CHAPITRE XV
iJiôian.
(FtN UU CHAPITRE I.)
Quand il revint à lui, éperdu, pris de yertige, il sentit comme un cercle magique le ceindre et le presser. Il lui sembla qu'entraîné par une puissance irrésistible hors des murs de la prison , il courait avec une
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incroyable vélocité à travers un chaos de. figures, un pêle-mêle de tableaux tour à tour bouffons et lugubres, efFrayans et pleins de charme. Cette étourdissante fantasmagorie s'éclaircit peu à peu ; la course devint moins rapide ; et le plus étonnant, le plus admirable spectacle que l'imagination puisse créer , s'offrit réel , animé , palpable , aux regards de Bonval émerveillé.
C'était la France, la France belle, riche, joyeuse , pleine de force et d'avenir ; la France libre, fîère , imposante, reine de l'Europe ; la France heureuse enfin , comme ses enfans les plus tendres ne l'ont jamais rêvée.
Que c'était beau !
Cette pauvre France, naguère encore si souffrante, si déchirée, si saignante, comme le Vendéen la voyait vive, rajeu-
nie, pleine de vigueur et de santé ! C'est sa province qu'il reconnut d'abord. Quel changement ! Au lieu de ces ruines affreuses , déplorables décombres amoncelés par les guerres civiles ; au lieu de ces champs saccagés , brûlés par les soldats ; au lieu de ces moissons piétinées , dévorées par la cavalerie , de ces chemins enfoncés par le passage des canons... le Vendéen trouvait un pays magnifique , coupé déroutes et de canaux ; planté avec une richesse inouïe; peuplé de maisons neuves et de châteaux neufs, de fermes, de fabriques ; animé de figures paisibles , qui témoignaient le contentement et la sécurité !
Et plus de soldats sur la route pour crier qui vive au laboureur revenant de sa journée, et pour le fusiller quand il ne répondait pas à Pinstant. Plus de garnisaires pour
s'établir dix , vingt , treute chez un pauvre père de famille accusé de cacher ses enfans ; pour faire de sa maison la leur, de sa chambre leur chambre , de son lit leur lit; pour manger , boire , gaspiller , vendre ses A^ivres , ses hardes , ses meubles , ses bestiaux : et le laisser au bout d'un mois, ruiné , misérable, mendiant î Plus de brûleurs , plus d'atroces brûleurs pour envelopper un château , l'assiéger en vain , l'affamer en vain, et Tincendier de fond en comble, et rire et danser à l'horrible son des cris , des hurlemens , des malédictions de cent personnes brûlant toutes vives au milieu de cette épouvantable fournaise î Plus d'assassins pour s'emparer d'un homme ^ lui faire rendre les armes en lui promettant la vie sauve; puis, l'attacher à un arbre, cet homme ! et faire de son corps une cible pour leurs carabines î
De la Vendre , Bonval porta ses regards sur Lyon, jadis somJjrc, inquiet^ tremblant; maintenant resplendissant de prospérité commerciale, plein de confiance dans l'avenir, multipliant ses entreprises industrielles avec une audace jusqu'alors inconnue. Il vit les faubourgs lyonnais, avec leiu's rues à pic, avec leurs grandes maisons noires , avec leurs milliers de familles ouvrières comme jadis : mais ces rues n'étaient plus sales , ni boueuses, ni puantes; mais dans ces maisons on ne trouvait plus les habitans agglomérés, entassés, père, mère, enfans, dans la même cbambre : n'ayant point de meul^les , point de vaisselle, point de lit; coucliant côte à côte, bout à bout, sur le pavé; le fils empruntant la veste du père, le frère les souliers du frère, pour aller porter ou demander de l'ouvrage; ne
mangeant rien avec le pain, ne buvant rien avec l'eau : vivant enfin six, sept ou huit moyennant cinquante sous par jour de gain , dont un quart était pour le propriétaire, un autre quart pour le fisc. Bonval ne vit plus toutes ces misères : l'ouvrier lyonnais , le canut , avait un lit et des vêtemens ; il gagnait largement de quoi vivre , et faisait des économies ; la journée d^une femme la nourrissait, et son enfant avec elle ; la journée d'un enfant nourrissait sa mère et lui. Le fabricant lyonnais n'avait plus peur du canut ; il était libre et familier avec lui , au contraire ; il s'informait de sa famille ; il osait même quelquefois lui faire des avances, sachant bien qu'elles lui rentreraient plus tard. Aussi, plus d'émeutes à Lyon , plus de Guerre du Tarif, plus de l'effrayante devise luvre en Ira^'aillant ou îiiourir en combattant !
Les intérêts du fabricant et de l'ouvrier se tenaient désormais et ne se heurtaient plus. Sûr de vendre tous ses produits à bénéfice convenable , l'un faisait faire beaucoup et payait bien ; sûr que tous les bras étaient occupés , ne craignant ni rabais, ni ligue de maîtres, l'autre avait le cœur à l'ouvrage, travaillait double et vivait joyeux.
Une ville maritime apparut ensuite au Vendéen. Quel mouvement î quelle vie !
quelle majesté ! C'était plaisir de voir cette forêt de mâts aux mille pavillons , ces quais couverts de marchandises à cacher les navires et le port; ces négocians, ces capitaines, ces courtiers, ces commis incessamment agités ; ce tumulte de voix , d'idiomes, de cris; ces chargeurs, ces porteurs , ces peseurs , tous actifs , gais , rians , bruyans... Et tous les cafés du port, et
tous les cabarets du port, pleins jusqu^aux portes et hors les portes, et les chants , et les nres, et l'argent, et For sonnant, sautant, roulant de toutes parts Et la
Bourse, trop étroite pour les groupes qui s^y foulaient, en se jetant et se disputant des marches immenses, des chargemens, des afïrëtemens de bricks et de trois-mâts , en se criant de vingt pas au loin: — « J'ai cent tiercons de café ! — deux cents balles de coton ! — deux cents barriques de sucre î — cinquante surons d'indigo ! — Les prenez-vous? » — « Oui î oui ! » — la Bourse, où cent mille francs de valeurs sur Paris , sur Londres , sur Francfort , se plaçaient , s'échangeaient , se replaçaient en dix minutes; où l'honnête consignataire , embarrassé par l'échéance du lendemain, trouvait le double de ses besoins sur sa simple signature; où la faiUite de
bonne foi n'était plus possible, parce que les négocians étaient unis, et forts d'une confiance mutuelle.
Quelle différence de cet état prospère à celui que l'on déplorait jadis ! Alors que tout cela était désert, ennuyeux, ennuyé, mort; quand la mousse couvrait les flancs des navires , si vieux dans le port qu'ils semblaient faire pièce avec lui; quand l'herbe poussait sur les quais et dans les rues; quand, à l'exception de deux ou trois flammes aux couleurs britanniques, pas un pavillon étranger ne venait rompre la monotonie des bouts des mâts; quand les échoppes de la douane et les cabanes à roulettes des consignataires ne s'ouvraient que par événement; quand les habitans 3c mettaient aux croisées pour regarder passer un capitaine américain ;
quand les enfans allaient jouer aux billes ou aux quilles dans les allées de laBourse; quand les ouvriers se faisaient matelots, et les matelots ouvriers!
Et promenant ainsi ses regards de ville en ville , du nord au sud , de Test à l'ouest, le Vendéen vit partout bonheur, plaisir et fortune. Partout la concorde régnait, la production florissait. Partout , de la grande ville à l'humble hameau , s'étendait la bienfaisante influence du nouvel ordre de choses. Partout, le travail était en honneur ; la propriété devenait un but possible à l'artisan laborieux ; le mérite trouvait de l'aide et de l'encouragement ; on commençait même à lui donner le pas sur la richesse ! L'émancipation des communes était une œuvre a peu près consommée.
La capitale ne dévorait plus les provinces ;
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et la cenirallsaiion tombait en ruines. L'action unique, cette monstrueuse organisation gouvernementale qui fait dépendre le bien et le mal de tout un peuple du caprice bon ou mauvais d'un ministre ; l'action unique n'était plus qu'un rêve féodal, qu'une utopie absolutiste. Maintenant les préfets administraient de concert avec les maires, et ne référaient aux ministres que pour des clioses graves. On n'avait plus d'exemples de cette dépendance scandaleusement absurde qui faisait autrefois attendre du roi, et du roi seul, l'autorisation par ordonnance de bâtir la moindre usine ou le plus petit moulin, de creuser un puits, d'abattre un arbre. La garde nationale relevait de l'autorité municipale, et non de l'administration civile ou militaire du département. Aussi n'avait- on
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plus à craindre ces discussions, ces divisions, ces collisions si fâcheuses, et jadis si fréquentes, entre la partie du peuple armé et celle qui ne l'était pas.
La politique ne faisait plus la triste base, le thème éternel des conversations : on avait, grâce au ciel, à parler d^autre chose. Aussi voyait-on les mœurs s'adoucir sensiljlement , les familles rester unies , les pères garder leurs enfans auprès d'eux, et les enfans aider leurs pères. Plus d'émigrations , plus d'abandons , plus de délaissemens mutuels. On restait dans sa ville, parce qu'on s'y trouvait bien ; parce qu'on y avait une existence honorable et honorée ; parce que Paris offrait moins de ressources et la province davantage ; parce que les emplois publics , moins rétribuée , excitaient moins d'ambitions.
C'était admirable !
Puis, de tous ces points divers, l'attention de Bonval se concentra sur un point unique, sur Paris. Oh! la magnifique vision ! Paris ! Paris î ma ville natale, ma ville bien-aimëe, que le Vendéen fut heureux de te voir si belle !
Ce n'était plus Paris, c'était une autre ville, une autre capitale de la France , une capitale toute neuve. On avait gardé du vieux Paris seulement Notre-Dame ^ les Tuileries , le Louvre , la Bourse , quelques églises , quelques palais , quelques rues ; le reste était neuf. Bonval vit à la barrière de Neuilly un arc de triomphe; il Ait passer du monde dessous ; il passa dessous luimême ! Au rond-point des Champs-Elysées une fontaine versait de l'eau par ses quatre têtes de lion. A la place delà Concorde, un groupe superbe consacrait le souvenir de 1789. Deux grandes ailes, rêve ina-
cheve de l'Empire , unissaient les Tuileries au Louvre , et dans la cour iniraense , unique en Europe, qu'elles dessinaient, vingt mille hommes de troupes pouvaient manœuvrer à Taise. La statue de l'empereur Napoléon était sur la colonne de la place Vendôme , et ses cendres dessous , et celles de son fils à côté des siennes. La rue Lafayette avait gardé son nom : mais ses arbres étaient devenus grands ; derrière eux, s'élevaient deux lignes de maisons élégantes, habitées, meublées, riantes, ayant toutes un jardin , et ne rappelant pas le moins du monde l'autre rueLafayette avec ses précipices de chaque côté , ses cassecous et ses voleurs de nuit. A la place de la Bastille, on voyait un élc'phant qui n'était pas de plâtre, mais de ])ronze. Debout sur un pi(*desial en marbre, il faisait jaillir de sa trompe une gerbe d'eau qui retombait
dans un grand bassin, de marbre aussi. A la place du Panthéon , il y avait un panthéon véritable , et non plus une aire à battre le plâtre, un hangar à scier des pierres et des poutres. Sur le quai d'Orsay, la où vous voyez aujourd'hui l'inutile commencement d'un palais à colonnes engagées , toutes laides et toutes noires, entouré de planches vermoulues , et tapissé d'herbes , de lichens et de mousses^ il y avait un superbe hôtel pour les savans et les artistes étrangers qui venaient visiter la capitale. Plus loin, Bonval aperçut l'église Notre- Dame dc'barrassée de son ancien voisinage ; l'Hôtel-Dieu rasé ; la Cité tout entière re^ faite. Ainsi isolée, ainsi baignée d'air de toutes parts , la cathédrale apparaissait plus grande, plus divine. Le cœur ne se gonflait plus , les yeux ne se détournaient plus de dégoût au hideux aspect de ces
sales maisons d'autrefois , pourrissant dans les rues des Ursins , Saint-Landry , de la Lanterne, de la Calandre et autres rues empoisonnées, où languissaient et mouraient de notre temps vingt mille pauvres familles du peuple î Non. La Cité était propre et blanche maintenant ; l'eau , sortant de mille jietites fontaines, courait limpide sur son pavé; l'air, trouvant de plus larges passages, circulait plus puissant et plus pur.
Les bas quartiers Saint-Martin et Saint- Denis^ certaines parties du faubourg Saint- Marcel et du quartier de THôtel-de- Ville , avaient subi les mêmes changemens que la Cité.
A vrai dire c'était de même en tout et partout. Il y avait eu transformation complète dans ce Paris. Au lieu de la misère, de l'inaction, du marasme, c'était l'ai- «^ance, l'activité, la vigueur qui n'gnaient.
Qui voulait aller chez un marchand ne courait plus le risque de trouver, en arrivant, la boutique de ce marchand fermée, avec le fatal écriteau pendu au-dessus de la porte. Qui lisait la France nouvelle n'y voyait plus annoncées vingt ou trente ventes par autorité de justice. Qui voulait vivre vivait. Il n'y avait que les fainéans de pauvres. Aussi plus de mendians dans les rues, chose incroyable à Paris! Du travail à tous, de toute sorte, à tous prix : les comptoirs des négocians pleins; les magasins de l'entrepôt de la Halle -aux -Vins, de la Villette, de la Chapelle, de Bercy, de partout, pleins ; les boutiques de la rue Vivienne , du Palais-Royal , de la rue Saint-Honoré , de la rue Richelieu , toutes les boutiques de Paris, pleines; les boulevards mou vans de monde ; les passages plus éblouissans
que jamais. El les rues, pauvre piéton î et les rues ! Comment passer sain et sauf à travers cette continuelle irruption de fiacres, de cabriolets, de camions, de baquets, de charrettes, d'omnibus et d'équipages qui s'accrochent, et vous accrochent, et vous éclaboussent, avec une foule , un tapage, des chocs, des heurts, des cris , des jurons à devenir aveugle et sourd ! Et les ateliers ! quel plaisir de les visiter ! quel bonheur de voir agir et travailler ces millions de bras d'hommes , de femmes, d'enfans ; tous en mesure, tous au bruit de quelque refrain joyeux que l'on répète malgré soi î
Au milieu de tous ces tumultes de prospérité, d'activité, d'industrie, Bonval chercha des opinions politiques. Il n'y en avait pas. On ne les voyait pas du moins, faute de place. Tout le monde paraissait
désirer la conservation, le maintien de ce qui était, et avec raison; car où trouver mieux, s'il vous plaît? Partant, plus d'émeutes , plus de rappel , plus de générale , plus de prise d'armes, de tocsin, de ces choses qui effraient l'industrie, qui assassinent le commerce. La vue d'un garde national en uniforme recommençait a devenir une chose rare et curieuse, qui faisait dire : « Celui-là est sans doute un rentier ; on voit bien qu'il n'a rien à faire. »
Au-dessus de l'entrée monumentale d'un bâtiment immense, majestueux, sévère , entouré de jardins et circonscrit de hautes murailles comme un couvent, le Vendéen lut : Prison, Une grande pensée philanthropique avait présidé à la fondation de cette maison, où le régime pénitentiaire était porté à un degré de perfec-
tion inconnu même chez les Américains.
Sainte-Pélagie , la Force , et autres lieux infâmes n'existaient plus.
Et Bonval ayant parcouru la ville, se trouva tout à coup transporté dans un temple que l'on venait de consacrer à Dieu. C'était l'église de la Madeleine. On chantait le Te Deum, Aux délicieuses voix des enfans-de-chœur , l'orgue mariait ses graves et sublimes accens. Tout était rehgion, bonheur, éclat, pompe , autour du Vendéen agenouillé sur la mosaïque du pavé. Plein d'une sainte extase, il priait avec ferveur; il remerciait de tous les élans de son coeur le Dieu protecteur de son beau pays pour tant de l^iens à la fois
répandus sur la France et les prêtres,
et les chantres , et l'orgue , et le peuple chantaient; et l'encens fumait, et le soleil se reflétait brillant sur les marines de
réélise Quand le bruit que fit une
chaise en tombant tira Bonval de sa contemplation
Il s'était éveillé
• — «Mon fils! Charles 1 où es-tu?
dit-il ; car il sentait autour de lui les murs froids d'un cachot, sous lui la paille humide et pourrie d'un cachot.
Personne ne lui répondit Il était
seul...
Il prêta l'oreille... On venait... on ouvrait la porte... Il vit le procureur du roi avec deux gendarmes de Cholet.
— «Ah! dit-il en se levant c'était
UN REVE î î ! ^^
Jnn.