CHAPITRE XI
ÏDieppr.
Dieppe est une jolie petite ville. Ceux qui n'ont vu que le Havre ne vous diront pas cela, parce que les Havrais mentent quand ils parlent de Dieppe. Située au fond d'un gentil vallon que la mer a coupe par
la moitié, Dieppe a de délicieux environs. Ses rues sont droites et propres comine des rues flamandes. Ses maisons en brique rouge, qui n'auront jamais de fin, ne sont point d'un aspect disgracieux. La rade de Dieppe est la plus belle rade de France : elle est admirée des Anglais, fort difficiles en fait de rades . Son port et son bassin n'ont rien de trop désagréable. L'entrée du port est peut-être un peu étroite, un peu encombrée de cailloux , partant , quelquefois dangereuse. Mais on y prend garde.
Au surplus, la faute en est à l'administration supérieure, qui a toujours sacrifié Dieppe au Havre.
Dieppe se recommande donc par plus d'un genre de mérite au Parisien, ou à tout autre habitant des terres , qu'un médecin, à bout de ses lemcdes , envoie res-
DIEPPK.
pirer Tair marin et se baigner dans l'eau salée. L'existence des baigneurs est douce, tranquille, et peu coûteuse à Dieppe. Elle était somptueuse et brillante avant la révolution de juillet, au temps heureux où celle qu'on appelait la bonne duchesse venait chaque été avec sa cour gracieuse et son cortège de grands seigneurs répandre sur la pauvre ville assez d'or pour la faire vivre toute Tannée, assez de charme et de gaîté pour la rendre charmante et joyeuse jusqu^à Tété suivant. Car la bonne duchesse était vraiment une providence pour cette ville qui n'a plus de commerce , plus d'industrie, qui serait morte de faim peut-être sans la bienfaisante protection de la mère du duc de Bordeaux. Abandonnée par les élémens qui faisaient jadis sa richesse ; voyantson port désert et ses chantiers oisifs;
presque rayée du catalogue des villes maritimes de France , Dieppe était perdue , lorsqu'elle fonda , sous les auspices de la duchesse , le magnifique établissement de bains qu'elle possède aujourd'hui.
Alors la ville qui donna le jour au grand Du Quesne, la ville des corsaires et des pêcheurs de harengs , se fit propre et gentille. Les taches et l'odeur du goudron disparurent de ses quais. Elle habilla ses boutiques à la parisienne , et mit des persiennes à ses fenêtres. Le bonnet de coton à mèche cessa d'être la coiffure favorite de ses femmes, et les souliers à semelle de cuir remplacèrent les souliers à semelle de bois. La jeunesse dieppoise, de grossière et de rocailleuse qu'elle était , devint polie , affable et presque spirituelle ; le billard fut déserté pour la salle de bal , et
la tabagie pour le théâtre. Enfin, Dieppe prit une éclatante revanche de l'ingratitude du poisson et de la mer, en renonçant à la pêche et aux arméniens.
Alors celui qui serait allé de la place du Puits-Salé aux Arcades de la Bourse , aurait vu répétées plus de cent fois des deux côtés de la Grande-Rue les armoiries de S. A. R. Madame, duchesse de Berri; car tous ceux qui avaient une boutique , une industrie , quelque chose à vendre , voulaient un brevet de la bonne duchesse. Madame de Reggio en avait pour deux heures chaque jour a recevoir et examiner leurs demandes : — « Cela nous portera bonheur, disaient-ils; la bénédiction du Seigneur est avec tout ce que fait notre bonne Caroline. » Que répondre?
On donnait le tahsman désiré . On en donna
tant qu'il y eut bientôt le constructeur de navires, le voilier, le cordier et l'épicier de ]\Iadame.
Alors il n'y avait plus de pauvres dans la ville. Tout le monde avait de la nourrittire , des vêtemens et un lit. Les orphelins avaient une mère. Si la tempête noyait un malheureux pêcheur, la veuve de Charles allait voir la veuve du marin , elle lui portait des consolations et des secours; elle la sauvait du désespoir et de la misère. Venait-on raconter à la duchesse quelque tendre histoire de deux jeunes amans que leur pauvreté mutuelle empêchait de s'unir, la bonne Caroline donnait à la maîtresse une dot et une barque à l'amoureux. Un navire battu par l'orage était-il signalé aux hommes du port, la duchesse voidaii en être la première instruite: on la voyait s'arracher de son lit à demi-é veillée, cou-
rîr à peine vêtue sur les jetées, braver le vent , la pluie , les vagues furieuses qui faisaient claquer sa robe et dégoutter ses cheveux ; parce qu'elle voulait encourager de sa présence et récompenser de sa bourse les efforts que Ton tenterait pour sauver l'équipage en danger.
Mais aussi que de respect et d'amour en échange de tant de bienfaits ! La duchesse de Berri était un culte pour les Dieppois. Pour elle, ils oubliaient la Vierge et Saint Pierre -es -Liens. Ils l'appelaient iVb^/'<?- Dame-de-Bon-Secours ) ils avaient des cantiques pour elle et faisaient dire des messes pour elle. Ce n'était point pour eux que le matin et le soir leurs enfans agenouillés priaient d'abord le bon Dieu , c'était pour elle. Si vous leur parliez d'elle , ils n^avaient point dans leur langage de paroles pour vous répondre ; ils ne pouvaient que
regarder le ciel et soupirer ; mais tome la naïve éloquence de leur cœur était dans ce regard.
— « Quel bonheur d'être aimée ainsi î disait souvent la ducliesse à madame de Reggio. » Et ses yeux se mouillaient de larmes bien douces , a. la pensée que le bonheur de toute une ville était son ouvrage, et son amour sa récompense.
La révolution de juillet, en exilant la duchesse de Berri , frappa la pauvre ville au cœur. Elle se vit malheureuse , abandonnée, oubliée plus que jamais. Son ange était parti pour ne plus revenir.
Aussi les opinions qui avaient fait les trois journées de Paris trouvèrent peu d'échos dans la bonne cité normande. Quelques jeunes gens sortis à peine du collège, nourris des fantastiques histoires de la Grèce et de Rome, tourmentés par une
turbulence inquiète , par un besoin inexpbcable de changement , voulurent bien faire du patriotisme et de la révolution à l'instar de la capitale; ils élevèrent bien, comme à Paris, deux ou trois barricades en face du bataillon qui servait de garnison à leur ville, et qui les regardait travailler Tarme au bras ; ils crièrent et chantèrent bien de toutes leurs forces, comme à Paris : à h as Charles XI et la Marseillaise,,, Mais ils furent seuls à cette besogne de destruction; on ne les aida point, on ne leur répondit point, on ne fit point chorus avec eux. ... ; car on avait la mort dans ame. Ce fut en silence et dans l'inertie du désespoir, qu'on les suivit de l'oeil, courant, brisant et déchirant sur leur passage tout ce qui témoignait du respect de la ville pour cette dynastie si brutalement desti-
luëe. Pourtant, un cri de colère et de réprobation s'éleva quand la main sacrilège des réformateurs imberbes voulut toucher à l'inscription des Bains. Les modernes iconoclastes s'effrayèrent eux-mêmes et rougirent de tant d'ingratitude ; le marteau leur échappa et les lettres saintes furent respectées, si bien que Louis-Philippe, roi, quand il visita la ville , put lire sur le fronton du superbe bâtiment : Bains Caroline^, comme avait lu jadis Louis-Philippe, duc. Plusieurs années s'étaient déjà ouvertes et fermées sur ces désastreux événemens; et Dieppe, toujours délaissée, redemandait en vain sa bonne patronne , quand tout à coup
C'était par une magnifique matinée.
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Quoique la saison fût déjà bien avancée, il faisait chaud. Le ciel était éblouissant. La mer, rayée de vert et de bleu, plane comme une glace , laissait tranquillement courir et sauter à sa surface tous ces petits poissons qui aiment à jouer au soleil quand il n'y a pas de vagues. Une douzaine de barques, éparses à de grandes distances , semblaient avoir oublié l'heure de la marée ; car on ne les voyait point faire de dispositions pour rentrer au port. Immobiles toutes et tournées vers un même point , on eiit dit au contraire qu'elles attendaient un signal pour se rejeter en pleine mer.
Ces barques étaient seules à peupler la belle rade de Dieppe. Au moins l'oeil ne découvrait rien déplus, qu'un tout petit point noir à l'horizon. Et c'était dommage vraiment que, par une telle matinée, quel-
que superbe navire ne fût pas là prêt à s*é^ lancer entre les deux jetées du port î Car c'est une admirable chose à voir, quand il fait soleil et que la mer mêle son azur à l'azur du ciel.
Il se faisait un grand mouvement dans la ville. Les quais, les places, le Cours, presque déserts la veille, se couvraient d'habitans. Ce n'était ni fête, ni dimanche ; et cependant, à voir la propreté coquette de chacun, a voir les rues semées de verdure et sablées, les maisons tendues de blanches tapisseries sur lesquelles couraient des guirlandes de fleurs, on se serait cru au beau jour de la Fête-Dieu, au temps où les processions avaient droit de bénir les villes rue par rue, maison par maison.
La garde nationale était sous les armes ; les autorités civiles et militaires avaient
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leur unifoi^me, ei chose étrange! on ne voyait point de drapeau, ni de cocardes, ni d'écharpes. Pourquoi?
A neuf heures vingt-deux minutes, un coup de canon fut tiré de la citadelle. A ce bruit , tout le monde courut aux remparts. C^était un tumulte , une hâte, des cris I — «Les voilà ! les voilà ! — Quel bonheur î — Enfin ! — Ce sont eux ! — Vite ! vite 1 » Et gardes nationaux , matelots , femmes, enfans, soldats^ autorités civiles et militaires , se tenant, se tirant, se renversant pêle-mêle , laissant les portes ouvertes derrière eux et les boutiques sans gardiens , formèrent en un clin-d*œil sur la verte enceinte de leur ville une enceinte vivante, profonde, immense, aux mille
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couleurs, qui dansait, qui battait des inains^ et s'embrassait, et pleurait, et riait de bonheiu' et de joie î
Depuis une heure environ, le vent avait un peu fraîchi, et le tout petit point noir à l'horizon était devenu un beau brick courant à pleines voiles. C'était plaisir de le voir glisser, luisant et scintillant au soleil. Que d'élégance dans sa marche î Que de grâce dans sa tournure! De temps en temps, il inchnait ses deux flèches majestueuses, comme pour saluer cette terre de France , comme pour remercier cette population délirante, amoureuse , dévouée, qui le suivait de l'œil , comme une mère
son enfant!
Il portait la fortune de la France, le beau navire ! Il en était lier et joyeux. Il allait vite; il accourait rapide, ferme, sûr de lui. On avait confiance à le voir; car
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il eût certainement défie les tempêtes ; car tout était neuf, robuste et souple en lui.
Il arrivait donc, appelé, applaudi, admiré de la bonne ville. Tout a Vheure on allait pouvoir reconnaître sa figure et lire son nom. . . un nom anglais sans doute ; car jusqu'alors le pavillon britannique décorait seul ses agrès. La citadelle lui avait fait vingt-un saluts; il en avait déjà rendu vingt... Le dernier tardait un peu. Ceux qui comptaient, car il y a toujours quel- . qu'un pour compter les coups de canon , commençaient a s'étonner, quand l'explosion se fit entendre. En même temps , l'enseigne étrangère glissa le long des mats jusqu'au pont , et l'on vit voler à sa place deux superbes pavillons croisés : l'un tricolore ; l'autre blanc avec un aigle rouge , les ailes déployées. Sur ces deux pavillons, on li-
sait écrit en lettres d'or : p^ous choisirez.
N'essayons point de peindre l'enthousiasme des spectateurs. Ce brick était Français. Il s'appelait Patrie, Il portait le duc de Bordeaux et sa uière ; sa mère, la bonne duchesse ! !
Caroline et son fils n'attendirent point l'entrée du navire. Le coeur leur battait trop fort ; il y avait trop de larmes dans leurs yeux, trop de bonheur, trop d'émotions dans tout leur être. Une chaloupe fut lancée à l'eau , et les deux royaux passagers y descendirent, au grand regret du capitaine, au grand désappointement des arrangeurs de cérémonies qui les attendaient au bout du quai avec un dais , un pavillon, une voiture et des tapis. Un lieutenant et quatre matelots désignés par le son guidèrent la clialonpe jusqu'à la
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grève, à peine rassures par la sërëniie du ciel, et par leur habileté à manier la rame et le gouvernail.
La chaloupe aborda au pied des Bains.
Il y avait des hommes qui s'étaient jetés à la nage, insoucians de leurs beaux habits de fête. Il y avait des femmes dans l'eau jusqu'aux genoux. On voulait enlever la duchesse et son fils : on voulait les porter ; on les eût portés avec leur barque. Le lieutenant se fâchait ; il criait, il jurait... On ne Técoutait point ; il fallut que Caroline suppliât... Alors ils s'éloignèrent tous; alors les deux exilés touchèrent le sol de France, et tombèrent agenouillés pour remercier Dieu ; alors il n'y eut plus un être debout sur le rivage , et toutes les voix se confondirent dans un cantique de sublimes actions de grâces.
La duchesse et le jeune prince voulu-
rent gravir ensmte Tespace qui les séparait des remparts ; mais leurs pieds chancelaient sur ces cailloux arrondis qui roulaient et se dérobaient sous eux : on vit cela et dans l'instant ce chemin mouvant fut couvert de vêtemens de marins, tapis improvisé sur lequel les bien-aimés marchèrent suivis du Vendéen et de monsieur de Barande qui avaient avissi quitté le navire.
Dans le trajet des Bains à l'Hôtel-de- Ville , des cris nombreux de vive Henri VI vis^e le Roi! retentirent presque sans interruption. Le jeune prince en parut contrarié. Arrivé au-delà de la Porte d'Ouest, il s'arrêta un moment. Les cris continuaient plus fort. Alors Henri prit le bras du maire, et vivement ému: « Monsieur le maire, dit-il, priez mes bons amis de ne })()int cjier ainsi j je ne suis point Henri V,
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je ne suis point le Roi ; je suis un pauvre exile qui revoit sa patrie adorée. Les Etats-Gënéraux sont assemblés à Paris ; a eux seuls appartient le droit de faire un roi et de continuer ou de recommencer une dynastie. » Ces belles paroles furent répétées : on n'entendit plus dans le cortège populaire que vive la bonne duchés sel vive le duc de Bordeaux l
Comme elle était heureuse, la bonne duchesse î Comme elle versait de douces larmes en revoyant sa ville de Dieppe, ses marins si francs, si brusques , si fidèles ; leurs femmes , leurs matelotes, si fraîches, si rondes, ayant des carolines sur la tête et des carolines aux oreilles * ; et leurs pe-
* On appelle carolines ou calorines , à Dieppe , des bonnets en étoffe de coton piqués. Les boucles d'oreilles longues en or que portent la plupart des femmes de marins, s'appellent aussi des carolines.
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tiies filles baptisées toutes Caroline! C'était un souvenir attendrissant à chaque pas ; c'étaient partout des visages connus , qui avaient souffert de l'absence et qui s'épanouissaient du retour. Elle leur montrait son fils, à ces braves gens, qui s'essuyaient les yeux et disaient : « Il est superbe ! » Elle donnait sa joue à Paul Belliomme, le vieux Paul Belhomme, son baigneur, qui avait pris la main de Henri, et lui demandait, en serrant cette main mignonne de sa poigne de fer : « Oii est donc la petite sœur, monsieur Henri ? »
Des familles qui lui devaient leur existence s'agenouillaient sur son passage et lui auraient baisé les pieds. Une pluie de fleurs tombait de toutes les croisées et lui rendait plus doux encore l'air si doux de la France.
Elle vit, au carrefour de la Barre, un
charmant cortège de jeunes filles vêtues de blanc, qui l'attendaient avec des corbeilles pleines d'ouvrages en ivoire, gentille industrie qui, grâce à elle, n'avait point péri avec les autres. Elles chantèrent en la voyant arriver, ces jeunes filles ! Elles chantèrent des chansons dieppoises que la duchesse aimait, que la duchesse savait; et ces chansons si gaies, si drôles, elles pleuraient en les chantant.
Oh î comme le passé s'effaçait vite î Holy-Rood et ses longues années d'amertume disparaissaient de son âme, sans y laisser d'autre effet qu'un sentiment plus vif du bonheur actuel. Quelle touchante réception I quel peuple ! que d'amour ! que d'ivresse ! Pourtant il y avait une crainte parmi toutes ces joies de mère , de femme et de princesse, une crainte qui revenait toujours : c'était Paris. Ici , se disait-
elle, j'étais sûre d*être aimée ; ici tous les cœurs comprennent le mien : mais Paris ! ce grand , ce terrible Paris ! — Et la duchesse avait peur, et elle serrait plus fort l'épaule de son Henri.
Quant à lui , qui pourrait dire ce qu'il éprouvait?
Ils traversèrent ainsi la moitié delà ville, et descendirent au quai par la rue d'Ecosse, ingénieusement choisie à cet effet. Le navire entrait dans le port ; Mademoiselle et le petit nombre de personnes que le brick avait amenées se joignirent au cortège , et la réception officielle , avec discours, hommages, honneurs militaires et civils, commença, aussi ennuyeuse, aussi lourde que l'autre avait été enivrante.
Passons.
Il y eut des fêtes tout le jour : dîner, concert, bal, souper. A minuit, la duchesse et son fils se retirèrent dans leur appartement.