‹ Henri le préténdantChapitre 15 sur 23 · EXTRAIT D UN JOURNAL · texte numérisé non relu

EXTRAIT D UN JOURNAL

face. Cinq heures sonnaient; il restait une heure jusqu'à rexëcution.

» Je m'approchai de monsieur P^**, au miheu des halles qui sifflaient de toutes parts. Je lui montrai les morts et les mourans qui jonchaient déjà l'esplanade, l'herbe déjà glissante de sang, et je lui demandai si nous laisserions tout cela sans

vengeance.

— « Oh! non, répondit-il d'une voix que la colère éteignait, vengeons-nous!

vengeons-les ! »

— « Savez-vous, lui-dis-je, dans quelle partie du château sont placés les condamnés ? »

» Il me montra l'endroit. C'était précisément là que j'avais remarqué une ouverture. Pour y arriver, il fallut disputer le terrain pied à pied. Que de mal î que de coups donnés et reçus !

» Enfin nous atteignîmes un enclos de planches qui garnissait le fossé en réparations. Cette misérable palissade fut bientôt renversée, et quelques minutes après nous pûmes voir une espèce de pont formé par les échafaudages construits dans le fossé. C'était quelque chose de bien frêle que ce pont pour la multitude qui voulait s'en servir î Mais on avait la rage dans le cœur, et l'on ne pensait pas au danger.

» Monsieur?*** se mit en devoir de passer le premier. Je le suivis avec une vingtaine des nôtres. Nous ne voyions pas encore le fond dufossé, quand une vigoureuse décharge nous salua , et nous fit tomber quatre hommes. Plus animés qu'auparavant, nous avançâmes, nous franchîmes le pont. Le nombre de ceux qui nous suivaient grossissait à chaque pas que nous fai-

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sions. De toutes les fenêtres ^ de toutes les meurtrières, par -devant, par -derrière, on tirait sur nous; les nôtres ripostaient sans retard , mais avec bien du désavantage ; ils étaient en vue à pouvoir être visés un à un î Enfin, monsieur P***, et moi, et trente autres , en dépit du feu , nous touchâmes une brèche faite dans le mur par les maçons. Il y avait pour passer un homme à la fois; et comment l'agrandh:'? C'était une folie bien grande que nous faisions là; mais encore un coup, nous avions la rage dans le cœur.

» Pourtant, nous allions passer. Deux maçons de Saint-Maur, qui étaient des nôtres, travaillaient comme ils pouvaient à agrandir le trou ; et, malgré la difliculié de leur position, ils allaient plus vite encoie (lueles soldats qui essayaient de le boucher par-derrière , quand un bruit horrible ,

suivi de cris et d'imprécations , nous lit tourner la tête.... L'échafaudage s'était brisé..., et deux cents personnes peut-être venaient de tomber dans le fossé, écrasées sous ses débris !

» Et nous , suspendus pour ainsi dire en l'air sur quelques poutres a moitié détachées , fusillés de tous côtés , entendant gronder sur nos têtes le canon qui mitraillait nos malheureux camarades , nous travaillions toujours î nous n'avions qu'une pensée : c'était que l'heure approchait î

» Et cependant que nous importait l'heure? Personne ne pouvait plus nous suivre, le pont étant brisé.... Que voulions-nous donc faire dans le château?

Embrasser nos amis et mourir avec eux , puisque les sauver n'était plus possible.

» Nous passâmes. Nous n'étions plus

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que neuf, et monsieur P*** avait une balle dans l'épaule.

» A peine avions-nous fait trois pas , que nous étions enveloppés et pris. On nous coucha dans le coin d'une cour , les mains liées. Du reste , on ne nous fit aucun mal.

» Un piquet de voltigeurs nous gardait , commandé par un sergent que j'avais connu jadis. Je lui parlai des condamnés.

— « Ah! me dit-il à voix basse, vous avez fait une belle équipée en venant ici ! On devait les transférer à Paris ce matin... il y avait de l'espoir. Tandis qu'on a su que vous vouliez les enlever, et je crois qu'on va les fusiller dans le château. »

— « Dans le château! m'écriai-je; où?

à quelle heure ? »

— « Là... Tout à l'heure... Silence î »

» Je frémis. Monsieur P*** n'avait rien

entendu; il s'était évanoui. Les tambours

roulèrent. Je regardai a ma gauche, et je

vis entrer dans la cour, par une porte

basse , une longue file de soldats , avec

Guimard et les autres au milieu d'eux.

Ils allaient passer là, devant nous. . . sans

nous voir , peut-être ! Oh ! comme le

cœur me battait !

» Ils approchaient près. . . tout près de nous. . . Le piquet de voltigeurs fut

obligé de se ranger et de nous démasquer

un peu. Guimard aperçut monsieur P*** î

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» Après ce peu de paroles , ils s'embrassèrent. Je pleurais , moi ! Guimard se baissa pour me prendre la main. Monsieur P*** était retombé mourant a côté de moi. Pourtant il regardait toujours son ami. Que de résignation^ que de courage

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il y avait écrit sur cette figure si pâle , mais si belle ! Comme tous les autres semblaient forts de leur chef, fiers de partager son sort, heureux de mourir avec lui!

» Ils passèrent nous regardions

toujours.

» L'heure sonna.

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