez en mon endroit. Puisqu'il vous plaît me commander de les bannir du tout, je le veux; mais vous ne trouverez mauvais qu'à cœur ouvert je vous en dise les moyens , puisque quelques attaques que je vous aie données assez découvertement, vous avez fait semblant de ne les point entendre ; ainsin l'ai-je jugé par les réponses. C'est pourquoi hier je commençais ma lettre par : // n'y a pire sourd qui ne veut ou'ir. Je protesterai pour commencement, devant vous, ma chère maîtresse, que ce que j'alléguerai les offenses que j'ai reçues n'est pour en avoir oui reste d'aigreur dans l'âme , me sentant trop satisfait de la peine qu'avez prise de m'en contenter, mais seulement pour vous montrer mes justes occasions de soupçon. Vous savez combien j'arrivai offensé en votre présence du voyage de mon compétiteur \ La
* Le duc de Bellegarde.
force que vos yeux eurent sur moi vous sauva la moitié de mes plaintes, vous me satisfltes de bouche, non de cœur, comme il y parut ; mais si j'eusse su ce que j'ai appris , depuis être à St-Denis , du dit voyage , je ne vous eusse vue et eusse rompu tout à plat. Je brûlerais plutôt ma main qu'elle l'écrivit, et couperais plutôt ma langue qu'elle le dit jamais qu'à vous. Depuis vous avoir vue , vous savez ce que m'avez fait. Tout rassemblé, jugez, si je ne vous en vois point bannir la cause, ce que je dois espérer. Que me pouvez-vous promettre que ce que vous aviez fait. Quelle foi me pouvez-vous jurer, que celle que vous avez faussée deux fois ? 11 faut donc des effets. Vous vous doutez de mes soupçons, et ne vous oflTensez point des infidélités et perfidies des autres ; l'inégalité est trop grande. Vous me mandez que vous me tiendrez les promesses que vous me fîtes dernièrement. Comme le vieux Testament a été aboli par la venue de Notre-Seigneur , aussi nos promesses l'ont été par la lettre que vous écrivîtes à Compiègne. Il ne faut plus parler A^jeferay^ il faut dire^*^ fais. Résolvezvous donc, ma maîtresse , de n'avoir qu'un serviteur. 11 est en vous de me changer, il est en vous de m'obliger ; vous me feriez tort si vous croyez que rien qui soit au monde vous puisse servir avec tant d'amour que moi. Nul ne peut aussi peu égaler ma fidélité. Si j'ai commis quelque indiscrétion, quelle folie ne fait commettre la jalousie ! Prenez-vous en donc à vous. Jamais maîtresse ne m'en avait donné; c'est pourquoi je ne connaissais rien de si discret que moi. Feuillemorte a bien fait connaître, en craignant
les ligueurs, qu'il n'était ni amoureux ni à moi. J'ai telle envie de vous voir, que je voudrais, pour l'abréviation de quatre ans de mon âge, le pouvoir faire aussitost que cette lettre , que je finis par vous baiser un million de fois les mains. Hé bien ! vous ne m'estimez pas digne de votre peinture !
A Gabrielle d'Estrées.
Vers la fin de l'année.
Je vous écris, mes chères amours, des pieds de votre peinture , que j'adore seulement ponr ce qu'elle est faite pour vous , non qu'elle vous ressemble, j'en puis être juge compétent, vous ayant peinte en toute perfection dans mon âme, dans mon cœur, dans mes yeux.
A LA Reine d'Angleterre.
On ne donne pas cette lettre comme une de ceUes qui placent Henh IV parmi les écrivains distingués; eUe serait plutôt un exemple du mauvais goût dans lequel il tomba quelquefois et qui du reste était celui du temps; mais elle est curieuse au point de vue des relations existantes entre les deux grandes Ûgures de Tépoque. On s'étonnerait que Henri IV ait osé se permettre avec Elisabeth de telles exagérations, frisant quelque peu le persiflage, si Ton ne savait que les prétentions de la vieille reine étaient au-dess]^s de tout ce qu'on lui pouvait dire.
Madame , je ne sais si je me dois excuser envers vous, et vous demander pardon comme d'un péché commis contre votre volonté, d'avoir retenu le beau portrait que l'on m'a voulu faire croire que vous envoyez à ma sœur, ou vous remercier comme d'une
faveur particulière qui m'était destinée en votre cœur. Si j'ai fait faute, je me promets que vous en êtes la principale cause ; car la représentation d'une si grande beauté * est une trop forte tentation, à qui en aime et révère le sujet, pour préférer le plaisir d'autrui au sien : ce que aussi j'eusse d'autant moins pu permettre, que nul ne pouvant égaler l'affection avec laquelle je vous honore et sers en mon âme, nul aussi ne pouvait mériter cette grâce comme moi. Mais je laisserai ces excuses, pour la persuasion que je me suis faite en la contemplation de ce que l'art s'est voulu efforcer de rendre admirable à ceux qui n'ont eu l'heur d'en voir le naturel (en quoi je confesse avoir aussi commis ce péché d'envie contre le peintre qui l'a portrait), que le portrait, comme ayant quelque esprit divinement infus, a consenti à mon désir de n'en permettre la possession à un autre : et m'assure que vous n'en dédirez mon opinion.
Sur cette espérance. Madame, je vous remercie bien humblement d'une si singulière faveur qu'il vous a plu me départir, que je tiendrai pour un gage bien cher, et objet continuel de l'amitié que je me persuade que vous me faites l'honneur de me porter ; et qui m'excitera d'autant plus à tâcher par tous les moyens qu'il me sera possible de la pouvoir mériter, comme en vous baisant très humblement les mains je reconnaîtrai à jamais d'être. Madame,
Votre très affectionné et humble frère et serviteur,
Henry.
* Elisabeth, étant née en 1533, avait alors 61 ans.
42« DE L*AOB.
Au Cardinal de Joyeuse.
Vers le mois d'août.
Le cardinal de Joyeuse avait le titre de Protecteur des affaires du roi à Rome, où il résidait. Les lignes qui suivent ne sont probablement qu'un post-scriptum ajouté à une lettre relative à Tabsolution du roi par le pape, laquelle absolution eut lieu le 30 août de cette année.
Mon cousin, depuis la présente écrite, j'ai encore considéré le contenu de votre lettre en chififre par laquelle ayant entendu à quoi Ton pourrait ou voudrait étendre la requête de l'absolution, j'ai bien voulu vous prier de regarder tous ensemble que cela soit conduit de façon qu'il ne m'en puisse advenir aucun préjudice, n'ayant pensé d'entrer un aucune justification de ce que j'ai fait, devant autre que devant Dieu à qui seul J'en suis responsable ; et encore que Tabsolution que j'ai eu, en vertu du brief (sic) de Sa Sainteté soit satisfaisante poUr me délivrer de tout scrupule que le dit fait me pouvait apporter, toutefois pour plus grande satisfaction de ma conscience et pour le désir que Sa Sainteté a montré avoir que je la prinse encore d'elle, je me suis encore disposé à la lui demander, estimant qu'elle se contentera de cet honneur; mais je veux bien qu'on lui fasse connaître que , si on voulait user de formalités contraires à ma dignité , ce serait chose que je ne pourrais souffrir ni passer.
330 TROISIÈME P^TIË.
A Monsieur de la Force.
Monsieur de la Force , je n'ai reçu que aujourd'hui seulement la vôtre par Vallon, car il a été pris prisonnier par ceux de Montpensier, et n'en est de retour que ce matin. De mes serviteurs m'avaient bien mandé que ma sœur était malade, mais qu'elle avait défendu à tous les siens de me l'écrire ; si bien que je croyais que l'envoyant visiter je ne lui ferais pas plaisir, et que cela lui ferait redoubler son mal, c'est ce qui m'a empêché de le faire. Cependant je ne vous cèlerai point que je trouve fort mauvais que M"' de la Barre, quelque défense qu'elle eut de sa maîtresse , ne me l'ait écrit : ce que je lui ferai connaître lorsque je la verrai, ce qui sera bien tost. Dieu aidant. Je vous dirai que j'ai reçu ces jours passés une lettre de ma sœur par un des siens , qui m'ofifense fort , où , après une grande quantité d'injures fort humbles, elle me fait connaître son mauvais naturel ; car elle se plaint de moi le plus cruellement qu'il est possible, avec douces paroles en apparence, mais toutes autres, comme je vous ferai voir par sa lettre que je vous montrerai. Avec tant de déplaisirs qui me traversent maintenant, je n'en ai senti un plus sensible que, désirant son bien, m'en savoir si peu de gré *. Les ingratitudes seront punies du ciel, et là je la remets. Quoi qu'elle fasse et die, je ne laisserai d'être son père, son frère et son roi , et de faire mon devoir, encore qu'elle ne
1 Catherine ne pardonnait guère à son frère d'avoir empêché son mariage avec son cousin, le comte de Boissons, qu'eUe aimait. J)'aiJleurs, on sait qu'elle élait d'un caractère entier etdifflcile.
ÉCRITS DE HENRI lY. 331
fasse le sien : ce que tout le monde ne fait pas aussi à cette heure ; mais Dieu me fera la grâce que je ferai le mien. Croyez que cela m'offense fort. J'enverrai demain Roquelaure vers elle, instruit fort particulièrement de mes volontés et intentions, lesquelles il vous communiquera. Il ne sera de huit jours par-delà pour ce que ceux de Montpensier courent sur le chemin de la poste, et prennent tout le monde ; même encore ce jourd'hui ils ont pris deux courriers , si bien qu'il n'ira prendre la poste qu'à Nevers.... Les affaires ne vont guère bien ; j'y apporte ce que je puis , mais non ce que je veux. Vous me verrez tout amaigri , non de maladie, car je ne me portai jamais mieux, mais de fâcherie et de voir que tout le monde fait si mal son devoir. Je vous en dirai davantage lorsque je vous verrai qui sera bien tast. A Dieu, Monsieur de la Force.
Ce 13* septembre, à Lyon.
Henry.
Au Comte de Soissons.
Mon cousin, comme je n'ai pas attendu votre conseil pour retirer mon neveu le prince de Condé du lieu où il était et l'approcher de moi , il n'était pas aussi fort nécessaire que vous prissiez la peine de me ramentevoir de le faire instruire en la religion catholique, comme vous avez fait par votre lettre ; car vous n'avez
1 Le comte de Soissons et le prince de Condé, empoisonné à Sâint-Jean-d'Angely en 1588, étaient frères. Le neveu dont il est ici question était fils de ce dernier et le même qui fut marié plus tard à Mademoiselle de Montmorency.
du douter de mon intention sur cela , pour être trop publique et connue par tout le monde. Mais voulezvous vous acquitter utilement et comme vous devez de robligation que vous avez à la mémoire de feu mon cousin le prince de Condé, votre frère ? Épousez plus vivement que vous ne faites la justice de sa mort ; car vous savez que je ne puis plus, comme roi et juge de cette cause, en continuer la poursuite, de laquelle autrement je ne vous eusse cédé le soin, tant je prends de plaisir de faire le bien que les autres se contentent d'écrire. Je prie Dieu, mon cousin, qu'il vous ait en sa sainte garde. Écrit à Folembray, le 15' jour de décembre 1595.
Henry.
43* DE L*AGB.
A Gabrielle d'Estrées.
Mes chers amours, ce courrier est arrivé ce soir. Je le vous ai soudain redépéché pour ce qu'il m'a dit que vous lui aviez commandé d'être demain de retour auprèsMe^vous, et qu'il vous rapportât de mes nouvelles. Je me porte bien, Dieu merci, accompagné d'un désir violent de vous voir. L'on m'a écrit de Paris que les dames y disent que j'emploie trois ou quatre heures le soir à médire d'elles. Vous pouvez leur témoigner que |mes affaires ne me donnent pas une heure de relâche, laquelle j'ai toujours employée auprès de
ÉCRITS DE HENRI lY. 333
VOUS, OÙ étant, mes yeux ni ma langue ne pense pas en eux. Bien ai-je un registre des mauvais contes qu'ils font ; et vous me ferez plaisir de leur dire que je saurai bien rendre la pareille en temps et lieu. Notre fils », se porte bien. Demain je vais à la Fère au soir. Je vous en manderai des nouvelles. Je baise un million de fois vos belles mains. Faites mes recommandations à votre tante de Sourdis. Ce 21 janvier.
Henry.
44* DB l'âge.
Au Duc DE Joyeuse.
11 y eut cinq frères de ce nom. — Anne de Joyeuse, mignon de Henri III, qui fut tué à la bataille de Coutras avec un de ses Frères.— Anne-Scipion de Joyeuse qui fut grand prieur de Tout louse et périt devant Villemur. — François de Joyeuse qui fut cardinal et servit utilement Henri IV en cour de Rome. — Enfin Henri de Joyeuse qui porta d'abord les armes, puis se fit capucin, puis sortit du monastère, devint maréchal de France, et rentra au couvent en 1599. La présente lettre ne peut être adressée qu'à ce dernier.
Mon cousin, Il me souvient bien que je vous promis, à votre partement, ainsi que vous le désirâtes, que s'il m'était fait quelque rapport de vous ou plainte, que je vrfus en avertirais avant que d'en faire autre enquête. C'est pourquoi je vous veux ici tenir promesse et, avec cette commodité, vous dire que l'on se
» César de Vendôme, l'aîné des enfants de Gabrielle. né en juin 1594.
plaint que vous tenez encore des soldats dans ces tours qui sont proches du palais de Toulouse ; que la citadelle d'Âlby n'est point démolie, ni mon autorité bien reconnue en la dite ville , et moins en celles du pays, où la désobéissance est pareille que auparavant, et que mes bons serviteurs n*y sont pas admis. L'on se plaint aussi que cette dernière élection des capitouls qui s'est faite à Toulouse se pouvait faire meilleure, et que les nommés sont personnes de peu de qualité et reconnues pour avoir été factieux. Gomme je vous tiens promesse d'un côté , je la vous tiens bien aussi de l'autre: qui est de n'ajouter aucune foi à tout cela que je ne sache par vous-même ce qui en est, comme je vous prie de m'en éclaircir ; et s'il reste à exécuter quelque chose de ce qui a été traité , de le vouloir faire promptement, afin que ceux qui cherchent où redire n'y trouvent point de prise ; vous assurant que, pour mon regard, je n'ai nulle disposition à interpréter mal rien qui vienne de vous, et bien plutôt à en demeurer toujours en très bonne opinion; car il me semble qu'après le langage que je vous ai tenu et vous à moi, qu'il faudrait être trop mauvais naturel pour y avoir mauvaise intention, je ne le crois
ni croirai jamais de vous . Crois en autant que moi , mon ami, je te prie, et que je suis du tout porté à t'aimer et chérir, comme je sais que tu le vaux et mérites. Sur ce, Dieu vous ait en sa sainte garde. Ce premier de janvier, à Rouen
A Monsieur de Grillon.
C'est sans doute cette lettre que Voltaire avait en vue lorsque, ue s'inquiétant ni du temps ni du lieu, et citant sans doute de mémoire, il faisait dire à Henri IV : a Pends-toi, brave Grillon : nous avons combattu à Arques, el tu n'y étais pas. Adieu, brave Grillon ! Je vous aime à tort et à travers. »
Il s'agit ici de la tentative faite par le cardinal Albert, à la tète de vingt mille espagnols, pour secourir Amiens, et de la chasse que les Français leur donnèrent les 15 et 16 septembre 1597.
Brave Grillon, pendez-vous de n'avoir été ici près de moi lundi dernier à la plus belle occasion qui se soit jamais vue et qui peut-être se verra jamais. Groyez que je vous y ai bien désiré. Le cardinal nous vint voir fort furieusement, mais il s'en est retourné fort honteusement, j'espère jeudi prochain être dans Amiens, où je ne séjournerai guère, pour aller entreprendre quelque chose, car j'ai maintenant une des belles armées que l'on saurait imaginer. Il n'y manque rien que le brave Grillon, qui sera toujours le bien venu et vu de moi. A Dieu. Ge xx* septembre, au camp devant Amiens.
Henry.
A Gabrielle d'Estrées.
Mes chers amours, 11 faut dire vrai, nous nous aimons bien ; certes pour femme il n'en est point de pareille à vous ; pour homme, nul ne m'égale à savoir bien aimer. Ma passion est toute telle que quand je commençais à vous aimer; mon désir de vous revoir,
:i36 TROISIÈME PARTIE.
encore plus violent que alors ; bref je vous chéris , adore et honore miraculeusement. Pour Dieu, que toute cette absence se passe comme elle a commencé et bien avancé ! car dans dix jours j'espère mettre fin à ce mien exil. Préparez-vous, mon tout, de partir dimanche, et lundi être à Compiègne ; si vous y pensez être ce jour, il m'arrivera bien des affaires , où je m'y trouverai. Madame de Vau est ici : je ne l'ai vue ni ne la verrai si ne me le commandez. Bonsoir, mon cœur, je vous baise un million de fois les mains. Ce xxii octobre, d'Amiens.
 Monsieur du Plessis.
Du Plessis Momay fut victime de la part du marquis de Sainl- Phal d*un ^et-à-pent dans lequel il faillit périr.
Monsieur du Plessis, j'ai un extrême déplaisir de l'outrage que vous avez reçu, auquel je participe et comme roi et comme votre ami. Comme le premier, je vous en ferai justice et me la ferai aussi ; si je ne portais que le second titre, vous n'en avez nul de qui répée fut plus preste à dégainer que la mienne, ni qui vous portât sa vie plus gaîment que moi. Tenez cela pour constant, qu'en effet je vous rendrai office de roi, de maître et d'ami: et sur cette vérité je finis, priant Dieu vous tenir en sa garde.
De Fontainebleau, ce viij' novembre.
Henry.
ÊGU1¥ 1«E «E»l IV. ;Q7
ANSÉE 159s A ]lo5si£n DE CArso]n^.
La piéae&te leltre Sût aUaskm à la paix de Terriss qui fot lignée le 2 mai, et à Fédît de Nantes da 13 aviiL
Monsieiir de Caumont. ma sœur est en la même mauvaise humeur quelle était à Compiègue : qui m*est une affliction insupportable. C'est pourquoi je me dépêche le plus qu'il m'est possible de la marier, et me donner ce contentement, après tant d'autres que Dieu m'adonnés, comme delà paix générale en monroj'aume et la particulière avec ceux de la religion. Elle veut avoir tous les meubles que j'ai à Pau. Xavarrens et Nérac, faisant état de les prendre sans me les demander, ne se contentant de ceux que je lui ai ci-devant donnez qui étaient à Vendôme, encore qu'il y en eut bon nombre et de beaux. C'est pourquoi je vous prie . incontinent la présente reçue , d'en faire faire des inventaires de tous ceux qui sont à Pau , Navarrens et Nérac, par les conciérçes et gardes-meubles qui les ont en garde, et me les envoyer promptement par ce laquais, sans que personne en ait connaissance ni ne le sache. Pour ce, brûlez cettelettre; et croyez qu'après tant de bénédictions de Dieu , cet ennui est pour ne me les foire goûter comme j'eusse fait. A Dieu . mon ami. Ce xviq juin, à Paris.
Hrnry.
A Gabrielle d'Estrées.
Mes belles amours, Deux heures après Tarrivée de ce porteur, vous verrez un cavalier qui vous aime fort, que Ton appelle roi de France et de Navarre, titre certainement honorable, mais bien pénible. Celui de votre sujet est bien plus délicieux. Tous trois ensemble sont bons, à quelque sauce que Ton les puisse mettre, et n'ai résolu de les céder à personne. J'ai vu par votre lettre la hâte qu'avez d'aller à Saint-Germain. Je suis fort aise qu'aimiez bien ma sœur : c'est un des plus assurés témoignages que vous me pouvez rendre de votre bonne grâce , que je chéris plus que ma vie, encore que je m'aime bien. C'est trop causé pour vous voir si tôst. Bonjour mon tout. Je baise vos beaux yeux un million de fois. Ce xij septembre, de nos délicieux déserts de Fontainebleau.
A Monsieur de Maulevrière.
Vers la fin de septembre.
Montmorency, connétable de France, avait perdu sa seconde femme, Louise de Budos, jeune et belle encore, et il en éprouvait une vive douleur. Le roi lui avait déjà écrit une lettre de condoléance.
Monsieur Maulevrière. Je plains infiniment l'ennui de mon compère, que je ressens comme si c'était le mien, et me réjouis encore de ce que vous êtei près de lui, pour le lui faire passer au mieux qu'il vous sera possible. Je vous commande et vous con-
jure, si vous m'aimez, que vous n'en bougiez et ne Tabandonniez en cette affliction, où je sais combien peut la présence d'un parent et bon ami tel que vous lui êtes, et auquel il ait créance. J'envoie ce laquais exprès pour savoir de ses nouvelles ; mandez-m'en par lui et amplement ; et si d'aventure vous connaissez que pour lui faire passer son ennui plus aisément, et lui arracher la douleur du sein, il doive faire quelque voyage, conseillez-lui devenir ici. Je voudrais que d'ici à quelques jours vous l'amenassiez avec peu de train , afin qu'étant près de moi, je m'essaye de lui arracher la douleur de l'esprit. Son âge lui devrait avoir appris à consoler les autres, à plus juste raison, lui-même. Bonjour, Maulevrière.
Henry.
ANNÉjE 1599
46* DB L^AOB.
A Madame Catherine.
GahrieUe d'Estrées mourut à Paris, le 10 avril 1599. La sœur du roi lui en écrivit une lettre de condoléance, et c^est à cette lettre que répond le roi.
Ma chère sœur, j'ai reçu à beaucoup de consolation votre visite; j'en ai bien besoin, car mon affliction est aussi incomparable comme l'était le sujet qui me la donne : les regrets et les plaintes m'accompagneront jusque au tombeau. Cependant, puisque Dieu m'a fait naitre pour ce royaume et non pour moi, tous mes
sens et mes soins ne seront plus employés qu-à Tavancement et conservation dicelui. La radne de mon amour est morte, elle ne rejettera plus^; mais celle de mon *amitié sera toujours verte pour vous^ ma chère sœur, que je baise un million de fois. Ce XV* avril 1599, à Fontainebleau. '
 MON GOMPîiRE LE CoPnS-ÉTABLE DE FRANCE.
Le roi ayant été parrain, en 1595, d'un fils de Montmorency, pri^ dès lors rhabitude d'appeler le connétable mon compère.'
Mon compère. Ayant su que vous êtes à Paris, je vous ai dépêché ce laquais, pour vous dire comme je suis venu faire un tour jusques ici, d'où j6 pars demain matin pour aller coucher à Orléans , et le lendemain à Blois, Dieu aidant, où je vous prie de vous rendre aussi tost, et où nous mangerons les meilleurs melons et fruits du monde, et y passerons aussi bien notre temps. Mais souvenez-vous aussi d'amener avec vous, soit par amour ou par force, le lévrier, car il est de trop bonne compagnie pour le laisser là, et avec lui Saint-Victor avec ses chiens ; car autrement, durant notre absence, il ruinerait toutes nos garannes d'alentour de Paris et prendrait toutes nos perdrix. Je vous prie, mon compère, de hâter votre venue, assuré que vous serez le bien venu et vu de moi, qui vous aime comme vous le sauriez souhaiter. Bonjour. Ce mercredi matin, xxviij*' juillet, au bois de Malesherbes.
Henry.
ï Henri IV était sans doute de bonne foi lorsqu'il parlait ainsi; mais sa résolution ne put tenir longtemps contre les artifices d'Henriette d'En tra gués.
A MADEttOlisELLE D'EnTRAGUES.
Lqs lettres de Henri. IV à Henriette d'Entragues montrent parfaitement combien cette triste famille d^Entragues exploita les fai-
. blesses galantes de ce pauvre roi, et jusqu'à quel point, avec elle, il abaissa son caractère.
Mes chères amours, La Varane et le laquais sont arrivés en même heure. Vous me commandez de surmonter, si je vous aime, toutes les difficultés que l'on pourra apporter à notre contentemejit. J'ai assez montré la force de mon amour, aux propositions que j'ai, faites, pour que du côté des vôtres ils n'y apportent plus de difficultés. Ce que j'ai dit devant vous, je n'y manqiieîrai point, mais rien de plus. Le comte de Lude part demain au matin ; il a dès après dîner toute sa dépêche. Je voirai de bon cœur M. d'Entragues et ne le lairrai guères en repos que nôtre affaire ne soit faite ou faillie. Cet homme de Normandie est venu ici,, et me vient de dire qu'entre ci et quinze jours nous devojis avoir la plus grande brouîUerie du monde, ,qui sera causée par vos père, mère ou frère * , et sera tramée à Paris ; que vous et moi tiendrons tout pour rompu ; que demain il me dira le
moyen de l'empêcher Car M. le cardinal de Joyeuse
entre, qui rompt notre propos. Bonsoir, le cœur à moi, je baise vous un million de fois. Ce vi® octobre.
^ Le père, François d'Entragues, qui (Ut gouverneur d'Orléans, homme sans modalité ; la mère^ Marie Touchet/ancieime mat-: tresse de Charles IX, dont elle avait un fils, le comte d'Auvergne, par conséquent, frère utérin d'Henriette, le plus mauvais garnement de son temps. . - / .
34!^ TROltflfniE PARftÈ.
A Mademoiselle d'Entragues.
J'ai bien connu par votre lettre que vous n'aviez pas les yeux bien ouverts,! ni les conceptions aussi, car vous avez pris la mienne d'un autre biais que je ne l'entendais. Il faut laisser ces brusquetés ai vous voulez l'entière possession de mon amour. Car comme roi et comme gascon , je ne sais pas endurer ; aussi ceux qui aiment parfaitement comme moi veulent être flattés, non rudoyés. Quand M. d'Ëntragues sera ici, je vous témoignerai si je vous aime ou non. Cependant il vous sied mal d'en douter, et cela m'oflTense. Arsoir votre diamant tomba hors d'œuvre, et fort heureusement je le retrouvai. Dieu sait si j'en fus en peine, car j'eusse mieux aimé avoir perdu le doigt, tenant si cher tout ce qui vient de vous que rien n'en approche en comparaison. Naus * n'est point encore venu; j'espère vous voir dimanche en public, puisque me l'avez dénié en particulier. Bonjour mes chères amours, je ne suis pas bien satisfait, je ne le vous puis taire. Je baise vos beaux yeux un million de fois. Ce vij* octobre.
A Mademoiselle d'Ëntragues.
Mes chères amours, je reçus arsoir votre lettre par le retour de Petit, recevant avec extrême contentement l'honneur que vous me faites de m'assurer tou-
I Nau ou Naus était Tagent des d'Ëntragues.
jours de votre bonne grâce. J'ai vu par icelle rétonnement de votre père ; il a bien raison, car sa procédure m'a aliéné de toutes sortes de traités avec lui. Vous me mandez que vous espérez qu'il me contentera ; je vous supplie à mains jointes, ma chère âme, que je n'aye plus affaire à lui. Pouvant trouver notre contentement entre nous deux, sachons-nous en le gré tout entier. L'argent pour vous acheter une terre est tout prêt ; rien ne vous manquera. Marchaumont viendra dans une heure; M. de Fleury est ici; je travaillerai pour vous plus que Nau ; mais ne m'allez plus brouiller avec cet homme qui n'a songé depuis hier qu'à trouver moyen d'accrocher encore quelque chose pour m'affliger. Je vous eq supplie encore le genou en terre, et que nos heurs ne dépendent plus que de nous. S'il vous plaisait vendredi venir diner à Fleury, je tâcherais à vous y faire bonne chère. Aimez-moi comme celui qui n'aimera jamais que vous. Sur cette vérité, je baise un million de fois tous les petits garçons * . Ce xnj" octobre.
47* DE l'âge
A Mademoiselle d'Entraguës.
Le même jour, Henri IV écrivit à la fiUe et au père sur le même sujet, c'est-à-dire la restitution de la fameuse promesse de mariage qu'il avait eu la faiblesse de signer.
Mademoiselle, l'amour, Thonneur et les bienfaits
* Il paraîtrait que par petits garçons le roi désignait les seins de Mademoiselle d'Entraguës.
que V0U8 avez reçus de > moi eussent arrêté la plus légère âme du monde^ si elle n*eut point été accompagnée de mauvais naturel comme la v6bre. Je ne vous piquerai davantage , bien que je le pusse et dusse faire, vous le savez. Je vous prie de me renvoyer la promesse que savez ; et ne me donnez point la peine de la ravoir par autre voie. Renvoyez-moi aussi la bague que je vous rendis Tautre jour. Voilà le sujet de cette lettre, de laquelle je veux avoir réponse anuit
Henry^ Du vendredi matin xxj* avril .1600, à Fontainebleau.
A LA Princesse de Toscane.
Henri IV marchait contre le duc de Savoie, qui avait usurpé sur la France le maïrquisat de Salucéé et qui »d reftisait & le rendre» ou du moins élud9it par tpute9 espèces. 4e ruses cette restitution.
Ma maîtresse, je viens de recevoir une lettre de vous par les mains de Juanini , qui m'a apporté beaucoup de contentement, comme seront toutes celles que je recevrai, vous priant de m'en honorer le plus souvent que vous pourrez. Le duc de Savoie a fait le fin jusques à cette heure, mais je le presse de façon qu'il est au bout de son rolet * ; et si dans huit jours il ne me satisfait, la première lettre que vous recevi'ez de moi sera datée de Chambéry. Toute son espérance est de me faire quelque méchanceté, mais Dieu m'en gardera, premièrement pour vous, puis
< An bout^le son rouleau.
ÉGRiTS DE HENRI IV. 345
pour mes sujets. J'ai prins des eaux de Pougues. de quoi je me suis très bien trouvé } j'achevai hier d'en prendre. Gomme vous désirez la conservation de ma santé, j'en fais ainsin de vous et vous recommande la vôtre , afin que , à votre arrivée , nous puissions faire un bel enfant , qui fasse rire nos amis et pleurer nos ennemis. Frontenac me dit, à son arrivée, que vous désirez avoir quelques modèles de la façon que Pon s'habille en France. Je vous en envoie des poupinesS et avec M. le Grand je vous envoyeraiun très bon tailleur. Je commence à vous écrire librement; usez-en de même, car nous sommes liés d'un lien que rien que la mort ne peut séparer. Résolvez-vous , ma belle maîtresse, de me faire faire une faveur, car de vous seule en veux-je porter à cette guerre. Je finirai par cette requête, que je vous supplie m'accorder, et baiserai cent mille fois vos belles mains. Ge xxnij'' juillet, de Lyon.
A LA Reine.
Madame de Guercheville, partant de Ghambéry le 30 septembre, ne devait voir Marie deMédicis et lui remettre la présente lettre qa^après les épousailles qui eurent lieu à Florence, le 5 octobre.
Ma femme, vous verrez et entendrez par Madame de Guercheville mes volontés sur la forme que je désire que vous teniez en votre façon de vivre avec les princesses. Groyez-la de tout ce qu'elle vous en dira de ma part. G'est une des plus femmes de bien du monde, et qui m'est aussi fidèle servante. Aimez-là; ses conseils vous seront toujours très utiles et à moi très
' Poupées,
346 TROiSlàMR PARTIE.
agréables, j*espère vous voir si tôt après elle , que je ne la ferai plus longue. Je baise votre belle bouche cent mille fois. Ce dernier septembre.