CHAPITRE IZ
Sont pûv la JTrance.
L'oPFiciEu-GÉNÉRAL , cnvoyë d'une cour du Nord , avait eu , à l'issue du- dé jeûner, une longue et grave conversation avec le duc de Damas. L^entretien de ces deux hommes pourrait , s'il était rendu public ,
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jeter un grand jour sur la politique suivie par les Grandes Puissances à l'égard de la France, depuis Fentrée en possession du trône par la branche cadette des Bourbons. Des événemens sans cause connue jusqu^à présent s'y rattacheraient à merveille... Mais de semblables révélations ne sont pas du domaine d'un ouA^rage aussi futile que celui-ci.
n y avait à peu près une heure que le jeune prince dormait, quand monsieur de Barande sortit du cabinet de la duchesse, accompagné des deux voyageurs venus de France. Cette pièce communiquait avec le salon d'étude. Croyant son élève absent, le gouverneur allait s'y installer, quand il aperçut Henri pelotonné dans le fauteuil, et l'histoire du Béarnais ouverte à ses pieds. Un autre jour, le prince eût été réveillé et grondé ; la présence de ses deux nou-
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veaux amis le sauva. Monsieur de Barande sourit, et faisant signe à ses compagnons de prendre garde, il les conduisit chez lui, où bientôt un travail important les occupa tous trois.
A peine étaient-ils sortis du cabinet de la duchesse, que monsieur le duc de Damas y entra par la porte opposée , tenant la main à l'envoyé de la Sainte- Alliance. Le moment était mal choisi. Le noble duc, qui ne le savait pas , exposa brièvement à Son Altesse Royale le but et les motifs de l'entrevue qu'il la priait d'avoir avec le général, et se retira, sûr, dit-il, que les propositions de son honorable ami seraient acceptées.
Resté seul avec la duchesse, le diplomate du Nord attendit respectueusement , pour entrer en matière , que Son Altesse Royale eût fini l'examen de papiers qu'il
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voyait épais devant elle. Ce fut raffaire de quelques minutes, qu'il employa à regarder le lieu dans lequel il se trouvait.
Cette chambre avait été celle de Marie- Stuartî Là étaient son lit, ses fauteuils, ses canapés avec le chiffre de son premier mari, brodé de sa jolie main. Tout était là , comme de son temps , à la place où elle voulait que cela fût, et le métier à tapisserie , et la boîte de toilette , et les tableaux, et les tapis, et le reste : tout cela conservé avec exactitude, avec religion, comme on ne conserve rien en France. Il y avait dans cette chambre des lambeaux de draperie derrière lesquels la pauvre reine d'Ecosse avait dormi , et que l'on eût dit apportés de la veille, tant ils étaient propres, soignés, cultivés!
Le portrait de Marie-Stuart était deux fois dans cette cb ambre : une fois en fian-
cée de notre jeune roi François II; l'autre fois en fiancée du brillant et malheureux comte de Bothwell. Que Marie était belle dans ces deux portraits! Française dans l'un, écossaise dans l'autre; insouciante, rieuse , jeune fille ici; là, mélancolique, pensive, reine!
Tout cela fit rêver le général. Il consulta des notes qu'il avait sur lui, et vit en frémissant que, pour venir où il était, il avait passé par le vestibule où jadis le terrible Darnley attendit Rizzio , et le poignarda. Il y a sur le pavé de ce vestibule des taches de sang que les hommes ni le temps n'ont pu et ne pourront effacer.
— « Je suis prête à vous entendre, monsieur, dit enfin la duchesse. »
L'entrevue fut longue et pénible. Elle avait pour but, et le lecteur Ta déjà devine , de décider la famille royale à confier
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aux Puissances étrangères le soin de son rétablissement sur le troue. C'était une troisième restauration qu'il s'agissait d'organiser, mais plus réactionnaire , plus vindicative , plus honteuse pour nous que les deux autres.
Nous ne dirons qu'une seule des conditions de ce marché qui en avait beaucoup: c'était la mise hors la loi de toutes les personnes ayant participé y directement ou indirectement y par actes ou paroles , a la révolution du mois de juillet i83o ; condition horrible , mais naturelle. Car les Puissances continentales n'ont point pardonné et ne pardonneront jamais à cette révolution d^avoir fait trembler sur leurs vieilles bases tous les trônes de l'Europe. Ce n^est pas le malheur d'une famille royale qui les tient au cœur ; il ne faut pas s'y tromper ! les jgouvernemens sont égoïstes, plus égoïs-
tes que les hommes; et si la révolution n'eût compromis que des personnes , l'hommage de ces fiers potentats aurait salué son triomphe. Mais le principe de la légitimité avait faiUi périr ; il fallait le venger parle sang, par le feu, par tous les moyens imaginables ; il fallait étouffer en France cette manie de propagande, qui menaçait d'envahir l'Europe entière... Et puis, disons tout : la France est si belle à ravager î On lui prit beaucoup d'or jadis , à cette nation insolente qui ose n'être jalouse d'aucune de ses rivales ; il fallait lui en aller prendre encore. Quelle joie de brûler en passant ses riches moissons , de faire manger par les chevaux les arbres de ses vergers , de les faire courir et dormir dans les fleurs de ses jardins , d'asseoir à ses tables des cosaques et des hulans, et de les jeter ensuite , tout bottés, ivres de sang et
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de vin , dans le lit des belles Françaises ! O bonne et joyeuse France , que ton soleil est doux î que tes vins sont parfumes ! que tes filles sont divines! comme elles pleurent quand on les viole, et comme elles sont belles quand elles pleurent !
Et quand on a, depuis la frontière , saccage, brûlé, dévoré, volé, violé, on arrive à Paris. Paris, la reine des capitales, la ville toute d*or et de festins ! Comme on nous aime à Paris ! Comme on ouvre les portes larges et hautes quand nous arrivons ! Comme on se met aux fenêtres pour nous voir passer, et comme il y a de belles et grandes dames à toutes ces fenêtres , qui nous jettent des bouquets et des baisers , en battant des mains , en riant et criant : Privent les bons ennemis ! 2nvent les braves alliés ! G est à devenir fou, vraiment ! Après, la table ! la table qui se brise
tant elle est chargée ! — Du vin ! du vin î — Toujours ! — Du Champagne î — A genoux , canaille , et verse à boire au vainqueur!... Après, le théâtre où l'on nous chante , où Ton nous fête , où Ton nous applaudit... où les belles dames se dérangent pour nous faire place, se tiennent debout pour nous faire asseoir î — Ah ! c'est le paradis qu'une invasion en France . . . Quand irons-nous en France ?
Voilà ce qu'il y avait au fond de la pensée du général^ lorsque, d'une voix mystérieusement baissée, il déroulait à la duchesse le plan et la marche d'une vaste expédition qui devait en moins de deux mois, affirmait-rl , mettre la couronne sur la tête de son fils, et la hache sur celle des révoltés de i83o. Caroline l'écouta longtemps sans lui rien répondre ; mais quand, après avoir tout dit, il voulut fortifier son
discours de Tapprobation donnée à cet affreux projet par le duc et le cardinal, la duchesse ne put contenir son indignation.
— « Monsieur le comte, dit-elle, comment avez-vous pu demander à ceux qui ont chassé les Bourbons de France leur avis sur le moyen de les y faire rentrer ? Cela n'est pas croyable! »
— « L'opinion de Votre Altesse me paraît un peu exagérée, répondit le général, très -déconcerté : messieurs de Latil et de Damas peuvent avoir poussé quelquefois un peu loin leur zèle pour les prérogatives de la couronne ; ils peuvent n'avoir point assez compris les idées du siècle..., mais voilà tout, selon moi, et je trouve que de ces faibles torts à l'accusation que Votre Altesse vient de porter, il y a une distance infrancliissable. »
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— «Vous trouvez ! ... dit la duchesse avec ironie; parce que vous pensez comme eux, sans doute. Oui, ils ont poussé leur zèle un peu loin ; car ils ont dit au Roi que ses prérogatives allaient jusqu'à Tarbitraire et au bon plaisir... Oui, ils n'ont pas compris les idées du siècle; car a les entendre, il fallait un temps fort court pour rétablir l'ancien régime avec tousses avantages... le commencement seul devait coûter quelque chose. Il a coûté le trône, monsieur le comte ; et malheur à votre maître s'il a
de pareils conseillers je le plains de
tout mon cœur. »
— ((Ainsi, Votre Altesse ne juge pas convenable d'accepter les propositions que j^ai eu l'honneur de lui faire au nom de mon illustre souverain? dit le général en se levant. » •
— ((Non, monsieur le comte..., je ne
les accepte point, répondit la ducliesse avec une énergie qui faisait retentir ses paroles ; non ! je ne veux pas que mon fils ait la honte de se voir porter en France sur des bras étrangers , sur des bras qui se sont baignés dans le sang français ; non î le sol qui Ta vu naître ne sera pas souillé par une troisième restauration. »
La porte qui donnait du cabinet de la duchesse dans le salon d'étude était restée entr'ouverte. Le bruit que faisait sa mère en parlant réveilla le jeune prince. Il crut qu'elle l'appelait; il allait sa lever et répondre , quand il entendit la voix de l'étranger avec qui monsieur de Damas avait tant causé à table. La curiosité le rendit immobile.
— « Votre Altesse oublie , reprit le général, que c'est une restauration qui a fait roi Louis XVITL La couronne que les
souverains alliés donnèrent , en 18 14^ à votre oncle, était solidement posée sur cette tête capable et forte... Louis XVIII est mort sur le trône avec le respect et l'estime de toutes les Puissances. Charles X n'a pas su continuer l'œuvre de son frère : il est tombé ; la faute lui appartient tout entière. Qu'une autre restauration s'accomplisse donc, et votre fils verra ce qu'il doit imiter de la sagesse de Louis XVIII, ou de la folie de Charles X. »
— » Monsieur, répliqua la duchesse , en dépit des ordonnances et des combats de juillet, le Roi que vous osez taxer de folie aurait encore sa couronne , si cette couronne eût été donnée à son frère par des Français , et non par les souverains alliés. Croyez-vous que ceux qui ont élevé les barricades de Paris avaient le cœur vide des souvenirs de la double invasion? Non ,
monsieur, non.,.; ces souvenirs étaient vivans encore; et plus que jamais la honte du joug impose en i8i4 révoltait leur patriotisme... On les a entendus dire en se battant : « — Nous chasserons le Roi de la Sainte- Alliance î » Eh bien î si Charles X eût été l'élu du peuple , le peuple serait venu à lui avec confiance. Il aurait dit au Roi: — «Nous vous avions fait ce que vous êtes : vous aviez juré de nous rendre heureux et de respecter nos libertés ; nous sommes malheureux, et bientôt esclaves... Roi parjure, déposez un sceptre que vous n'êtes plus digne de porter !... » Et le Roi voyant que ses ministres l'avaient trompé, aurait renvoyé ses ministres et déchiré les ordonnances , et le peuple aurait dit ; — « On avait égaré le Roi ; mais il est bon , il nous aime : vive le Roi !» Et Charles X eût été porté en triomphe dans lesrujps... lan-
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dis que ce peuple a dit en juillet; — «L'étranger nous Ta donné, que l'étranger le reprenne ! »
— « Madame , dit avec amertume l'envoyé, monsieur le duc de Damas ne m'avait point préparé à ce langage de votre part. Si mon illustre souverain eût supposé que de tels principes étaient les vôtres , il est probable que je ne serais pas ici. »
-^«Croyez bien, monsieur le comte, repartit la mère du duc de Bordeaux , que si la nature des propositions que je viens d'entendre m'eût été connue d'avance , je vous aurais évité la peine de me les apporter. »
Le comte prit son chapeau; il allait sortir...
— « Je conjure Votre Altesse, dit-il, de ne point me congédier sans avoir mûrement réfléchi. Quelle serait la douleur de
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Votre Altesse , si le duc de Bordeaux venait à vous reprocher un jour d'avoir repoussé la plus belle , et sans doute Tunique occasion qui vous sera offerte de rentrer en souverains dans le pays que vous regrettez? »
— « Jamais , monsieur î s'écria le prince en ouvrant toute grande la porte du salon ; jamais ma noble mère n'aura de reproche à craindre de moi pour l'engagement qu'elle prend de n'accepter aucun secours, aucun appui de l'étranger. Son âme comprend la mienne, monsieur, et nos cœurs sont d^accord... Moi aussi, je jure de repousser toujours ces honteux moyens, et je tiendrai ma parole. »
Cette brusque intervention du fils de la duchesse surprit au dernier point le général ; il ne sut d'abord que répondre , et se mit à marcher par la cliambre.
— «Tu nous écoutais donc , mon Henri ? dit Caroline, heureuse et fière de son fils... Viens dans mes bras ! viens sur mon cœur ! »
Elle Tembrassa tendrement.
L'étranger, quoique vieux courtisan , avait des sentimens d^homme. Il n'eut pas la pensée que les paroles de l'enfant pouvaient avoir été dictées par la mère. Non: car ses yeux avaient dit les mêmes choses que sa bouche , et la rougeur de son front n'annonçait pas une indignation de commande. Le vieux courtisan fut ému. Il se rassit dans le fauteuil qu'il venait de quitter ; il attira Tenfant à lui , prit ses deux mains , et le regarda comme il regardait ses soldats quand il voulait les faire trembler. Henri ne baissa point les yeux. Le général sourit et le baisa sur le front.
— « Brave enfant, lui dit-il avec atten-
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drissemeni, vous voulez donc vivre et mourir loin de la France? »
— «Il le faudra bien, répondit le prince en soupirant , si les Français ne veulent pas de moi. »
— « Pensez-vous donc qu'ils vous rappellent jamais? » •
— « L'idée que ce jour peut venir me donne le courage de tout supporter maintenant... Ne secouez pas la tête ainsi ; ne m'ôtez pas mon espérance, ma seule, je vous en prie î »
— « Dites à votre mère d'accepter les propositions que j'ai eu l'honneur de lui soumettre , et je vous réponds que vous reverrez Paris avant trois mois. »
— « Encore ! monsieur, répondit Henri avec mécontentement ; n'ai-je pas engagé tout à l'heure ma parole de prince? »
— « Parole d'enfant î »
— « Parole de prince ! répéta Henri piqué. L^enfance grandit vite dans l'exil , monsieur le comte. »
— « L'éducation que vous recevez vous égare , dit le comte avec impatience ; et toutes ces belles sentences philosophiques ne vous rendront pas votre place aux Tuileries. »
— « Ecoutez , monsieur, dit le jeune prince avec fermeté , je ne vous connais pas , je ne sais au nom de qui vous venez , et je ne vous le demande pas... ; vous n'êtes pas Français, cela me sufHt. Dites à cekii qui vous envoie, que Henri , tout petit , tout enfant qu'il est, sent aussi vivement qu'un homme ce qu'il doit Ji sa patrie , qu'il partage sans examen les sympathies et les antipathies nationales de ses compatriotes , et qu'il sait par cœur, n'oubliez pas cela, qu'il sait par cœur l'histoire des
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deux invasions de 181 4 et de 181 5. Diteslui que j'ai compté les millions que les allies ont emportés de France, et les sueurs et les larmes que ces millions ont coûté ; dites-lui que moi Français , j'ai rougi des outrages que mon pays a soufferts à ces fatales époques, et que j'ai maudit l'insolence de vos soldats faisant la loi et se promenant en maîtres chez le peuple qui les avait tant de fois vaincus... »
Le général eut i:hi mouvement de colère. Il se tourna du côté de la duchesse en l'interrogeant du regard ; mais ell,e fit signe à son fils de continuer , et se tut.
— « Dites enfin à celui qui vous envoie , monsieur, continua fièrement le prince , que je ne veux pas du secours déslionorant qu'il nous offre ; que je rentrerai en France appelé par le voeu de mes concitoyens, ou que je mourrai ici. Tgnorez-vous
donc , monsieur le comte , que l'homme qui introduit l'étranger dans son pays commet le crime de haute-trahison?»
L'envoyé ne dit pas un mot ; il prit son chapeau , et sortit , après avoir salué respectueusement.
La duchesse serra de nouveau son fils dans ses bras ; elle pleurait d'admiration et d'amour. Monsieur de Barande parut : — « Monsieur, lui dit-elle, l'élève est digne du maître.... Ah! s'il pouvait régner un jour, ajouta-t-elle, combien la France serait heureuse î »
— « Il régnera , madame , répondit le gouverneur. »