II. — Première éducation
A peine sevré , le petit prince de Viane , ainsi nommait-on les aînés dans la maison de Navarre, fut confié aux soins de sa parente , Suzanne de Bourbon, baronne de Miossens , qui habitait dans la montagne
* Fa vin. Histoire de Navarre, 1. 1, chap. I, p. 809. Voyez aussi à^AMhignè, Histoire universelle, édition originale, 1. 1, 1. 1, chap. l,p.13, P^ima G «y et, Chronologie novennairey édiUon originale, 1. 1) p. 24|.
le château de Coaraze. C'est dans ces lieux âpres, et d'une façon rustique comme dit encore notre vieil historien , que fut élevé le jeune prince , mangeant chaud ou froid, allant nu-tête, nu-pieds, avec les enfants du pays ; ainsi le voulait son grand-père , afin de donner à ce jeune corps une trempe solide.
A cette excessive liberté il y eut cependant un correctif dont Henri IV lui-même nous a fait confidence : devenu père à sbn tour , il voulait que la gouvernante de son fils le dauphin le fouettât vigoureusement toutes les fois qu'il ferait quelques méchancetés, « sachant bien par moi-même, disait-il à cette gouvernante, qu'il n'y a rien au monde qui fasse plus de profit que cela , carrelant de son âge , j'ai été fort fouetté ^ »
Henri d'Albret mourut en 1555. Jeanne devint alors reine de Navarre , et elle ne tarda pas à voir que si la royauté a ses charmes, elle a souvent aussi ses tourments ; car la couronne royale appela sur sa tête bien des soucis, bien des tribulations. D'abord le roi de France, Henri II, conçut le projet de la déposséder de ses États souverains, au moyen d'un échange; et pour rendre Antoine de Bourbon favorable à ses vues, il lui donna , en place du gouvernement de Picardie , celui de Guienne, le plus considérable de tous ceux de France, car il s'étendait alors de la Loire à la Méditerranée ; et au prince de Condê , frère d'Antoine , celui de Picardie , devenu vacant. Mais Jeanne , principale intéressée en cette affaire , n'était pas femme à céder
«.Recueil des LeUres m'.mves de Henri IV, t VIT, p. 385, .
ainsi. Comprenant toutefois la difficulté de sa position, elle chercha moins à en triompher qu'à la tourner; elle se rendit en Béarn pour consulter, disait- elle, les États du pays , sans lesquels elle ne pouvait rien décider. Or, elle avait tout préparé pour ruiner les projets du roi de France. Le baron d'Arros, homme de grand crédit parmi les Béarnais , en même temps qu'homme énergique , rassembla la noblesse du pays, et tous jurèrent de combattre jusqu'à extinction plutôt que de se soumettre à une domination étrangère.
Henri II parut prendre son parti sans peine , mais en réalité blessé profondément , il détacha le Languedoc du gouvernement de Guiénne , et il reprit au prince de Condé celui de Picardie; puis en même temps qu'il dépouillait les Bourbons, il combla les Guise de faveurs.
Jeanne d'Albret , qui savait quels ennemis elle avait à Rome, en Espagne, en France même, et combien il lui importait de rester dans jie bons termes avec le roi de France , se rendit près de lui ; son mari l'y accompagna; elle y amena aussi son jeune fils qui, bien qu'âgé seulement de cinq ans , était plus éveillé que bien d'autres ne sont à dix. L'accueil de Henri II fut d'abord très-froid, mais peu à peu il s'humanisa et devint même amical. Il fut surtout aimable avec le jeune prince, dont la vivacité et les saillies béarnaises l'amusèrent. Il lui demanda s'il voulait être son fils. Mais l'enfant, montrant Antoine, répondit en béarnais: Voilà celui qui est le seigneur mon père, aquet es lou seigné pay. — Puisque tu ne veux pas être mon fils , dit le roi, veux-tu être mon gendre? — bé , dit l'enfant :
oui bien I — Et dès lors , assure-t-on , fut arrêté le mariage qui devait unir un jour le fils du roi de Navarre à la fille du roi de France. Henri II désirait même que le petit béarnais fut élevé avec son fils François, qui fut depuis le roi François II; mais Jeanne, qui mettait le plus grand soin à Téducation du jeune prince, et qui sans doute goûtait peu les mœurs de la cour de France , refusa cette faveur , et enunena son fils en Béarn.
L'éducation de ce fils fut toujours, en efffet, pour Jeanne d'Albret l'objet de la plus grande sollicitude ; elle en fit la préoccupation de toute sa vie. Elle possédait toutes les qualités et tout le savoir nécessaires pour bien diriger cette éducation et elle s'entoura, elle entoura son fils des hommes les plus capables de son temps, à l'exclusion des ecclésiastiques qu'elle jugeait avec raison peu propres à faire une éducation laïque. Le jeune prince eut pour précepteur La Gaucherie , homme de mœurs austères , d'une vaste érudition , d'un esprit nourri des plus belles productions ' des lettres anciennes , homme profondément religieux mais à la manière des réformés , s'inclinant devant la Divinité, mais se relevant avec fierté en face de l'Église et du Pape.
On a beaucoup parlé de l'enseignement de La Gaucherie , on lui a donné les plus grands éloges ; on a remarqué surtout, à l'honneur du maître, que, dans un temps où l'érudition, peut-être devrais-je dire le pédantisme , s'imposait à l'admiration publique , l'enseignement deXa Gaucherie fut tout pratique et n'eut rien de doctoral. C'est, en effet, dans des entretien^
de tous les instants, que le précepteur enseigna à son élève les éléments des sciences et des lettres , qu'il lui rendit familières les plus belles sentences de la philosophie ancienne et de la morale universelle. Du reste , tous ceux qui eurent quelque part à l'éducation du jeune prince furent des huguenots.
Le roi de France , Henri II , mourut en 1559 ; et son successeur, François II le suivit de très-près. A celuici succéda Charles IX , enfant de dix ans ; Catherine de Médicis devint régente et le roi de Navarre fut fait lieutenant général du royaume.
Antoine appela pt'ès de lui Jeanne d'Albret et ses enfants, le jeune Henri et sa sœur Catherine. La reine de Navarre, avant de quitter le Béarn, abjura ouvertement le catholicisme et se fit protestante ^ .
Le jeune prince de Navarre avait environ huit ans ; et déjà il donnait des marques d'une intelligence exceptionnelle. Il fut envoyé au collège de Navarre où il eut pour compagnons d'études le duc d'Anjou ( qui fut Henri III) et Henri de Guise. Ces trois enfanta vécurent alors dans une intimité que plus tard les circonstences devaient singulièrement altérer.
Nous avons de cette époque une lettre dans laquelle le jeune béarnais mande à son père des nouvelles de la santé de sa mère, de sa sœur et de la sienne propre. Cette lettre est très-simple, comme pouvait l'écrire un enfant de son âge, mais exempte de ces phrases banales qui se forment ordinairement sous les plumes no-
1 Bordenave, Histoire de Béarn et de Navarre^ p. 108 et 109- Voyez aussi p. 114 et suiy.
vices ; récriture en est bien formée et telle à peu près qu'elle fut plus tard, mais avec une orthographe plus régulière que ne le fut celle de Thomme fait * :
En temps de révolutions Tintelligence se développe de bonne heure. Lorsqu'il vint avec sa mère à la cour de France, le prince de Navarre avait déjà des idées et des volontés très arrêtées en fait de religion. « Ce jeune prince, en son enfance, a dit Bordenhâve, avait tellement la religion romaine en horreur, qu'il le fallut fouetter pour le faire aller à la messe; et y ayant été mené une fois par force, tomba malade, soit qu'il le fut à bon escient, ou bien qu'il le contrefit, car il a toujours été d'un esprit vif et subtil. Depuis, son père et, après lui, ses parents et le roi de France lui-même, défendirent de le contraindre en sa religion, de laquelle il eut toujours depuis exercice libre en sa maison ^ »
Il y eut pour le jeune prince une autre école que celle des précepteui^s et du collège, ce fut celle des événements, car sa mère lui confia de bonne heure toutes ses pensées, Tinitia à ses fortunes diverses, et l'on sait combien elles furent mêlées et propres à frapper Timagination de Tenfant. Ainsi, l'alliance des Guises, de l'Espagnol et de Rome se resserrait chaque jour; et, comme la reine de Navarre, dévouée à la Réforme, pouvait exercer une grande influence sur son mari, les coalisés dressèrent contre elle de formi-
* Recutùl des Lettres missives de Henri ]l\ L I, p. i.
* lîordeuhave, Histoire de Dcam et de yctcantj p. 115.
dables batteries; et c'est à Antoine de Bourbon luimême , dont ils connaissaient la légèreté , qu'ils en remirent la direction. Ils lui demandèrent de se déclarer le protecteur de la religion catholique en France et de répudier Jeanne , l'hérésie étant un motif suffisant de divorce. Us lui offraient en retour la possession de tous les biens de Jeanne, qui seraient confisqués à son profit; ils lui feraient épouser la belle Marie Stuart, la nièce des Guise, ce qui lui assurerait la couronne d'Ecosse, et même celle d'Angleterre, car le Pape était résolu à excommunier l'hérétique Elisabeth , et à adjuger ses États aux nouveaux mariés ; de plus, le roi d'Espagne était prêt, non à restituer la Navarre espagnole, mais à céder sur-le-champ, comme équivalent, l'île de Sardaigne, dont on vantait outre mesure l'agrément et la fertilité. Et comme le roi de Navarre balançait, le Pape envoya en France un légat chargé de tout confirmer en son nom et de lever tous les scrupules. — Dans le même temps, Ca-v therine de Médicis attaquait, à sa manière, ce malheureux roi de Navarre, en le jetant dans les bras d'une de ses filles d'honneur, Mlle du Rouet. Ivresse de tous les côtés à la fois, Antoine consentit à tout : il entra dans le camp des catholiques , et se disposa à répudier Jeanne ; il alla même , à l'instigation du cardinal de Lorraine, jusqu'à attendre le moment favorable pour la faire arrêter. — Mais Jeanne avait tout deviné ; elle avait compris qu'il y allait de la perte de sa couronne et de la ruine de ses enfants : « Je fermai mon cœur à la tendresse que je portais à mon mari , a-t-elle écrit, pour l'ouvrir tout , entier à mon , der
voir. » Elle partit pour le Béarn, accompagnée d'une suite nombreuse de protestants, et même de catholiques dévoués, qu i soupçonnaient les dangers qu'elle allait courir en 'oute. Et, en effet, Antoine, supposant que Jeanne s'arrêterait dans sa maison de Vendôme, avait dressé ses plans pour l'y faire saisir ; mais elle les fît échouer en traversant seulement la ville. De même Monluc l'attendait au passage de la Garonne, mais elle put en informer les Béarnais qui se portèrent à sa rencontre et lui firent traverser le fleuve à la vue du farouche capitaine * . Quant au prince de de Navarre, il fut retenu à la cour de France ; et nous avons de lui une lettre qui témoigne bien de ses angoisses. Elle est adressée évidemment à quelqu'un de l'escorte de Jeanne : « Écrivez-moi , pour me mettre hors de peine de la reine ma mère ; car j'ai si grand peur qu'il lui advienne mal en ce voyage où vous êtes , que le plus grand plaisir que l'on me puisse faire, c'est de m'en mander souvent. »
Le jeune prince poursuivit ses études au collège, tout en continuant de recevoir les leçons et la direction morale de La Gaucherie. Jeanne elle-même veillait de loin par des amis dévoués sur l'éducation de son fils : « Qu'il soit sincère, écrivait-elle, ennemi de toute feintise et cautelle, véritable en sa parole. » D'autres fois elle disait : « Tenez la main qu'il persiste en la piété. »
* Olhagaray, Histoire de Foix, Béarn et Navarre, p. 530. Je dois dire que ni les lettres d'Antoine de Bourbon, ni celles de Jeanne d'Albret que vient de publier la Société de THistoire de France ne mentionnent cet épisode,
Le prince de Navarre dut passer ainsi plusieurs années à la cour de France et loin de sa mère, car son père étant mort en 1562 on Ty retint encore.
En 1564 la cour de France entreprit un grand voyage à travers les provinces du royaume. La reinemère accompagnée du roi et de son troisième fils le duc d'AlençoQ, voulut avoir aussi près d'elle le jeune prince de Navarre , qui avait alors près de onze ans et dont la vivacité et les réparties lui plaisaient infiniment. La reine de Navarre vint à Bordeaux rejoindre son fils et le ramena à Nérac, pendant que la cour de France , poursuivant sa route , allait audevant dé la reine d'Espagne, fille de Catherine, et arrivait à Bayonne. Là se rendit bientôt le prince de Navarre accompagné d'une suite nombreuse. De Bayonne on alla vers la frontière d'où l'on ramena la jeune reine en grande pompe. « La reine-mère et ses trois enfants marchaient tous quatre d'un même front, dit Favin; devant eux marchaient le prince de Navare, et devant, les trois cardinaux de front. Pendant les dix-sept jours que la reine d'Espagne passa à Bayonne , ajoute l'historien , le prince de Navarre tint toujours son rang de premier prince du sang , doux et agréable à tous, mais avec telle majesté qu'il était admiré des Français et redouté des Espagnols. » A travers ce style hyperbolique on voit bien que le jeune béarnais fit une vive impression sur la suite d'Elisabeth ; le duc de Rio-Secco aurait même laissé échapper cette exclamation : « Il me semble voir dans ce prince un empereur ou quelqu'un qui le doit être ! * »
* Mi parece este principe es imp^rador olohade ser, Favin. Hihloire de Navarre,
Quelques jours plus tard Jeanue d'Albret reçut à Nérac les royaux voyageurs , et l'histoire a conservé le souvenir de la brillante réception qui leur fut faite. Elle a raconté aussi qu'un jour, le roi s'amusant à tirer de l'arc avec le duc de Guise et le prince dé Navarre, le duc, toutes les fois qu'il était vainqueur, cédait à Charles IX le droit de tirer le premier, mais que le prince de Navarre, qui était le plus jeune et le moins fort des trois , ayant été vainqueur à son tour, fut moins courtois et voulut jouir pleinement de ses prérogatives; que le roi le trouvant mauvais ^ banda sonarc et se disposait à tirer, lorsque prompt comme l'éclair , le jeune béarnais le devança. D'autres vont plus loin, et veulent qu'il ait tourné sa flèche contre la poitrine du roi.
De Nérac la cour de France, accompagnée de Jeanne d'Albret et de son fils , visita encore un grand nombre de villes, séjourna dans quelques-unes, et enfin fit son entrée dans Paris.
Cependant, la reine de Navarre, qui tenait avant tout, à retirer son fils de la cour de France, s'en éloigna avec lui sous prétexte d'aller visiter ses domaines de Vendôme, de la Fère, etc., puis elle partit pour le Béarn, expliquant au roi ce départ précipité par les troubles qui agitaient ses États.
Alors La Gaucherie était mort et avait été remplacé par Florent-Christien , tout à fait huguenot celui-ci , selon l'expression de Péréfixe. Mais les études intellectuelles ne devaient plus jouer qu'un rôle biensecondaire dans l'éducation du jeune homme, arrivé à sa quinzième année. Sa mère, comprenant que dès
lors il s'agissait surtout pour lui de Tapprentissage de la guerre, dirigea cette nature vigoureuse, pétulante,^ vers rexercice du cheval et le maniement des armes. — Il paraît, du reste, qu'il était charmant de corps et de visage , et que déjà on reralarquait chez lui cette fine intelligence et cette vivacité originale qui le distinguèrent pendant toute sa vie.