‹ Henri iv.: sa vie, son œuvre, ses écritsChapitre 37 sur 39 · LB 4 MARS · texte numérisé non relu

LB 4 MARS

Je n'oserais dire que cette pièce soit entièrement l'œuvre de Henri IV : Les premières pages, formant pour ainsi dire exorde, me paraissent être en dehors de sa manière ; mais dès rentrée en matière franche et nette, on retrouve trop bien cette manière pour y chercher un autre rédacteur que le roi luimême : cela fut évidemment écrit ou tout au moins dicté par lui. Je me bornerai à reproduire ce qui me paraît devoir lui être attribué.

Henri III a sa résidence royale à Tours ; les Guises ont péri.

Le roi de Navarre est à Ghâtellerault avec son armée, il avance toujours et rien ne paraît pouvoir l'arrêter, il a 37 ans.

Ce manifeste, fit un très grand effet, et l'historien Pierre Mathieu en a dit : « Je n*ai rien vu imprimé en ce siècle, et rien ne s'est fait au delà, à mon ad vis, d'un jugement plus clair, de paroles plus belles, d'un ordre plus parfait. »

Aux TROIS États de ce royaume.

Messieurs,

S'il eut plu à Dieu tellement toucher le cœur du roi mon seigneur, et les vôtres, qu'en l'assemblée que quelques-uns de vos députés ont faite à Blois, près Sa Majesté, j'eusse été appelé, comme certes il me

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semble qu'il se devait, et qu'il m'eut été permis librement de proposer ce que j'eusse pensé être de Futilité de cet État, j'eusse fait voir ce que j'en avais, non seulement le désir au cœur, les paroles à la bouche, mais encore les effets aux mains ; que je n'ai point des ouvertures à dessein, des propositions conditionnées, de beaux mots auxquels je ne voudrais pas pourtant m'obliger; au contraire, de bonnes résolutions, de l'affection à la grandeur du roi et du royaume, autant qu'il se peut, voire aux dépens de la mienne; et que, quand tout le monde y sera disposé, il ne faudra ni traiter ni capituler avec moi : ma conscience m'assurant que rien ne m'a jamais rendu difficile , sinon ma considération et celle de mon honneur.

Puisque cela ne s'est point fait ( ce que, peut-être, la France comptera pour une de ses fautes, n'y ayant point de si bon médecin que celui qui aime le malade), je veux donc au moins vous faire entendre à ce dernier coup, et ce que je pense être de mon devoir, et ce que j'estime nécessaire au service de Dieu, du roi mon souverain, et au bien de ce royaume, afin que tous les sujets de cette couronne en soient instruits, et que tous, pour ma décharge, sachent mon intention, et par mon intention , mon innocence.

Je vous représenterai premièrement mon état ; non pour me glorifier, toutes et quantes fois que je le ferai Dieu m'abaissera; non pour vous dire que je parle à cheval et bien à mon aise, le même Dieu sait en quoi gitmon contentement, en quoi je me fie, en quoi je mets mon principal appui; mais pour vous représenter deux choses : l'une, la condition de ces misérables

guerres, les avantages que Ton a eus contre moi, de combien on m'a assailli, de combien on y a profité; afin aii moins que vous jugiez sans passion que Dieu ne m'a point conservé contre tant de forces , sans miracle; que ce miracle ne serait point, si rinnoocnce, le bon droit et la justice n'étaient de mon côté. L'autre, pour vous faire juges si ce que je dis maintenant, je le dis de peur ; si j'ai occasion de flatter mes paroles, pour la crainte d'un plus rude châtiment que ceux que j'ai reçus ; si c'est l'appréhension de ma ruine qui me fait ployer, ou, au contraire, si c'est le vrai sentiment des misères de mon pays , l'amour de la paix, la grandeur de la France qui me poussent à ce langage.

Je ferais le soldat, si je vous disais par ordre quelles armées depuis quatre ans sont venues à moi. Vous penseriez que je vous voulusse conter mes vaillances. Non, ce n'est pas mon intention. Que plut à Dieu que je n'eusse jamais été capitaine, puisque mon apprentissage se devait faire à de tels dépens. J'aurais bien plutôt fait de vous demander quels chefs la France a encore de reste, après ceux qui sont venus contre moi. J'ai vu, en quatre ans, dix armées, dix lieutenants de roi, ayant derrière eux les forces et l'appui du premier royaume de la chrétienté. Vous estimez que ce me soit gloire : tant s'en faut. Je vous dirai pour vous faire perdre cette opinion, que, de ces dix armées, je n'ai eu affaire en effet qu'à une, que j'ai combattue et défaite. Et en celle-là, Dieu s'est voulu particulièrement servir de mon moyen pour sa ruine. Mais en toutes les autres, je n'y ai eu quasi point de peine ; elles se sont presque fondues devant que de me voir ; et aussitôt en

ÉCRITS DE HENRI IV. :iUl

ai-je entenûu la dissipation que la venue. L'ange, la verge de Dieu, leur a ôté le moyen de me nuire. Ce n'est point à moi à qui la gloire de cela appartient ; je n'y ai presque rien apporté du mien.

Mais, en effet, quel est leur effet? Sachez-le de vos députés qui sont des provinces où ceux de la religion ont quelques lieux de retraite. Considérez l'état où ils étaient auparavant la guerre, et celui ou il sont à cette heure. Et quant et quant vous jugerez de quoi a servi, depuis quatre ans, la perte de la vie de un million d'hommes, la dépense d'une minière d'or, la ruine du peuple de France, que l'on a consentie à meilleur marché et plus aisément que s'il eut été question de la défaite des Ottomans, ou de joindre à notre couronne toutes celles de la chrétienté.

11 est impossible que vous demeuriez immobiles après cela, et que vous ne remarquiez que c'est un ouvrage et un effet extraordinaires. Là*dessus je vous dirai que, tout ainsi que cela doit arrêter vos yeux et vos mains, pour connaître que si vous débattez contre Dieu , vous débattez en vain ; de même je dois lever les mains au ciel, pour me garder de m'enfler de ces prospérités, et de m'en attribuer la cause. Étant très certain que, si je faisais autrement. Dieu tournerait sa vue ailleurs, et donnerait en deux mois plus d'avantage à mes ennemis sur moi, qu'en quatre ans je n'ai eu de faveurs de lui.

J'espère que je ne le ferai point, par sa grâce; et pour cet effet, je veux que ces écrits pour moi crient partout le monde, qu'aujourd'hui je suis aussi près de demander au roi, mon seigneur, la paix, le repos de

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son royaume et le mien, que j'ai fait jamais. J'avais au commencement de ces armes le respect de ma conscience et de mon honneur, que j'ai toujours supplié très-humblement Sa Majesté de laisser entiers. Les guerres n'ont rien diminué de cela ; mais elles n'ont rien ajouté non plus sur quoi je puisse me rendre difficile. Je l'en supplie donc très humblement. Et quant à vous. Messieurs, je pense que si vous l'aimez, si vous aimez son État , si vous en connaissez les maux et les remèdes, vous devez avoir commandé à vos députés, qui étaient à cette assemblée, de commencer et finir leurs conclusions par là. Je vous en prie et vous en semonds aussi.

Je sais bien qu'en leurs cahiers, vous leur avez pu commander d'insérer cette générale maxime, qu'il ne faut qu'une religion en un royaume, et que le fondement d'un état est la piété, qui ne peut être partout où Dieu est diversement servi. Je l'avoue, il est ainsi, et, àmon très grand regret, je vois force gens qui se plaignent de cela, peu qui y veulent remédier. Or, je me suis toujours offert à la raison, et m'y offre encore. Que l'on prenne les voies accoutumées en telles choses. S'il y en a d'extraordinaires, que l'on en cherche; et moi, et tous ceux de la religion, nous rangerons toujours à ce que discernera un concile libre. C'est le vrai chemin ; c'est celui seul que de tout temps on a pratiqué. Sous celui-là nous passerons condamnation. Mais de croire qu'à coups d'épée cela se puisse obtenir de nous, j'estime devant Dieu que c'est une chose impossible. Et de fait, l'événement le montre bien.

11 ne faut pas que je sois long sur ce propos, car

c'est une matière déjà disputée. Onm'a souvent sommé de changer de religion. Mais comment? la dague à la gorge. Quand je n'eusse point eu de respect à ma conscience, celui de mon honneur m'en eut empêché, par manière de dire. Qui ouït jamais parler que Ton voulut tuer un turc, un païen naturel ; le tuer, dis-je, pour sa religion, devant que d'essayer de le convertir? Encore estimai-je que le plus grand de mes ennemis ne me pense pas plus éloigné de la crainte et de la connaissance de Dieu, qu'un turc ; et cependant, on est plus sévère contre moi que l'on ne serait contre ce barbare.

Que diraient de moi les plus affectionnés à la religion catholique, si, après avoir vécu jusqu'à trente ans * d'une sorte, ils me voyaient subitement changer ma religion sous l'espérance d'un royaume ? Que diraient ceux qui m'ont vu et éprouvé courageux, si , honteusement, je quittais, par la peur, la façon de laquelle j'ai servi Dieu dès le jour de ma naissance ? Voilà des raisons qui touchent l'honneur du inonde. Mais au fond, quelle conscience? Avoir été nourri, instruit et élevé en une profession de foi ; et, sans ouïr, et sans parler, tout d'un coup, se jeter de l'autre côté? Non, Messieurs, ce ne sera jamais le roi de Navarre, y eut-il trente couronnes à gagner. Tant s'en faut qu'il lui en prenne envie, pour l'espérance d'une seule. Instruisez-moi, je ne suis point opiniâtre. Prenez le chemin d'instruire, vous y profiterez infiniment. Car si vous me montrez une autre vérité que celle que je

1 Gomme U est dit plus haut, le roi de Navarre avait alors 35 ans.

crois, je m'y rendrai, et ferai plus; car je pense que je ne laisserai nul de mon parti qui ne s'y rende avec moi. Vous ferez un beau gain à Dieu, une belle conquête de conscience en la mienne seule. Mais de nous conter des paroles, et, sans raison, nous persuader qu'à la seule vue des armes nous devons être per suadés, jugez. Messieurs, s'il est raisonnable.

Or, laissons cela. Si vous désirez mon salut simplement, je vous remercie. Si vous ne souhaitez ma conversion que pour la crainte que vous avez qu'un jour je vous contraigne, vous avez tort. Mes actions répondent à cela. La façon de laquelle je vis, et avec mes amis, et avec mes ennemis, en ma maison et à la guerre, donnent assez de preuves de mon humeur. Les villes où je suis, et qui depuis peu se sont rendues à moi , en feront foi. 11 n'est pas vraisemblable qu'une poignée de gens de ma religion puisse contraindre un nombre infini de catholiques à une chose à laquelle ce nombre infini n'a pu réduire cette poignée. Et si j'ai, avec si peu de forces, débattu et soutenu si longtemps cette querelle, que pourraient donc faire ceux qui, avec tant et tant de moyens, s'opposeraient, puissants, contre ma contrainte pleine de faiblesse ? 11 n'y aurait point de prudence à cette procédure.

11 n'est pas question de cela, à cette heure. Je ne suis point en état de vous faire ni bien ni mal pour encore, Dieu merci ; je ne serai, s'il lui plaît, jamais en cette épreuve ; ni vous en cette peine. Nous avons tous un roi qui me laissera bien de Tappréhension. quand il mourra de vieillesse. Ne nous tourmentons point tant de l'avenir bien éloigné, que nous oublions le présent qui nous touche.

Dieu a fait voir au jour le fond des desseins de tous ceux qui pouvaient remuer en cet État. Il a découvert les miens aussi. Nul de vous, nul de la France les ignore. N'est-ce pas une misère qu'il n'y ait si petit ni si grand en ce royaume, qui ne voie le mal, qui ne crie contre les armes, qui ne les nomme la fièvre continue et mortelle de cet État? Et néanmoins, jusqu'ici, nul n'a ouvert la bouche pour y trouver le remède ; qu'en toute cette assemblée de Blois, nul n'ait osé prononcer ce sacré mot de paix ; ce mot, dans l'effet duquel consiste le bien de ce royaume ? Croyez, Messieurs, que cette admirable et fatale stupidité est un des plus grands présages que Dieu nous ait donné du déclin de ce royaume.

Notre État est extrêmement malade; chacun le voit. Par tous ces signes, on juge que la cause du mal est la guerre civile , maladie presque incurable , de laquelle nul état n'échappera jamais; ou s'il en est relevé, si cette apoplexie ne l'a emporté du tout, elle s'est au moins terminée en paralysie, en la perte entière de la moitié du corps.

Quel remède? Nul autre que la paix; la paix qui remet l'ordre au cœur de ce royaume, qui par l'ordre lui rend sa force naturelle, qui par l'ordre chasse les désobéissantes et malignes humeurs, purge les corrompues et les remplit de bon sang, de bonnes intentions, de bonnes volontés, qui, en somme, le font vivre. C'est la paix, c'est la paix qu'il faut demander à Dieu, pour son seul remède, pour sa seule guérison. Qui en cherche d'autre au lieu de le guérir le veut empoisonner.

Je VOUS conjure donc par cet écrit, autant catholiques, serviteurs du roi mon seigneur, comme ceux qui ne le sont pas. Je vous appelle comme Français. Je vous somme que vous ayez pitié de cet État, de vous-même qui, le sappant par le pied, ne vous sauverez jamais, que la ruine ne vous en accable; de moi, encore que me contraigniez par force à voir, à souffrir, à faire des choses que, sans les armes, je mourrais mille fois plutôt que de voir, de souffrir et de faire; je vous conjure de dépouiller à ce^coup les misérables passions de guerres et de violences qui dissipent et démembrent ce bel État, et qui nous distraient, les uns par force, les autres trop volontairement de Tobéissance de notre roi, qui nous ensanglantent du sang les uns des autres, et qui nous ont déjà tant de fois fait la risée des étrangers, et à la fin nous feront leur conquête: de quitter, dis-je, toutes nos aigreurs, pour reprendre les haleines de paix et d'union, les volontés d'obéissance et d'ordre, les esprits de concorde, par laquelle les moindres États deviennent puissants empires, et par laquelle le nôtre a longuement fleuri le premier royaume de ceux de la chrétienté.

Bien (jue j'aie mille et mille occasions de me plaindre, en mon particulier, de ceux de la maison de Guise, d'eux, dis-je, mes parents, et parents de si proche, que, hors du nom que je porte, je n'en ai point de plus ; bien qu'en général, la France en ait encore plus de sujet que moi, Dieu sait néanmoins le déplaisir (juc j'ai de les avoir vus entrer en ce chemin, dont le cœur m'a toujours jugé que jamais ils n'en sortiraient à leur

honneur. Dieu me soit témoin si, les connaissant utiles au service du roi, et je puis dire encore au mien (puisque j'ai cet honneur de lui appartenir de si près, et que mon rang précède le leur), je n'eusse été et ne serai très aise qu'ils employassent beaucoup de parties, que Dieu et la nature leur ont données, pour bien servir ceux à qui ils doivent service ; au lieu que les mauvais conseils les ont poussés au contraire. Tout autre au monde, hormis moi, se rirait de leur malheur, serait bien aise de voir l'indignation, les déclarations, les armes du roi, mon seigneur, tournées contre eux ^ Moi, certes, je ne le puis faire, et ne le fais pas, sinon autant que des deux maux je suis contraint de prendre le moindre. Je parlerai donc librement, à moi premièrement, et puis à eux, afin que nous soyons sans excuse.

Ne nous enorgueillissons ni les uns ni les autres. Quant à moi, encore que j'aie reçu plus de faveurs de Dieu en cette guerre qu'en toutes les passées, et qu'au lieu que les deux autres partis ( quel malheur qu'il les faille ainsi nommer!) se sont affaiblis, le mien, en apparence, s'est fortifié ; je sais bien néanmoins, que, toutes les fois que je sortirai de mon devoir, il ne me bénira plus; et j'en sortirai, quand sans raison et de gaieté de cœur, je m'attaquerai à mon roi, et troublerai le repos du royaume.

De même eux, qui depuis ces quatre dernières années ont mieux aimé les armes que la paix, qui, les premiers, ont remué en cet État, et ont fait ce troi-

' Le roi de Navarre écrivait après Tassassinat de Blois.

sième parti, si indigne de la foi de France, et je dirai encore, de celle de leurs aïeux, puisque Dieu, par ses jugements, leur montre qu'il n'a pas en agréable ce qu'ils ont fait, puisqu'il touche l'esprit de notre roi pour les recevoir à sa douceur accoutumée, comme lui-même le déclare ; qu'ils se contentent. Nous avons tous assez fait et souffert de mal. Nous avons été quatre ans ivres, insensés et furieux. N'est-ce pas assez? Dieu ne nous a-t-il pas assez frappés les uns et les autres, pour nous faire revenir de notre endormissement, pour nous rendre sages à la fin, et pour apaiser nos furies ?

Or si, après cela, il est loisible que, comme très humble et très fidèle sujet du roi mon seigneur, je die quelque bon avis à ceux qui le conseillent : qui a jamais ouï parler qu'un état puisse durer, quand il y a deux partis dedans, qui ont les armes à la main ? Que sera-ce de celui-ci où il y en a trois ? Comment lui peut-on persuader de faire une guerre civile, et contre deux tout à un coup ? Il n'y a point d'exemple, point d'histoire, point de raison qui lui promette une bonne issue de cela. Il faut qu'il fasse la paix générale avec tous ses sujets, tant d'un côté que d'autre, tant d'une que d'autre religion, ou qu'il rallie au moins avec lui ceux qui le moins s'écarteront de son obéissance. El à ce propos, qu'un chacun juge de mon intention. Voilà comme je rends le mal pour le bien, comme j'entends l'animer contre ses sujets qui ont été de cette belle Ligue. Et vous savez tous. Messieurs, néanmoins, que, quand je le voudrais faire, en sa nécessité lui porter mon service (comme je le ferai, s'il

me le commande), en apparence humaine, je traverserai beaucoup leurs desseins, et leur taillerai bien de la besogne.

J'appelle à cette heure tous les autres de cet état qui sont restés spectateurs de nos folies. J'appelle notre noblesse, notre clergé, nos villes, notre peuple; c'est à eux que je parle. Qu'ils considèrent où nous allons entrer, que deviendra la France, quelle sera la face de notre État, si ce mal continue ; que fera la noblesse, si notre gouvernement se change, comme il le fera indubitablement , et vous le voyez déjà ; si les villes, par la crainte des partisans, sont contraintes de se renfermer dans leurs portes, de ne souffrir personne leur commander, et de se cantonner à la Suisse? Il n'y en a nulle de cette volonté, je m'en assure ; mais il est à craindre que la guerre les y force à la longue, et, à mon grand regret, j'en vois déjà naître les commencements, qui, avec eux, portentunmiel, une douce apparence, à laquelle le meilleur et le plus loyal bourgeois du monde se laisse aisément emporter.

Que deviendront les villes, quand, sous une apparence vaine de liberté, elles auront renversé l'ancien ordre de ce bel État? Quand elles auront toute la noblesse ennemie , le plat pays, envieux et désireux quant et quant de les saccager, s'imaginant dans leurs coffres, dans leurs boutiques, des richesses sans compte ?

Que feront leurs principaux habitants qui tiennent tous les offices de la monarchie, ou aux finances, ou à la justice, ou à la police, ou aux armes, et comptent chacun entre leur fortune domestique, la valeur de

leur État ? Cela est perdu si la monarchie se perd. Qui leur donnera le libre exercice de la marchandise ? Qui leur garantira leurs possessions aux champs? Qui tiendra Tautorité de leur justice ? Quels en seront les degrés ? Qui commandera leurs armées? Somme : quel sera leur ordre ? Pauvres abusés ! Cette fureur durera pour un temps, tout ainsi comme Ton dit, que la fièvre pour un temps nourrit le malade. Mais de penser que sur des fondements de colère et de vengeance, on puisse établir une intelligence assurée et une forme d'état durable, cela ne se peut, n'ayant jamais été ni vu ni lu qu'un état se soit changé, sans la ruine des villes, qui en sont toujours les principaux appuis.

Et toi. Peuple, quand ta noblesse et tes villes seront divisées, quel repos auras-tu ? Peuple, le grenier du royaume, le champ fertile de cet État; de qui le travail nourrit les princes, la sueur les abreuve, les métiers les entretiennent, l'industrie leur donne les délices à rechange ; à qui auras-tu recours quand la noblesse te foulera, quand les villes te feront contribuer? Au roi, qui ne commandera ni aux uns ni aux autres? Aux officiers de sa justice, où seront-ils? A ses Ueutenants, quelle sera leur puissance ? Au maire d'une ville, quel droit aura-t-il sur la noblesse? Au chef de la noblesse, ■quel ordre parmi eux? Pitié, confusion, désordre, misères partout. Et voilà le fruit de la guerre.

Ce n'est pas par oubli que je ne dis mot de ceux du clergé, mais je ne veux parler d'eux, craignant qu'ils ne m'avouent, m'estimant plus leur ennemi que je ne suis. A la vérité, j'ai plus d'occasion de me plaindre de leur ordre que de tous les deux autres de la France ;

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mais n'importe, il y a des gens de bien parmi eux. Quant à leur profession et leur religion, en quelque chose je leur suis contraire; en nulle, leur ennemi; en d'autres, nous sommes d'accord , ne fût-ce qu'en ce qui touche la conservation des privilèges de rÉglise de France, contre les usurpations des papes. Quoi que ce soit, si j'avais avec eux toutes les prises du monde, je les mettrais sous le pied à cette heure, emporté par une plus forte considération, qui est celle du service de mon roi et du bien de cet État. Cependant^ qu'espèrent-ils de faire? La guerre épuise leurs décimes au pays où ils ont plus de crédit ; au lieu où j'ai puissance, je leur retiens quasi tout, et à cela je ne puis remédier. Mais à la longue, la dissension s'étant mise entièrement, que peuvent-ils devenir? Qu'ils regardent quel chemin prennent nos villes, nos peuples, notre noblesse, et qu'ils considèrent, eux qui ont ou doivent avoir là piété en recommandation, s'il y a rien qui y soit si contraire que les vices et débordements ; s'il y a rien qui déborde tant les hommes que la licence de la guerre civile. Qu'ils jugent encore si, eux qui ne se sont enrichis et augmentés que par la paix, par Tordre, par l'obéissance à nos rois, par la dévotion, n'iront pas désormais en diminuant par la guerre, les confusions, l'impiété et la mutine désobéissance.

Après avoir parlé à tout le monde en particulier, je dis encore ceci en général : soit que Dieu bénisse les desseins de notre roi, et qu'il vienne à bout de tous les mutins de son royaume, il est misérable s'il faut qu'il les fasse tous punir comme ils le méritent. Quoi I punir une grande partie de ses villes, une grande

partie de ses sujets? Ce serait trop. C'est un malheur; c'est une rage que Dieu a envoyée en ce royaume, pour nous punir de nos fautes. Il le faut oublier, il le faut pardonner, et ne savoir non plus mauvais gré à nos peuples, à nos villes, qu'à un furieux quand il frappe, qu'à un insensé quand il se promène tout nu. Soit au contraire, si ceux de la ligue se fortifient tellement, qu'ils lui résistent, comme certes il y a apparence (et j'ai peur que sa patience soit leur principale force. Dieu voulant peut-être exercer sur nous des jugements que nous ne savons pas), que sera-ce de nous et de lui? Que dirons-nous des Français? quelle honte que nous ayons chassé nos rois ? tache qui ne souilla jamais la robe de nos pères, et le seul avantage que nous avons sur tous les vassaux de la chrétienté.

Cependant n'est-ce pas un grand malheur pour moi que je sois contraint de demeurer oisif ? On m'a mis les armes en main par force. Contre qui les emploirai-je à cette heure ? Contre mon roi? Dieu lui a touché le cœur. Faisant pour lui, il a fait pour moi contre ceux de la ligue. Pourquoi les mettrais-je au désespoir? Pourquoi, moi qui prêche la paix en France aigrirais-je le roi contre eux, et ôterais-je, par l'appréhension de mes forces, à lui l'envie, à eux l'espérance de réconciliation ? Et voyez ma peine ; car si je demeure oisif, il est à craindre qu'ils fassent encore quelque accord, et à mes dépens, comme j'ai vu deux ou trois fois advenir; ou qu'ils affaiblissent tellement le roi, et se rendent si forts, que moi, après sa ruine, n'aurai guère de force ni de volonté pour empêcher la mienne.

Messieurs, je parle ainsi à vous, que je sais à mon très grand regret, n'être tous composés d'une humeur. Les déclarations du roi, mon seigneur, et principalement ses dernières, publient assez qu'il y en avait entre vos députés, et quasi la plus grande partie, à la dévotion d'autre que de lui. Si vous avez tant soit peu de jugement, vous concluerez avec moi que je suis en grand hasard. Aussi est le roi, aussi est le troisième parti; aussi êtes-vous, et en gros et en détail. Nous sommes dans une maison qui va fondre, dans un bateau qui se perd, et n'y a nul remède que la paix : qu'on s'en imagine, qu'on en cherche tant d'autres que l'on voudra.

Pour conclusion donc, moi, plus affectionné (je le puis dire ) et plus intéressé en ceci que vous tous, je la demandCjj au nom de tous, au roi mon seigneur ; je la demande pour moi, pour tous les français, pour la France. Qui la fera autrement, elle n'est pas bien faite. Je proteste de me rendre mille fois* plus traitable que je ne fus jamais, si jamais j'ai été difficile. Je veux servir d'exemple à tous, par l'obéissance que je montre à mon roi.

Mais, après vous avoir tant et tant de fois protesté et déclaré ce qui est de mon devoir et de notre profit commun, je déclare donc à la fin : premièrement à ceux qui sont du parti du roi, mon seigneur, que s'ils ne lui conseillent de se servir de moi et des moyens que Dieu m'a donnés, s'ils ne s'accordent à cette sainte délibération, non de faire la guerre à ceux de Lorraine, non à Paris, à Orléans ou à Toulouse, mais . à ceux qui empêcheront la paix et l'obéissance due à

cette couronne, qu'ils seront seuls coupables des malheurs qui arriveront au roi et à ce royaume, et moi, au contraire, déchargé de ce blâme, et acquitté de la foi que j'ai à mon prince, duquel j'ai, autant que j'ai pu, empêché et empêcherai le mal, veuillent-ils ou non.

Et quant à ceux qui retiennent encore le nom et le parti de la Ligue, je le conjure, comme français, je leur commanderais volontiers encore, comme à ceux qui ont cet honneur de m'appartenir et de qui les pères eussent reçu ce commandement à beaucoup de faveur, je m'en assure (si ce n'est de cette façon, je le ferai, néanmoins après le roi, comme le premier prince et le premier magistrat de France ) , qu'ils pensent à eux: qu'ils se contentent de leurs pertes, comme je fais des miennes ; qu'ils oublient le particulier pour le public; qu'ils donnent leurs passions, leurs querelles, leurs vengeances et leurs ambitions au bien delà France, leur mère, au service de leur roi, à leur repos et au nôtre. S'ils font autrement, j'espère que Dieu n'abandonnera point tant le roi qu'il n'achève en lui son ouvrage, et qu'il ne lui donne envie d'appeler ses serviteurs près de lui, et moi le premier, qui ne veux autre titre, et qui, y allant pour cet effet, aurai assez de force et de bon droit pour l'assister et lui aider à ôter du monde leur mémoire, et de la France leur parti.

Finalement, après avoir fait ce qui est de mon devoir en celte si solennelle protestation que je fais, si je reconnais les uns ou les autres, ou si endormis ou si mal affectionnés que nul ne s'en émeuve, j'appelle-

rai Dieu, témoin de mes actions passées, à mon aide pour celles de Tavenir; et, vrai serviteur de mon roi, vrai Français, digne de Thonneur que j'ai d'être premier prince de ce royaume, quand tout le monde en aurait conjuré la ruine, je proteste, devant Dieu et les hommes, qu'au hasard de dix mille vies, j'essayerai tout seul de Tempécher.

J'appelle avec moi tous ceux qui* auront ce saint désir, de quelque qualité et conditions qu'ils puissent être, espérant que si Dieu bénit mon dessein, autant comme je montre de hardiesse à l'entreprise, autant aurai-je de fidélité, après en avoir vu la fin ; rendant à mon roi mon obéissance, à mon pays mon devoir, et à moi-même mon repos et mon contentement dans la liberté de tous les gens de bien.

Et cependant, jusqu'à ce qu'il ait plu à Dieu donner le loisir au roi, mon seigneur, de pourvoir aux affaires de son État, y remettant la paix qui y est si nécessaire, je déclare, comme celui qui ai cet honneur de tenir le premier lieu sous son obéissance, que si, en son absence, je ne le puis si bien servir que je l'établisse par tout son royaume, je le ferai, au moins en partie, et lieux où j'aurai plus de pouvoir de faire reconnaître son autorité. Et pour cet effet, je prends en ma protection et sauvegarde du roi mon seigneur, et la mienne, tous ceux, de quelque qualité, religion et condition qu'ils soient , tant de la noblesse, des villes, que du peuple, qui se voudront unir avec moi en cette bonne résolution ; sans permettre qu'en leurs personnes et biens il soit touché en manière quelconque, en autre sorte qu'en temps de pleine paix, et que, par

les lois du royaume, on a accoutumé d'y toucher, procurant, en tout ce qui me sera possible, le soulagement du pauvre peuple oppressé.

Et bien que, plus que nul autre, j'aie regret de voir les différences de la religion, et que, plus que nul autre, j'en souhaite les remèdes, néanmoins, reconnaissant bien qug c'est de Dieu seul, et non des armes et de la violence, qu'il les faut attendre, je proteste devant lui ; et à cette protestation j'engage ma foi et mon honneur, que par sa grâce j'ai jusqu'ici conservés entiers, que tout ainsi que je n'ai pu souffrir que l'on m'ait contraint en ma conscience, aussi ne souffrirai-je ni ne permettrai-je jamais que les catholiques soient contraints en la leur, ni en l'exercice libre de leur religion. Déclarant, en outre, qu'aux villes, qui avec moi s'uniront en cette volonté, qui se mettront sous l'obéissance du roi mon seigneur, et la mienne, je ne permettrai qu'il soit innové aucune chose ni en la police, ni en l'Église, sinon en tant que cela concernera la liberté d'un chacun ; prenant derechef, tant les personnes que les biens des catholiques, et spécialement des ecclésiastiques sous ma protection et sauvegarde, ayant de longtemps appris que le vrai et unique moyen de réunir les peuples au service de Dieu, et d'établir la piété en un État, c'est la douceur, la paix et les bons exemples, non la guerre ni les désordres par lesquels les vices et les méchancetés naissent au monde. — Fait à Châtellcrault, le 4« mars 1589.

Henry.

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