II. — Harangue du roi a l'assemblée de notables
TENUE A Rouen.
Ce titre, ainsi que le corps de rallocution et la note qui la suit, sont de la main du roi ; et cet autographe a ceci de particulier que plusieurs passages ont été raturés et remplacés par d'autres. Nous donnons en noies la rédaction primitive.
Si je voulais acquérir le titre * d'orateur, j'aurais apprins quelque belle et longue harangue, et la vous prononcerais avec assez de gravité ; mais, Messieurs, mon désir me pousse à deux plus glorieux titres qui sont * de m'appeler libérateur et restaurateur de cet État. Pour à quoi parvenir, je vous ai assemblés. Vous savez à vos dépens, comme moi aux miens, que lorsque Dieu m'a appelé à cette couronne, j'ai trouvé la France non seulement quasi ruinée, mais presque toute perdue pour les Français. Par la grâce divine, par les prières et bons conseils de mes serviteurs ^ qui ne font profession des armes, par l'épée de ma brave et généreuse noblesse {de laquelle je ne distingue point les princes^ pour être notre plus beau titre ^ foi de gentilhomme^^) par mes peines et labeurs, je Tai sauvée de la perte, sauvons-la à cette heure de la ruine. Participez, mes chers sujets^ ^ à cette seconde gloire avec moi, comme vous avez fait à la première. Je ne vous ai point appelés.
i Primitivement : la réputation. '
2 Me poussant à un plus digne titre, qui est.
3 Ceux.
* Phrase ajoutée tout entière.
6 Mots ajoutés.
408 PREMiÈRE PARTIE.
comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous faire approuver leurs volontés * ; je vous ai assemblés pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre ^^ bref, pour me mettre en tutelle entre vos mains : envie qui ne prend guère aux rois, aux barbes grises et aux victorieux. Mais la violente amour que je porte à mes sujets et l'extrême envie que j'ai d'ajouter ces deux beaux titres à celui de roi me font trouver tout aisé et honorable. Mon chancelier vous fera entendre plus amplement ma volonté.
Prononcée par le roi, à Rouen, le lundi, après dîner, 4* novembre 1596.
* Primitivement : fussent-elles justes ou non^ mots qui ont été eflTacés.
* Pour écrire vos conseils, pour les suivre.
Qui voudra résumer entièrement la carrière de Henri IV, le considérer comme homme privé, comme homme public, comme écrivain, devra se demander d'abord si parmi les rois, il y en eut de meilleur et de plus aimable, s'il y en eut de plus grand et de plus habile, s'il y en eut de mieux doué que lui sous le rapport des facultés intellectuelles, se^demander enfin si, à tout prendre, Henri IV eut des égaux. Eh bien ! après l'avoir longtemps vu à l'œuvre, je le dis sans hésiter, il me semble qu'à aucun point de vue il n'y en eut de
supérieur, et qu'à tout considérer , nul n'atteignit à sa hauteur. La grande Catherine, qui s'y connaissait, espérait que si là-bas ou là-haut, chacun est libre de passer son temps en t^Ue compagnie qu'il lui plaira. Voltaire — c'est à lui qu'elle parle — voudra bien lui accorder quelques quarts d'heure de conversation, et que Henri IV sera de la partie. Ce rêve de Catherine prouve du moins que dans l'esprit de ce tte femme éminente Henri IV tenait une bien grande place.
OÙ est, en effet le roi qui, dans la vie privée, primerait Henri IV par les qualités du cœur et de l'esprit? Par ce caractère bon, expansif, par ces manières aimables, familières, par cette vivacité, cette verve qui Font rendu si populaire ? Gomme il aime ses amis, ses enfants, ses maîtresses, il faut bien les nommer; comme il aime le peuple, comme il se plaît à l'écouter, à se faire compter ses besoins, ses souffrances et à les adoucir s'il le peut. Ce ne sont pas là des paroles vaines, ce sont des faits. — Où est celui qui, à la guerre, fît plus de prodiges avec si peu de moyens ? qui rétablit en si peu de temps les finances épuisées d'un grand État, qui par les créations industrielles, par le développement du commerce, par des travaux utiles, fit plus circuler la vie et le bien-être parmi les provinces, qui imposa mieux l'ordre et la paix à des populations jusque-là en hostilité; qui par une habileté incomparable sut mieux se faire accueillir, accepter de ses concitoyens, mieux respecter de l'étranger, relever plus complètement son pays ? Opérant même ces grandes choses sans cesse traversé par toutes espèces d'agitations, de troubles, de luttes de toutes sortes ? — Où est celui qui au milieu d'une vie si tourmentée, et malheureusement si courte, put laisser tant et de si merveilleux matériaux à l'histoire, de si remarquables écrits, une collection de lettres missives si riche et si brillante dont nous ne connaissons même que la moindre partie ? Tout cela tient presque du prodige.
Cependant il s'est trouvé des écrivains qui ont cru
pouvoir mettre en parallèle Henri IV et Louis XIV. Or, je le demande, quel rapport exista-t-il entre ces deux hommes ? — Henri IV tira la France de Tabîme ; Louis XIV l'y replongea. Le premier la fit riche et puissante; le second la ruina. — Henri IV combla la distance qui séparait un protestant d'un catholique, il les fit vivre en paix; Louis XIV détruisit cette harmonie, dragonna les protestants ou les envoya en exil. — Tous deux firent de nombreuses guerres mais dans un tout autre esprit et bien différemment : Henri IV pour soutenir ses droits ou dans l'intérêt de la France; Louis XIV par orgueil ou par ambition personnelle ; Henri IV en personne , toujours au fort de la mêlée , donnant l'exemple à tous ; Louis XIV par ses généraux, menant son armée jusqu'au bord du Rhin, commandant : En avant! et déplorant sa grandeur qui l'attache au rivage. Voilà pour la vie publique. — Dans la vie privée le contraste est le même. Henri IV était simple dans ses goûts, dans toutes ses habitudes, toujours accessible à ses amis, toujours disposé à écouter les plus humbles de ses sujets ; Louis XIV, étudié dans tous ses actes, dans tous ses discours, posait devant les grands, admis à l'honneur insigne de venir voir Sa Majesté sortir du lit, comme on va voir le soleil sortir de l'horizon, et tenait fièrement le vulgaire à distance des lieux qu'il daignait remplir de son éclat. — Henri IV enfin, le père du peuple, craignait toujours de le fouler; Louis XIV engloutissait froidement des millions d'hommes dans les travaux de Maintenon pour conduire des eaux de TEure à Versailles, ce lieu favori d'où il ne voyait pas Saint-Denis. — Sur ces deux hommes voilà la vérité.
On a fait honneur à Louis XIV des merveilles qui se produisirent autour de lui ; mais franchement quelle part lui en peut-il revenir? Tous les hommes qui illustrèrent le plus le wii* siècle, Descartes, Corneille, Pascal, Molière, le peintre Poussin, le sculpteur Puget, Lafontaine, Bossuet, l'avaient précédé dans la vie, et avaient produit leurs chefs-d'œuvres avant qu'il eut atteint Tâge d'homme et put exercer sur eux quelque influence. Racine même, le plus jeune de tous, avait donné au théâtre ses principales pièces. Tous les grands hommes que je viens de nommer sont enfants de la Renaissance, car lorsque de tels mouvements intellectuels se produisent, les causes en sont toujours plus éloignées qu'on ne pense. — Qu'on ne nous parle donc plus de siècle de Louis XIV ; li y eut un siècle de Molière, de Corneille, de Lafontaine ; il n'y eut pas de siècle de Louis XIV ^ . — Puis quelle triste contre-partie et celle-là est bien du fait de Louis XIV; quelle défaillance de caractère, quelle absence de dignité personnelle ! la servilité plie les plus solides genoux, courbe les plus hautes têtes ; les hommes même que je viens de nommer ne furent pas tous exempts de ces vices du temps : Boileau n'eut pas assez d'encens à brûler devant l'idole, et Racine mourut pour avoir perdu ses bonnes grâces.
* Si Louis XIV ne créa pas tous ces grands hommes, nous dit-on, il les encouragea, il les protégea; il n'aurait plus manqué vraiment qu*il les proscrivit. On poursuit : II lit manger Molière à sa table, à la vue de ses courtisans! pure fanfaronnade, qui voulait dire : Voyez comme sans m^abaisser, j'élève un plébéien à votre niveau! et rien de plus, car le lendemain, il laissait rçtomber Molière à son rang naturel.
Mais si les temps troublés de Henri IV furent moins brillants que le xmi* siècle qui n'eut jamais rien d'égal dans le monde, sans excepter ce qu'on a appelé les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X, fut-il donc sans génie ? N'appela-t-il pas, ne prépara-t-il pas celui qui le suivit? Ne lui ouvrit-il pas les voies ? Est-ce que Montaigne qu'on peut certainement classer parmi les contemporains de Henri IV bien qu'il soit mort avant lui, ne fut pas un brillant précurseur des écrivains du xvu* siècle ; est-ce que Sully dont la grande et austère figure plane sur les ministres de tous les temps, ne précéda pas Colbert ? Est-ce que de Thon, ce grand et sévère historien, n'efface pas d'avance tous les serviles panégyristes de Louis XIV ? Est-ce que Malherbe ne fut pas le père de la grande poésie française? Sully, de Thou ces grands modèles taillés dans l'antique ne suffiraient-ils pas à eux seuls à illustrer un règne? Puis ici pas de ces défaillances, pas de ces bassesses du temps de Louis XIV. Et comme les écrits du xvr siècle sont plus francs, plus naturels ! comme ils sont plus fiers, plus hardis que les suivants ! Et dans cet esprit écrivit Henri IV.
De même il s'est trouvé des auteurs qui, sans discussion, sans critique, peut-être même avec intention et de propos délibéré, ont ramassé toutes les diatribes, toutes les méchancetés accumulées par des contemporains haineux, blessés dans leurs prétentions, par des contemporaines même froissées, irritées ; et de tous ces bruits discordants se sont fait les malins échos et les trompettes retentissantes, ne fut-ce que pour faire